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DISCOURS

SUR LA VERSIFICATION FRANÇOISE.

C'EST en Provence qu'on doit chercher le berceau de la poésie Françoise. Ses poëtes, connus sous le nom de Troubadours, composèrent dans leur idiome, qui étoit le Provençal, des chansons et des Fabliaux ou contes qui leur firent bientôt un grand nom. Dans des siècles de barbarie, les moindres productions de l'esprit frappent des hommes qui ne connoissent rien de mieux. Appelés, accueillis dans toutes les cours, les Troubadours y reçurent ce tribut d'admiration, d'estime et de louange qui, en flattant l'amour-propre, encourage et fait naître les fruits du génie. Peu à peu cette profession devint si honorée que les grands, les princes eux-mêmes ne dédaignèrent pas de l'embrasser, et qu'ils la regardèrent comme un titre de plus à la vénération des hommes. Ils chantoient l'amour et les Dames, et ces sujets qui, dans tous les temps, ont intéressé la plus belle moitié du genre humain, furent écoutés avec transport par nos ancêtres à demi barbares, et ne contribuèrent pas peu à effacer de leurs moeurs cette rudesse qu'ils avoient apportée des forêts de la Germanie. Soit qu'ils eussent inventé la rime, soit, ce qui est plus vraisemblable, qu'ils l'eussent reçue des Maures d'Espagne, ils l'introduisirent dans leurs compositions, et cette consonnance plus ou moins répétée selon les genres de poésie, compensa en quelque sorte pour leurs oreilles, l'harmonie du vers métrique Grec et Latin dont la langue Provençale n'étoit pas susceptible.

Les Troubadours conservèrent long-temps cet ascendant sur l'esprit des peuples : mais enfin, en se multipliant, ils se corrompirent, et donnèrent dans de tels excès que les gouvernemens se virent forcés de les réprimer. Dès ce moinent ils tombèrent dans le discrédit, et n'osèrent plus se produire. Mais les François ne pouvoient plus se passer de ces chansons et de ces contes qui tenoient à leur caractère et à leurs mours. De nouveaux poëtes succédèrent aux Troubadours. Ce furent les poëtes François proprement dits, c'est-à-dire, ceux qui écrivoient dans la langue Romance, mélange bizarre et grossier de Latin et de Celce, qu'on appela depuis langue Françoise. Ils T. III.

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prirent des Troubadours la rime à laquelle leur oreille étoit accoutumée, et les différens genres de poésie, surtout ceux à refrain, tels que la Ballade, le Rondeau, le Triolet, le Lai, etc. Ils employèrent aussi toutes les mesures de vers qui sont actuellement en usage, excepté l'Hexamètre ou Alexandrin qui ne s'introduisit que long-temps après. Malgré les efforts de quelques poëtes, la poésie resta pendant cinq siècles dans cet état d'imperfection. Marot fut le premier qui lui donna plus de souplesse, de légèreté et de grâce ; mais il ne connut ni l'art d'entremeler les rimes masculines et feminines, ni celui de satisfaire l'oreille en évitant les hiatus. Néanmoins ses vers sont encore des modèles du genre pait. On peut s'en convaincre par les fables de Ja Fontaine et par les épigrammes de Rousseau. Ronsard qui succéda à Marot, en voulant donner à la poésie Françoise plus d'élévation et de noblesse, la replongea dans la barbarie. "Il étoit réservé à Malherbe de lui donner ce nombre, cette beauté, cette harmonie, cet heureux mélange de rimes et de mesures, ce ton de noblesse et de grandeur qui la caractérisent dans nos grands poëtes. Vé avec un goût délicat et une oreille sensible, il connut les effets du rhythme, et créa la phrase poétique qui convenoit à notre langue : s'il ne la porta pas à la perfection, c'est qu'un seul homme ne peut tout faire. Néanmoins il determina les règles de notre versification, et les fixa de manière que, depuis lui, on n'y a presque point fait de changemens.

Ces règles ont pour cbjet 1. le nombre de syllabes qui doivent entrer dans les vers ; 20. l'hémistiche qui exprime la moitié d'un vers divisé en deux parties; 3o. la rime qui les termine ; 4o. les mots que le vers exclut, ou ceux qui ne peuvent entrer dans les vers de telle ou telle mesure. 5°. les licences qu'un poëte peut se permettre ; 60. enfin les différentes manières dont les vers doivent être arrangés entre eux dans chaque sorte de poëmes.

Le rhythme est une loi même de la nature qui reut que les paroles frapperit agréableinent l'oreille. Dès que les hommes rassembles en société purent se livrer à l'amour des arts, la poésie prit aussitôt naissance. Iis chantèrent les beautés de la nature et les plaisirs dont ils jouissoient. Il y a toute apparence que leurs premiers vers ne furent d'abord que des mesures irrégulières et sans art; mais ils durent ne pas tarder à s'apercevoir qu'il y en avoit qui plaisoient plus à l'oreille et d'autres inoins. Ils s'attachèrent aux premières, et tâchèrent de faire perdre aux secondes ce qu'elles avoient de moins agréable, en les entremélant avec d'autres. Ils s'aperçurent aussi que certaines mesures avoient plus de force et de majesté, tandis que le caractère de quelques autres étoit plus de douceur et de grâce. De là dans toutes les langues les différentes espèces de vers ou d'espaces composés d'un certain nombre de pieds. Ce nombre de pieds est fixe, mais celui des syllabes varie selon les langues. L'hexamètre Latin a six pieds, et néanmoins peut avoir depuis treize jusqu'à dixsept syllabes, parce que la prosodie étant très-marquée dans cette langue, deux brères n'y ont que la valeur d'une longue : mais l'Alexandrin François, quoique également composé de six pieds, ne peut jamais avoir que douze syllabes, parce que la langue Françoise n'ayant pas comme les langues anciennes une prosodie bien sensible, il ne peut entrer que deux syllabes dans un pied. Les essais de vers métriques qu'on a faits ne prouvent que le mauvais goût et la bizarrerie des auteurs qui y ont perdu leur temps.

Les seuls vers actuellement en usage dans la langue Françoise, sont composés de douze, de dix, de huit, de sept, de six, de cing, de quatre, de trois ou même de deux syllabes. S'il y en a qui s'écartent de ces mesures, on doit les regarder moins comme des vers que comme des paroles propres a être mises en chant. Dans quelques vaudevilles on trouve des vers de onze ou de neuf syllabes : mais ces vers séparés du chant ne sont pas supportables; leur défaut d'harmonie choque une oreille délicate et sensible.

DISCOURS

SUR LA VERSIFICATION F

SE.

C'EST en Provence qu'on doit chercher le berceau de la poésie Françoise. Ses poëtes, connus sous le nom de Troubadours, composèrent dans leur idiome, qui étoit le Provençal, des chansons et des Fabliaux ou contes qui leur firent bientôt un grand nom. Dans des siècles de barbarie, les moindres productions de l'esprit frappent des hommes qui ne connoissent rien de mieux. Appelés, accueillis dans toutes les cours, les Troubadours y reçurent ce tribut d'admiration, d'estime et de louange qui, en flattant l'amour-propre, encourage et fait naître les fruits du génie. Peu à peu cette profession devint si honorée que les grands, les princes eux-mêmes ne dédaignèrent pas de l'embrasser, et qu'ils la regardèrent comme un titre de plus à la vénération des hommes. Ils chantoient l'amour et les Dames, et ces sujets qui, dans tous les temps, ont intéressé la plus belle moitié du genre humain, furent écoutés avec transport par nos ancêtres à demi barbares, et ne contribuèrent pas peu à effacer de leurs moeurs cette rudesse qu'ils avoient apportée des forêts de la Germanie. Soit qu'ils eussent inventé la rime, soit, ce qui est plus vraisemblable, qu'ils l'eussent reçue des Maures d'Espagne, ils l'introduisirent dans leurs compositions, et cette consonnance plus ou moins répétée selon les genres de poésie, compensa en quelque sorte pour leurs oreilles, l'harmonie du vers métrique Grec. et Latin dont la langue Provençale n'étoit pas susceptible.

Les Troubadours conservèrent long-temps cet ascendant sur l'esprit des peuples : mais enfin, en se multipliant, ils se corrompirent, et donnèrent dans de tels excès que les gouvernemens se virent forcés de les réprimer. Dès ce moment ils tombèrent dans le discrédit, et n'osèrent plus se produire. Mais les François ne pouvoient plus se passer de ces chansons et de ces contes qui tenoient à leur caractère et à leurs mæurs. De nouveaux poëtes succédèrent aux Troubadours. Ce furent les poëtes François proprement dits, c'est-à-dire, ceux qui écrivoient dans la langue Romance, mélange bizarre et grossier de Latin et de Celte, qu'on appela depuis langue Françoise. Ils

T. III.

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de dix syllabes feroient, par leur longueur, une impression désagréable sur l’oreille et fatigueroient même la voix, on a imaginé de les diviser par un repos en deux parties ou hémistiches. Ce que Despréaux exprime d'une manière très-heureuse.

Que toujours dans vos vers--- le sens coupant les mots,
Suspende l'hémistiche,---en marque le repos.

Dans ces vers l'hémistiche est placé après la sixième syllabe, ce qui doit toujours être dans les vers de cette mesure, où il faut que

les hémistiches soient égaux, au lieu que dans ceux de dix syllabes les hémistiches sont inégaux, parce que le repos se place après la quatrième.

Ses veux cavés,-troubles et clignotans,
De feux obscurs sont chargés en tout temps ;
Au lieu de sang--dans ses veines circule
Un froid poison---qui les gèle et les brûle.

Il n'est pas nécessaire que l'hémistiche soit toujours aussi bien marqué : cette attention nuiroit à la variété si nécessaire au plaisir de l'oreille ; mais il faut du moins qu'il n'y ait pas une liaison nécessaire entre la syllabe qui_ter, mine le premier hémistiche et celle qui commence le second, comme dans ce vers,

Dieu nous aime, malgré nos infidélités.

où l'on voit que l'hémistiche est placé après malgré, préposition qui est néces, sairement liée à son complément, et qui par conséquent ne peut en être séparéo par un repos. Il n'en est pas de même quand le second hémistiche est com, posé de plusieurs adjectifs qui modifient conjointement un substantif qui termine le premier, ou qu'il commence par un adjecțif ou une préposition qui sont suivis de leur coinplément.

Heureuse la vertu---douce, aimable et liante.
Il peut dans son jardin---tout peuplé d'arbres verts,
Recéler le printemps---au milieu des hivers.

pas un seul.

On trouvera sans doute des exemples d'infraction à cette règle dans des poëtes très-estimés de nos jours ; mais Despréaux et Racinę n'en fournissent

Dans les grands vers, on ne doit pas commencer un sens dans un vers et le finir dans une partie du vers suivant. Cet enjambement ne peut se permettre que quand il donne lieu à une beauté d'un grand effet. Car, dans ce cas, non-seulement on peut, mais on doit même s'écarter de la route frayée. C'est alors “ qu'il est permis, selon l'expression de Pope, d'être irrégulier avec “ gloire et de s'élever à des fautes qu'aucun vrai critique n'oseroit blâmer, en « s'élançant dans un moment d'inspiration, au-delà des bornes vulgaires, afin “ de se saisir d'une grâce qui n'est pas à la portée de l'art." C'est ainsi que M. l'abbé de Lille, dans sa belle traduction des Géorgiques, a passé sur les règles ordinaires qui ordonnent la suspension de l'héinistiche, et proscrivent l'enjambement, lorsqu'il a dit;

L'univers ébranlé s'épouvante-Le Dieu
De Rhodope et d'Athos réduit la cime en feu.

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