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donnée à quelques individus que pour le bonheur de tous. Les qualités, même les plus louables, de l'esprit et du coeur, veulent du moins être connues pour qu'on les prise ce quelles valent, et n'obtiennent qu'avec le temps les sentiments qu'on leur accorde. La beauté, pour se faire aimer, n'a besoin que de paraître. Un avantage qu'elle a d'ailleurs sur tous les dons naturels ou acquis, c'est qu'en même temps qu'elle plaît elle inspire le désir de plaire : par-là elle polit les moeurs et fait le charme de la vie; par-là elle excite, dans une âme noble , l'enthousiasme de la gloire, et fait éclore plus de vertus que toutes les leçons de la morale et de la philosophie; elle allume le génie, et les arts qu'elle a créés, lui doivent leurs chefs-d'oeuvre comme leur origine, ayant tous pour unique but de plaire et d'instruire par l'image du beau , prise dans la nature. Mais , si cette image a le pouvoir de captiver l'âme et de charmer à la fois le sens et la pensée, que sera-ce du modèle ? Et combien doit être sublime en elle-même une chose dont la seule représentation est si ravissante ! Pour moi, je ne vois rien qui tienne tant de la Divinité, rien qui s'attire si aisément les hommages de la terre. Un héros couronné de gloire, ayant gagné des batailles, pris des

villes, fondé des empires, éprouve qu'il est plus aisé de conquérir l'univers, que de s'en faire adorer, et au prix de tant de travaux , il obtient à peine, en mourant, une place entre les Demi-Dieux. Une belle n'a besoin que de naître pour se voir au rang des Dées. šes; sitôt qu'elle apparaît au monde, elle jouit de son apothéose. Il n'est pas question de la placer au ciel ; on suppose qu'elle en vient, et tous les væux qu'on lui adresse, sont pour la retenir sur la terre. C'est ainsi qu'Hélène adorée vit les peuples et les Dieux combattre à qui la posséderait.

» A dire vrai, ce n'était pas simplement une belle, mais un miracle d'attraits et de perfections. Elle parut telle à Thésée, qui en avait vu tant d'autres, et depuis, quelle impression ne fit-elle pas sur Paris, qui avait vu Vénus même ? Jamais beauté n'obtint un suffrage si flatteur de juges si éclairés. Après cela, faut-il s'étonner qu'elle entraînât sur ses pas une jeunesse idolâtre ? Les vieillards mêmes, pour la suivre, passèrent les monts et les mers. Elle charmait tout le monde; mais, ce qu'on ne peut trop admirer, c'est que, ayant eu tant d'amants, elle les conserva tous. Ayant été tant de fois mariée, enlevée, surprise, dérobée à elle-même, ou aux autres, elle ne fut jamais quittée; ct

tandis que les autres femmes, à force de tendresse et de fidélité, se peuvent à peine as. surer un caur,

elle sut les fixer tous, et ne se fixa jamais. Le mérite de ses amants donne une grande idée du sien. La préférence qu'elle obtint d'eus montre combien elle l'emportait sur les beautés de son temps ; mais leur constance la met au-dessus de toute comparaison ; surtout lorsqu'on réfléchit qu'elle ne les trompait en rien, qu'elle n'employait pas même avec eux les plus in: nocents artifices en usage parmi les belles; qu'elle ne savait ni allumer une passion par des avances, ni l'attiser

par

des froideurs, ni l'entretenir par des espérances; qu'en un mot, elle ne ménageait ni les rigueurs, ni les faveurs, n'ayant pas même des élements de ce qu'on appelle coquetterie, soit qu'alors ce grand art ne fût pas encore inventé, soit, comme il est plus vraisemblable, qu'elle crût pouvoir s'en passer. Dans cette foule d'adorateurs, elle n'en flattait aucun d'une préférence exclusive. Elle ne cachait point à l'un le bien qu'elle voulait à l'autre. Méné. las, quand il l'épousa, savait tout ce qui s'était passé entre elle et Thésée. Il ne l'en aima pas moins , et se contenta d'en être aimé, sans prétendre l'être seul; car le sort s'y opposait, et sans doute c'eût été trop de

bonheur pour un mortel. Pâris non plus n'ignorait aucune de ses amours, quand il lui sacrifia les siennes, et quitta pour elle, non seulement les bergères d'Ida, mais Enone, nymphe et immortelle. Après lui encore, Ménelas la reprit, quoiqu'elle ne fût plus jeune alors, persuadé qu'il valait mieux être son dernier amant, que le premier de toute autre; et l'événement fit bien voir qu'il ne s'était pas trompé. Dans ces sanglantes catastrophes où perit la race de Pélops, elle seule le préserva de la ruine de sa maison, et obtint même de Jupiter, qu'il serait avec elle admis dans l'Olympe. Car n'ayant pu sur la terre être toute à lui, elle voulut que dans le ciel au moins il la possédât sans partage, et lui fût à jamais uni, juste récompense

de ce qu'il avait fait et souffert

pour elle.

» Pâris en 'avait fait autant, et sousfert encore plus...... Ah! qu'elle l'en cût bien payé, s'il n'eût tenu qu'à elle, et lui eût rendu l'immortalité plus douce qu'à pas un des Dieux ! Hélène ne fut point ingrate à ceux qui l'aimèrent avec tant d'ardeur; mais sa reconnaissance, arrêtée

par

inille ol»stacles divers, ne pịt leur faire à tous tout le bien qu'ils avaient mérité d'elle. Femme de Ménélas , les destins ne lui permirent pas de rendre

à son mari tout ce qu'il eut pour

elle de cons tance et d'amour; Déesse, elle ne fut pas plus libre à l'égard de Pâris , lorsqu'il mourut. Jamais Minerve ni Junon ne l'eussent souffert dans l'Olympe. Ne pouvant donc faire ce qu'elle eût voulu pour récompenser l'amant et l'époux, elle fit ce qu'elle pouvait. Elle rendit l'un immortel, et l'autre le plus heureux des hommes.

» Mais dans les grâces qu'elle obtint de la tendresse de Jupiter, isa propre famille ne fut pas oubliée. Sans elle, ses deux frères Castor et Pollux, qui avaient déjà terminé leur vie, n'eussent jamais joui des honneurs divins; sans elle, peu leur eût servi d'avoir aidé de leur valeur Hercule et Jason; avec les titres de héros et d'enfants de Jupiter, ils périssaient, eux et leur nom , si elle ne les eût arrachés à la mort, et placés entre les astres, d'où ils apaisent les tempêtes et sauvent du naufrage ceux dont la piété a su se les rendre propices. Pour elle , à qui sa patrie ne cessa ja. mais d'être chère, elle protége Lacédémone, où son culte est établi, et les mêmes lieux quil a virent si belle, désirée de tant de héros, la voient encore adorée de toute la Grèce. C'est là qu'elle reçoit les voeux des mortels, et signale son pouvoir sur ceux qui ont mérité ses bienfaits ou sa colère. L'épouse d'Ariston,

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