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ra-t-elle à toutes les attaques ? Les amis de Descartes et de Mallebranche, ceux de Locke et de Condillac ne se réuniront-ils pas pour renverser une doctrine qui veut renverser les leurs ? Ceux qui , ne s'étant faits les disciples d'aucun philosophe, ne reconnaissent d'autre maître que la raison, seront-ils avec nous?

Voyons ce qu'on pourrait mettre à la place de ce que je vous ai enseigné sur la nature, les origines et les causes de nos idées; et d'abord, écoutons les objections relatives à leur nature.

Objections. — Vous dites que nous n'avons des idées qu'autant que nous distinguons les objets les uns des autres, soit que ces objets existent en nous, soit qu'ils existent hors de nous; en sorte que, selon vous, ce qui proprement constitue une idée, c'est un rapport de distinction; et, comme tout rapport de distinction

suppose quelque sentiment qui l'a précédé, puisqu'on ne distinguerait rien si on n'avait rien senti, vous en concluez que l'idée et le sentiment distingué sont une seule et même chose.

Or voici ce que nous opposons à cette doc

trine :

1. Idée veut dire la même chose qu'image.

Aussi les premiers philosophes pensaient-ils qu'on ne peut concevoir les choses qu'autant qu'on se les représente par des images; et il ne faut pas

croire que cette signification primitive du mot idée soit changée. Dans presque tous les traités de philosophie, et particulièrement dans ceux qui sont à l'usage des écoles, on enseigne que l'idée est l'image, la simple représentation d'un objet; idea est objecti imago vel representatio in mente. Pourquoi ne pas se tenir à une définition adoptée par le plus grand nombre des philosophes anciens et modernes ? Nous sommes portés à croire avec eux que, du moment où les images disparaissent, tout disparaît, et qu'il ne reste rien dans l'esprit.

2o. Mais, si c'était une erreur de confondre ainsi les idées avec les images, ce n'en serait pas une, peut-être, de les confondre avec les souvenirs. Lorsque les objets agissent sur nos sens, nous disons qu'ils nous font éprouver des sensations, que nous les sentons; nous ne disons pas que nous en avons idée. On approche úne fleur de votre odorat, vous dites : Je la sens; mais, si l'on vous parle d'une odeur

que vous ayez sentie il y a quelque temps, vous direz : J'en ai l'idée ou le souvenir. Il paraît donc que, s'il fallait renoncer à l'opinion commune

qui place les idées dans les images, on ne serait pas très-éloigné de la vérité, en les placant dans les souvenirs.

30. Vous prétendez que l'idée que nous nous faisons d'un objet consiste à le distinguer, à le discerner parmi d'autres objets. A ce compte, il faudrait dire souvent qu'on a en même temps idée, et qu'on n'a pas

idée d'une même chose. Je distingue immanquablement un écu d'un louis, mais il est rare que je distingue un écu d'un écu. Je distingue donc, et ne distingue pas; j'ai une idée, et n'ai pas une idée. Et d'ailleurs, comme nous distinguons un objet des autres objets par plus ou moins de qualités, il faudra dire, d'après vous, que les idées sont plus ou moins idées : un tel langage est au moins bien extraordinaire.

4o. A ces trois objections qu'on m'a faites, je veux en ajouter une quatrième, que peutêtre on ne me ferait pas.

En plaçant l'idée dans la distinction des objets, et par conséquent dans un rapport de distinction, prenez garde, pourrait-on nous dire, que vous la confondez aveé le jugement. Or, où en sommes-nous si l'on confond l'idée avec le jugement; et que faudra-t-il entendre à l'avenir quand nous lirons, dans les ouvrages des

TOME II.

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que,

philosophes, qu'afin de ne pas nous égarer dans nos jugemens, il faut commencer par nous faire des idées exactes? N'est-il

pas

évident sans des idées antérieures aux jugemens, toutes nos connaissances ne pourraient être que

fausses ou hasardées, ou plutôt qu'il n'y aurait pas de connaissances ?

Réponse. Ces difficultés méritent certainement d'être prises en considération; je vais tâcher d'y répondre autant qu'il sera en moi.

1°. Il est vrai qu'à ne consulter que l'étymologie, idée et image sont une même chose; il est vrai aussi que la plupart des philosophes ne se contentent pas de voir entre ces deux mots une identité matérielle et verbale. Ils qu'il y a encore identité entre les choses exprimées par ces mots; en sorte que si toute image venait à s'effacer, l'esprit serait à l'instant vide de toute idée, privé de toute connaissance.

Cette opinion qui confond les idées que nous nous formons des choses, avec leurs images, est un reste de la philosophie d'Épicure; car les fantômes, les spectres, les simulacres voltigeans, les espèces expresses et impresses avec lesquelles Épicure veut rendre raison de la manière dont nous connaissons les objets, ne sont que des images (t. 1, p. 158).

pensent

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Or, des philosophes sont-ils excusables de n'avoir remarqué dans leur intelligence que de simples représentations de l'étendue? Notre savoir est-il donc borné aux objets extérieurs, et tous les objets extérieurs sont-ils nécessairement étendus?

Les objets de nos connaissances sont en nous ou hors de nous. En nous, ce sont, ou les modifications de l'âme, ou ses facultés; ou les rapports, soit des modifications entre elles, soit des facultés entre elles; ou les rapports des modifications et des facultés. Hors de nous, ce sont, ou les objets du monde physique et moral, ou les qualités de ces deux mondes, ou les rapports auxquels peuvent donner lieu ces objets et ces qualités.

Les modifications de l'âme, les sensations qu'elle reçoit, les divers sentimens qu'elle éprouve; de même que ses opérations, ses facultés : toutes ses manières d'être passives et actives, en un mot, sont plus ou moins simples, plus ou moins composées; mais elles ne sont ni ne peuvent être étendues et figurées. Le raisonnement est plus composé que la comparaison; le nombre mille est plus composé que le nombre cent. Est-ce à dire que l'acte de l'esprit qui raisonne ait de plus longues dimensions que

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