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ont demandé aux sensations plus qu'elles ne pouvaient donner ; ils ont cru tenir d'elles ce qui leur venait de quelque autre manière de sentir; et cette méprise les a trop souvent égarés : quant aux premiers, ils n'ont jamais été sur la bonne route.

Les philosophes ont donc mal raisonné, en traitant la question de l'origine des idées. Voyons si ceux qui se sont le moins éloignés de la vérité ont mieux parlé qu'ils n'ont raisonné. Je serai sévère jusqu'à la minutie; mais les vices du langage que je relèverai ont fait, et font encore tant de mal, qu'on devra me trouver trop indulgent.

On dit : les idées viennent des sens. J'observe d'abord

que cette proposition est fausse dans sa généralité. On attribue à toutes les idées ce qui ne convient qu'aux idées sensibles : on suppose qu'il n'existe qu'une seule origine d'idées, quand il est démontré qu'il y en a plusieurs.

2°. En restreignant la proposition aux idées sensibles, et en supposant que des sens il pût venir quelque chose à l'âme, ce seraient de simples sensations, et non des idées sensibles ; l'âme reçoit les sensations ; elle ne reçoit pas les idées sensibles ; elle les fait elle-même, en agissant sur les sensations.

.

3°. Les idées sensibles, alors même qu'on les confondrait avec les sensations, ne peuvent venir, ou être venues des sens, qu'autant qu'elles seraient, ou qu'elles auraient été dans les sens. Comme cette absurdité qu'on dit, n'est pas ce qu'on veut dire (car nous parlons ici des philosophes qui refusent l'intelligence et le sentiment à la matière), il s'ensuit qu'on s'est mal exprimé.

Les idées viennent par les sens. 1°. Cette proposition pèche par sa trop grande généralité, comme la précédente ; 2°. elle confond les idées, ou du moins les idées sensibles, avec les sensations ; 3o. on donne à entendre

que

les idées sont primitivement dans les objets extérieurs, et que, pour arriver jusqu'à l'âme, elles passent à travers les sens : certainement ce n'est pas cela qu'on veut dire.

Mais, qui peut ainsi prendre ces propositions à la lettre? qui ne voit qu'on a voulu dire seulement

que les l'idées ont leur origine dans la sensation, dans la modification

que

l'âme reçoit à l'occasion des mouvemens du corps ?

Qui? lisez ce qui s'écrit; vous verrez qu'on demande encore aujourd'hui à ceux qui font venir les idées les

sens ,

si elles sont blanches ou noires, rondes ou carrées, pour être

par

une

entrées par la vue,

ou par le toucher; vous verrez qu'on se porte, envers ceux qui font venir les idées des sens, comme envers ceux qui les font venir

par

les sens, jusqu'à les accuser de professer le matérialisme, et d'être les

corrupteurs de la morale. Il est vrai

que
c'est

par déplorable confusion d'idées qu'on fait ces ridicules questions, et qu'on se livre à de pareils excès. On confond d'abord les idées sensibles avec les sensations, ensuite les sensations avec les impressions faites sur les organes ; après quoi il n'est plus étonnant qu'on ne voie dans les idées qu'un simple mouvement de la matière, et dans l'homme qu'une machine soumise aux lois de la nécessité.

Un langage plus exact, une précision plus grande dans les énoncés, auraient prévenu ces imputations aussi absurdes qu'odieuses : mais continuons.

Les idées ont leur source dans la sensation ou dans la réflexion. Ceci laisse beaucoup à désirer sans doute ; cependant on aperçoit une grande amélioration : 1*. les sensations ont pris la place des sens; 2°. dans la réflexion, on voit indiquée une seconde source d'idées ; et quoique la réflexion ne soit pas une source d'idées (leç. 4), on n'a pu l'ajouter aux sensa

tions sans avoir reconnu l'insuffisance d'une source unique.

Nihil est in intellectu quod priùs non fuerit in sensu. Rien n'est dans l'entendement qui n'ait été auparavant dans le sens. Il y a peu de sentences qui aient joui de l'infaillibilité d'un axiome aussi long-temps que celle-là ; peu qui aient été reçues avec un assentiment aussi universel.

Que dira-t-on, si , outre sa fausseté, elle renferme trois vices d'expression qui permettent de l'interpréter de trois manières différentes?

Nihil, rien. Comment entendrons-nous ce mot? Locke lui fait signifier aucune de nos idées , aucune de nos connaissances. Condillac entend

par le même mot, aucune de nos idées, comme Locke, et de plus, aucune des facultés de notre âme. Quel est celui qui a mieux pénétré le véritable sens du prétendu axiome?

In intellectu ,, dans l'entendement. Est-ce de l'âme qu'il s'agit? est-ce d'une faculté de l'âme? est-ce d'une faculté qu'on voudrait supposer appartenir ou au corps ou à l'âme? est-ce de la réunion de toutes les idées? car le mot ena tendement a reçu toutes ces significations.

In sensu, dans le sens. Veut-on parler des

sens organes

du

corps, ou des sensations qui sont des modifications de l'âme ? C'est ce qu'on ne dit pas.

Ainsi , on nous laisse dans la perplexité sur ce que nous devons penser, sur ce que nous devons croire , sur ce que nous devons enseigner. Mais que dis-je ? et qui n'est

pas

intimement convaincu que la maxime qu'on attribue à Aristote, et que personne ne comprend , ni ne peut comprendre, ou du moins, que personne n'est assuré de comprendre, est, ou une vérité irrefragable ou une erreur monstrueuse?

Tel est trop souvent le funeste pouvoir du langage. Son influence se porte jusqu'aux générations les plus reculées; et parce qu'un homme s'est mal exprimé à une certaine olympiade, il faut que nous soyons

divisés dix-neuvième siècle de l'ère chrétienne.

Il ne tiendrait qu'à nous cependant de prévenir le mal ou de l'arrêter dans ses progrès. La parole n'est pas nécessairement trompeuse. Elle peut représenter fidèlement la pensée ; c'est là sa destination ; on peut l'y ramèner quand elle s'en écarte. En quoi ! est-il donc si difficile de mettre de la clarté dans ses discours, quand on en a mis dans ses idées? et pourquoi

au

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