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Pour éplucher tout ce canton. »>
La chanvre étant tout à fait crûe,
L'hirondelle ajouta : « Ceci ne va pas bien,
Mauvaise graine est tôt venue.

Mais, puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,
Dès que vous verrez que la terre
Sera couverte, et qu'à leurs blės
Les gens n'étant plus occupés
Feront aux oisillons la guerre ;
Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits oiseaux,

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Ne volez plus de place en place,
Demeurez au logis, ou changez de climat :
Imitez le canard, la grue, et la bécasse.
Mais vous n'êtes pas en état

De passer, comme nous, les déserts et les ondes,
Ni d'aller chercher d'autres mondes:

C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr:
C'est de vous renfermer aux trous de quelque mur. »>
Les oisillons, las de l'entendre,
Se mirent à jaser aussi confusément

Que faisoient les Troyens quand la pauvre Cassandre
Ouvroit la bouche seulement.

Il en prit aux uns comme aux autres :

Maint oisillon se vit esclave retenu.

Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres,
Et ne croyons le mal que quand il est venu.

FABLE IX.

Le Rat de ville et le Rat des champs.

Autrefois le rat de ville
Invita le rat des champs
D'une façon fort civile,
A des reliefs d'ortolans.

Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.

Le régal fut fort honnête;

Rien ne manquoit au festin :

4. Ginglette ou reginglette, piége portatif pour prendre les oiseaux.

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La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l'allons montrer tout à l'heure.

"

Un agneau se désaltéroit

Dans le courant d'une onde pure.

Un loup survient à jeun, qui cherchoit aventure, Et que la faim en ces lieux attiroit.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?» Dit cet animal plein de rage:

Tu seras châtié de ta témérité.

- Sire, répond l'agneau, que votre majesté
Ne se mette pas en colère;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'elle;
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.

Tu la troubles! reprit cette bête cruelle:
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurois-je fait si je n'étois pas në?

Reprit l'agneau; je tette encor ma mère.

Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

- Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens;
Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers, et vos chiens.

On me l'a dit: il faut que je me venge. >>>
Là-dessus, au fond des forêts

Le loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

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POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD.

Un homme qui s'aimoit sans avoir de rivaux
Passoit dans son esprit pour le plus beau du monde :
Il accusoit toujours les miroirs d'être faux,
Vivant plus que content dans son erreur profonde.
Afin de le guérir le sort officieux

Présentoit partout à ses yeux

Les conseillers muets dont se servent nos dames:
Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,
Mircirs aux poches des galans,

Miroirs aux ceintures des femmes.
Que fait notre Narcisse? il se va confiner
Aux lieux les plus cachés qu'il peut s'imaginer,
N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure.
Mais un canal, formé par une source pure,
Se trouve en ces lieux écartés :

Il s'y voit, il se fâche; et ses yeux irrités
Pensent apercevoir une chimère vaine.
Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau :
Mais quoi! le canal est si beau
Qu'il ne le quitte qu'avec peine.

On voit bien où je veux venir.

Je parle à tous; et cette erreur extrême
Est un mal que chacun se plaît d'entretenir.
Notre âme, c'est cet homme amoureux de lui-même.
Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui,

Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes;
Et quant au canal, c'est celui

Que chacun sait, le livre des Maximes'

4. Le livre des Maximes de La Rochefoucauld avait paru en 1665. Le

-

FABLE XII. Le Dragon à plusieurs têtes, et le Dragon à plusieurs queues.

Un envoyé du Grand Seigneur

Préféroit, dit l'histoire, un jour chez l'empereur.
Les forces de son maître à celles de l'empire.
Un Allemand se mit à dire :

<< Notre prince a des dépendans
Qui, de leur chef, sont si puissans
Que chacun d'eux pourroit soudoyer une armée. »
Le chiaoux, homme de sens,

Lui dit: « Je sais par renommée

Ce que chaque électeur peut de monde fournir;
Et cela me fait souvenir

D'une aventure étrange et qui pourtant est vraie.

J'étois en un lieu sûr, lorsque je vis passer
Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie.
Mon sang commence à se glacer;

Et je crois qu'à moins on s'effraie.
Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal :
Jamais le corps de l'animal

Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture.
Je rêvois à cette aventure

Quand un autre dragon, qui n'avoit qu'un seul chef
Et bien plus d'une queue, à passer se présente.
Me voilà saisi derechef

D'étonnement et d'épouvante.

Ce chef passe, et le corps,

et chaque queue aussi :

Rien ne les empêcha; l'un fit chemin à l'autre.

Je soutiens qu'il en est ainsi

De votre empereur et du nôtre. »

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Pour un âne enlevé deux voleurs se battoient :
L'un vouloit le garder, l'autre le vouloit vendre.
Tandis que coups de poing trottoient,
Et que nos champions songeoient à se défendre,

Arrive un troisième larron

Qui saisit maître aliboron.

due de La Rochefoucauld, auteur des Maximes, à qui cette fable est dédiée, était l'ami et le protecteur de La Fontaine.

L'âne, c'est quelquefois une pauvre province :
Les voleurs sont tel et tel prince,
Comme le Transilvain, le Turc, et le Hongrois.
Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois :
Il est assez de cette marchandise.

De nul d'eux n'est souvent la province conquise :
Un quart' voleur survient, qui les accorde net
En se saisissant du baudet.

FABLE XIV.

Simonide préservé par les dieux.

On ne peut trop louer trois sortes de personnes:
Les dieux, sa maîtresse, et son roi.
Malherbe le disoit : j'y souscris, quant à moi;
Ce sont maximes toujours bonnes.

La louange chatouille et gagne les esprits :
Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix.
Voyons comme les dieux l'ont quelquefois payée.

Simonide avoit entrepris

L'éloge d'un athlète; et, la chose essayée,
Il trouva son sujet plein de récits tout nus
Les parens de l'athlète étoient gens inconnus;
Son père, un bon bourgeois; lui, sans autre mérite:
Matière infertile et petite.

Le poëte d'abord parla de son héros.

Après en avoir dit ce qu'il en pouvoit dire,
Il se jette à côté, se met sur le propos

De Castor et Pollux; ne manque pas d'écrire
Que leur exemple étoit aux lutteurs glorieux;
Élève leurs combats, spécifiant les lieux
Où ces frères s'étoient signaléės davantage :
Enfin, l'éloge de ces dieux

Faisoit les deux tiers de l'ouvrage.

L'athlète avoit promis d'en payer un talent:
Mais quand il le vit, le galant

N'en donna que le tiers; et dit, fort franchement,
Que Castor et Pollux acquittassent le reste :
« Faites-vous contenter par ce couple céleste.
Je vous veux traiter cependant :

Venez souper chez moi; nous ferons bonne vie :

4. « Souvent ce n'est par aucun d'eux que la province est prise; il survient un quatrième voleur.... »

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