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à notre être toute sa dignité, à notre raison toute sa puissance.

Telle est la part des sensations et des idées sensibles. Chercher à l'augmenter aux dépens des autres espèces de sentimens et des autres espèces d'idées, ce serait perdre d'un côté sans rien gagner

de l'autre. Car les sensations ne peuvent s'accroître que de ce qui leur est homogène. Les idées sensibles ne peuvent s'identifier qu'avec des idées de même nature.

Disons donc qu'il existe, non pas une source, mais quatre sources d'idées; non pas une origine, mais quatre origines de connaissances; disons que ces origines ne sauraient se confondre dans une origine unique, parce que les quatre manières de sentir qui sont ces quatre origines, sont tellement distinctes, qu'il y a solution de continuité entre les unes et les autres (leç. 3).

Que peut-on objecter contre cette théorie ? Qu'elle se sépare des deux principales doctrines qui jusqu'à ce moment ont partagé les philosophes ?

Mais cela n'est point une objection, car les deux doctrines dont on parle, sont elles-mêmes divisées entre elles, les partisans de l'une faisant toutes les idées originaires des sens, et les

partisans de l'autre ne concevant pas qu'on établisse le moindre rapport entre les idées et les sensations.

Dira-t-on que nous sommes dans la nécessité de combattre toutes les raisons, et de refuter tous les argumens employés par les disciples ou les successeurs de Platon et d'Aristote? L'obligation qu'on nous impose n'est

pas aussi onéreuse qu'on pourrait le croire. A ce que ces philosophes ont d'opposé à notre doctrine, nous avons déjà répondu, en établissant cette doctrine; à ce qu'ils ont d'opposé entre eux, nous répondrons à Aristote par Platon, et à Platon par Aristote; ou plutôt nous ne répondrons ni à l’un ni à l'autre, puisque leurs argumens ne s'adressent

pas nous. Les Platoniciens attaquent les Péripatéticiens; nous ne sommes pas Péripatéticiens. Les Péripatéticiens attaquent les Platoniciens, nous ne sommes pas Platoniciens. Aucune des innombrables difficultés que, depuis des siècles, se font réciproquement les philosophes qui ont traité de l'origine des idées, ne nous regarde. Nous ne disons pas : Les idées viennent des sens. Nous ne disons pas : les idées sont innées. Nous disons que ces deux opinions sont fausses l'une et l'autre; la première, pour n'être qu'en partie

à

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d'accord avec l'expérience, la seconde, pour être tout-à-fait contraire à l'expérience.

Je pourrais me borner à ce peu de mots. Ils suffisent pour nous donner le droit de négliger des raisonnemens qui ne nous intéressent en rien. Mais le but principal de nos leçons étant, ainsi

que nous l'avons déjà annoncé, de chercher à acquérir cet esprit de critique, qui , dans les ouvrages des philosophes, sépare à l'instant et avec autant de sûreté que de

promptitude , le vrai du faux, soit dans les idées, soit dans la manière de les exprimer; nous examinerons quelques-uns de ces raisonnemens qu'on donne et qu’on reçoit comme des preuves irrésistibles. Nous arrêterons un moment notre attention sur quelques-uns de ces énoncés dont des yeux prévenus croient voir s'échapper la plus vive lumière.

Commençons par le passage si connu et si souvent reproduit de la Logique de P.-R. L'auteur de cette logique, ou plutôt Descartes dont il emprunte le raisonnement, veut prouver, contre Gassendi et contre Hobbes, que toutes les idées ne viennent pas des sens. Il cite à son appui l'idée de l'étre et celle de la pensée ; et il prétend que l'âme forme ces idées

pour être entrées

par sa propre énergie, indépendamment du concours des

organes.
Voici le

passage. « Je demande par quel sens les idées de l’étre. et de la pensée sont entrées dans l'esprit. Sontelles lumineuses ou colorées

pour

être entrées par la vue? d'un son grave ou aigu pour être entrées par l'ouïe? d'une bonne ou mauvaise odeur pour être entrées par

l'odorat? d'un bon ou d'un mauvais goût, pour être entrées par le goût? froides ou chaudes, dures ou molles

par
l'attouchement?

que,

si l'on dit qu'elles ont été formées d'autres images sensibles , qu'on nous dise quelles sont ces autres images sensibles dont on prétend que. les idées de l'étre et de la pensée ont été formées, et comment elles ont été formées; ou par composition, ou par ampliation, ou par. diminution , ou par proportion : que si l'on ne peut rien répondre à tout cela qui ne soit déraisonnable, il faut avouer que les idées de l'étre et de la pensée ne tirent en aucune sorte leur origine des sens ; mais que notre âme a la faculté de les former de soi-même, quoiqu'il arrive souvent qu'elle est excitée à le faire par quelque chose qui frappe les sens, comme un peintre peut être porté à faire un tableau pour l'argent qu'on lui promet, sans qu'on puisse dire

)

pour
cela
que

le tableau a tiré son origine de l'argent. » (Logique de P.-R., p. 12 et 15.

Ainsi donc, suivant Descartes et suivant P.R., les idées de l'étre et de la pensée ne vien+ nent pas des sens. On fait l'énumération de tous les sens l’un après l'autre; aucun ne fournit immédiatement ces idées. A l'opération des sens, on ajoute les opérations de l'esprit qui modifient l'image sensible ; les idées de l'étre et de la pensée ne se montrent pas encore, L'image sensible, soit qu'on la considère antérieurement à la modification qu'elle a reçue de l'esprit, soit qu'on la considère après cette modification, n'est et ne peut être qu'une image sensible. Et rien, ajoute-t-on, n'est plus déraisonnable

que

de croire qu'elle changera de nature, pour devenir l'idée de l'étre, ou l'idée de la pensée. Ces deux idées étant essentiellement différentes des images sensibles, n'ont pas, comme les images sensibles, leur origine dans les sens. Il faut donc

que

l'âme les forme d'elle-même, qu'elle les tire de sa propre substance.

Voilà deux opinions également célèbres par le nombre et par l'autorité de ceux qui les professent. Elles ne peuvent pas en même temps être vraies l'une et l'autre, puisqu'elles sont

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