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faisant fort de lui faire bien accorder. Si prit le lendemain, aussitôt qu'il fut jour, les enseignes de reconnaissance qu'il avait trouvées avec Chloé, et s'en alla devers Dionysophane, qu'il trouva dans le verger, assis avec Cléariste et leurs deux enfans, Astyle et Daphnis ; si leur commença à dire : « Mème nécessité me contraint de vous dé« clarer un secret tout pareil à celui de Lamon, « c'est que je n'ai engendré ni nourri le premier « cette jeune fille Chloé : autre que moi l'a en

gendrée; une brebis la allaitée dedans la ca« verne des Nymphes, où enfant elle fut exposée. « Je la vis : ébahi, je la pris, l'emportai, et depuis « l'ai nourrie et élevée. Sa beauté même le témoi« gne, car elle ne tient en rien de nous; aussi « font les marques et enseignes que je trouvai « avec elle, plus riches que ne porte l'état d'un « pauvre pâtre. Voyez-les, et puis cherchez ses « vrais parens, si à l'aventure elle serait point « sortable pour femme à Daphnis. »

Dryas ne jeta point sans dessein cette parole, ni Dionysophane ne la reçut en vain ; mais, prenant garde au visage de Daphnis, et le voyant changer de couleur et se détourner pour pleurer, connut bien incontinent qu'il y avait des amo!:rettes entre eux deux; et, étant soigneux de son fils plus que de la fille d'autrui, examina le plus diligemment qu'il put la parole de Dryas : et, quand encore il eut vu les marques de reconnaissance qui avaient été exposées avec elle, c'est * à savoir des patins dorés, des chausses brodées,

et une coiffe d'or, adonc appela-t-il Chloé, et lui dit qu'elle fit bonne chère, pource que jà elle avait trouvé un mari, et bientôt après trouverait son vrai père et sa mère.

Cléariste dès-lors la prit avec elle, la vêtit et accoutra comme femme de son fils. Mais Dionysophane appela Daphnis à part, etui demanda si elle était encore pucelle. Daphnis lui jura qu'elle ne lui avait rien été de plus près que du baiser, et du serment par lequel ils avaient promis mariage l'un à l'autre. Dionysophane se prit à rire de ce serment, et les fit tous deux diner avec lui.

Là eùt-on pu voir ce que c'est qu'ornement à naturelle beauté; car Chloé vêtue et coiffée, bien que de sa simple chevelure, et ayant lavé son visage, sembla à chacun si belle par-dessus le passé, que Daphnis même à peine la reconnaissait; et quiconque l'eùt vue en tel état, n'eût point fait doute d'affirmer par serment qu'elle n'était point fille de Dryas, lequel toutefois était à table comme les autres avec sa femme Napé, et Lamon et Myrtale aussi, tous quatre sur un inème lit.

Quelques jours après on fit derechef des sacrifices aux dieux pour l'amour de Chloé, comme l'on avait fait pour Daphnis, et fit-on semblableturels parens

ment le festin de sa reconnaissance; et elle de son côté distribua ses meubles de bergerie aux dieux, sa panetière, sa flûte, et les tirouers où elle tirait les brebis, et épandit dedans la fontaine qui était en la caverne des Nymphes, du vin à cause qu'elle avait été trouvée et nourrie auprès d'icelle fontaine; et sema de chapelets et bouquets de fleurs la sépulture de la brebis que Dryas lui enseigna, et joua encore de sa flûte pour réjouir ses brebis, faisant prière aux Nymphes que ceux qui seraient trouvés ses na

fussent dignes d'être alliés de Daphnis.

Après qu'ils eurent fait assez de fêtes et de bonne chère aux champs, ils délibérèrent de s'en retourner à la ville, afin de chercher les parens de Chloé, pour ne différer plus les noces : par quoi , dès le matin, firent trousser tout leur bagage, et donnèrent à Dryas encore autres trois cents écus, et à Lamon la moitié des fruits de toutes les terres et vignes qu'il tenait, les chèvres avec leurs chevriers, quatre paires de boufs, des robes fourrées pour l'hiver, et, par-dessus tout cela, la liberté à lui et sa femme Myrtale; puis cheminėrent vers Mitylène, avec grand train de chevaux et de chariots.

Or, ce jour-là, parce qu'ils arrivèrent le soir bien tard, les autres citoyens de la ville n'en surent rien : mais, le lendemain au plus matin, le bruit en étant couru partout, il s'assembla au logis de Dionysophane grande multitude d'hommes et de femmes; les hommes pour s'éjouir avec le père de ce qu'il avait retrouvé son fils, mêmement après qu'ils eurent vu comme il était beau et gentil; et les femmes pour s'éjouir aussi avec Cléariste de ce que non-seulement elle avait recouvré son fils, mais aussi trouvé une fille digne d'être sa femme; car Chloé les étonna toutes, quand elles virent en elle une si parfaite beauté, qu'il n'était possible d'en avoir une plus belle. Brief, toute la ville ne parlait d'autre chose que de ce jeune fils et de cette jeune fille, et disait chacun que l'on n'eût su choisir une plus belle couple: si priaient tous aux dieux que la parenté de la fille fût trouvée correspondante à sa beauté. Il y eut plusieurs femmes de riches maisons qui souhaitèrent en elles-mêmes, et dirent : Plút aux dieux

que l'on pensât assurément qu'elle fùt ma fille !

Mais Dionysophane, après avoir quelque temps pensé à cette affaire, s'endormit sur le matin profondément; et en dormant lui vint un songe: il lui fut avis que les Nymphes priaient Amour de parfaire et accomplir à la fin le mariage qu'il leur avait promis; et qu'Amour, détendant son petit arc, et le jetant en arrière auprès de son carquois, commanda à Dionysophane qu'il envoyật le lendemain semondre tous les premiers

personnages de la ville pour venir souper en son logis; et qu'au dernier cratère, il fit apporter sur table les enseignes de reconnaissance qui avaient été tronvées avec Chloé, et qu'il les montrat à tous les couviés : puis, cela fait, qu'ils chantassent la chanson nuptiale d'hyménée.

Dionysophane, ayant eu cette vision en dormant, se leva de bon matin, et commanda à ses gens que l'on préparât un beau festin, où il y eût de toutes les plus délicates viandes que l'on trouve, tant en terre qu'en mer, és lacs et és revières, envoya quant et quant prier de souper chez lui tous les plus apparens de la ville.

Quand la nuit fut venue, et le cratère empli pour les libations à Mercure, lors un serviteur de la maison apporta dedans un bassin d'argent ces enseignes, et les montra de rang à chacun des conviés. Il n'y eut personne des autres qui les reconnût, fors un nommé Mégaclès, qui, pour sa vieillesse, était au bout de la table, lequel, sitôt qu'il les aperçut, les reconnut incontinent, et s'écria tout haut : « Dieux! que vois-je « là! Ma pauvre fille, qu'es-tu devenue? es-tu en « vie? ou si quelque pasteur a enlevé ces ensei«gnes qu'il aura par fortune trouvées en son « chemin? Je te prie, Dionysophane, de me dire « dont tu les a recouvrées : n'aye point d'envie « que je retrouve ma fille comme tu as recouvre « Daphnis. »

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