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Dionysophane voulut premièrement qu'il contàt devant la compagnie comment il avait fait i exposer son enfant. Adonc Mégaclès, d'une voix encore tout émue : « Je me trouvai, dit-il, longtemps y a, quasi sans bien, pource que j'avais dépendu tout le mien à faire jouer des jeux publics, et à faire équiper des navires de guerre; « et, lorsque cette perte m’advint, il me naquit « une fille, laquelle je ne voulus point nourrir « en la pauvreté où j'étais, et pourtant la fis ex

poser avec ces marques de reconnaissance, « sachant qu'il y a plusieurs gens qui, ne pouvant « avoir des enfans naturels, désirent être pères « en cette sorte, à tout le moins d'enfans trou« vés. L'enfant fut portée en la caverne des Nym

phes, et laissée en la protection et sauvegarde « d'icelles. Depuis, les biens me sont venus par « chacun jour en grande affluence, et si n'avais « nul héritier à qui je les pusse laisser, car depuis

je n'ai pas eu l'heur de pouvoir avoir une fille « seulement : mais les dieux, comme s'ils se vou« laient moquer de moi, m'envoient souvent des « songes, lesquels me promettent qu'une brebis « me fera père.

Dionysophane, à ce mot, s'écria encore plus fort que n'avait fait Mégaclės, et, se levant de la table, alla quérir Chloé, qu'il amena vêtue et accoutrée fort honnêtement; et la mettant entre les mains de Mégaclės, lui dit : « Voici l'enfant

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que tu as fait exposer, Mégaclès; une brebis, « par la providence des dieux, te la nourrie, « comme une chèvre m’a nourri Daphnis. Prends« la avec ces enseignes, et, la

prenant, rebaille-là « en mariage à Daphnis. Nous les avons tous deux

exposés, et tous deux les avons retrouvés : ils « ont été tous deux nourris ensemble, et tout de « même ont été préservés par les Nymphes, par « le dieu Pan, et par Amour. »

Mégaclės s’y accorda incontinent, et envoya quérir sa femme, qui avait nom Rhodé, tenant cependant toujours sa fille Chloé entre ses bras; et demeurèrent tous deux chez Dionysophane au coucher, pour ce que Daphnis avait juré qu'il ne souffrirait emmener Chloé à personne, non pas à son propre père. Et le lendemain au matin ils prièrent tous les deux leurs pères et mères qu'ils leur permissent de s'en retourner aux champs, parce qu'ils ne se pouvaient accoutumer aux façons de faire de la ville, et aussi qu'ils voulaient faire des noces pastorales; ce qui leur fut permis. Si s'en retournèrent au logis de Lamon, et présentèrent au bon homme Mégaclès le nourricier de Chloé, Dryas, et sa femme Napé à la mère Rhodé.

Le festin nuptial fut somptueusement préparé, et Mégaclès derechef dévoua sa fille Chloé aux Nymphes; et, outre plusieurs autres offrandes, leur donna les enseignes auxquelles elle avait été

reconnue, et donna encore bonne somme d'argent à Dryas.

Dionysophane, pour ce que le jour était beau et serein, fit dresser dedans l'antre même des Nymphes des tables avec des lits de verde ramée, où prirent place tous les paysans de là à l'entour. Lamon et Myrtale y étaient, Dryas et Napé, les

parens de Dorcon, les enfans de Philétas, Chromis et Lycenion. Lampis même y vint, après qu'on lui eut pardonné : et là, comme entre villageois, tout s'y disait et faisait à la villageoise; l'un chantait les chansons que chantent les inoissonneurs au temps des moissons, l'autre disait des brocards qu'on a accoutumé de dire en foulant la vendange. Philétas joua de sa flûte, Lampis du flageolet, et cependant Daphnis et Chloé se baisaient l'un l'autre.

Les chèvres mêmes paissaient là auprès comme si elles eussent été participantes de la bonne chère des noces, ce qui ne plaisait pas à ceux venus de la ville; et Daphnis, en appelant au

leurs
propres noms,

leur donnait de la feuillée verde à brouter, et, les prenant par les cornes, les baisait. Et non pas lors seulement, mais en tout le reste de leur vie, passèrent le plus du temps et la meilleure partie de leurs jours en état de pasteurs ; car ils acquirent force troupeaux de chèvres et de brebis, eurent toujours en singulière révérence les Nymphes et le dieu Pan, et ne trouvèrent point à leur goût de meilleure viande, ni plus savoureuse nourriture que du fruit et du lait; et qui est plus, firent téter à leur premier enfant, qui fut un fils, une chèvre; et au second, qui fut une fille, firent prendre le pis d'une brebis, et le nommerent Philopoemen, et la fille Agélée; et ainsi vécurent aux champs longues années en grands soulas. Ils eurent soin aussi de faire honorablement accoutrer la caverne des Nymphes, y dédièrent de belles images, et y édifièrent un autel d'Amour

cunes par

astoral; et à Pan, au lieu qu'il était à découvert sous le pin, firent faire un temple qu'ils appelerent le temple de Pan le Guerroyeur.

Tout cela fut long-temps après; mais pour lors, quand la nuit fut venue, tout le monde les convoya jusqu'en leur chambre nuptiale, les uns jouant de la flûte, les autres du flageolet, et aucuns portant des fallots et flambeaux allumés devant eux; puis, quand ils furent à l'huis de la chambre, commencèrent à chanter Hymenée d'une voix rude et âpre, comme si avec une marre ou un pic ils eussent voulu fendre la terre.

Cependant Daphnis et Chloé se couchèrent nus dans le lit, là où ils s'entre-baisérent et s'entre-embrassèrent sans clore l'oeil de toute la nuit, non plus que chats - huans; et fit alors Daphnis ce que Lycenion lui avait appris : à quoi

Chloé connut bien que ce qu'ils faisaient paravant dedans les bois et emmi les champs n'étaient que jeux de petits enfans.

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