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Voyez: et qu'on se rie après de ma puissance ! »

Il n'eut pas dit, qu'on vit trois monstres au plancher,
Ailés, noirs et velus, en un coin s'attacher.

On cherche les trois sœurs; on n'en voit nulle trace.
Leurs métiers sont brisés; on élève en leur place
Une chapelle au dieu, père du vrai nectar.
Pallas a beau se plaindre, elle a beau prendre part
Au destin de ces sœurs par elle protégées ;
Quand quelque dieu, voyant ses bontés négligées
Nous fait sentir son ire, un autre n'y peut rien:
L'Olympe s'entretient en paix par ce moyen.
Profitons, s'il se peut, d'un si fameux exemple.
Chômons: c'est faire assez qu'aller de temple en temple
Rendre à chaque immortel les vœux qui lui sont dus:
Les jours donnés aux dieux ne sont jamais perdus.

PYRAME ET THISBÉ.

L'aventure de Pyrame et Thisbé, très-populaire même dans le moyen âge, a été, à cette époque, souvent reproduite sur des monuments figurés, et plus particulièrement sur des tapisseries. Shakespeare l'a très-agréablement mise en scène, dans le ve acte du Songe d'une nuit d'été.

M. de Pongerville, dans les Amours mythologiques, a donné, d'après Ovide, une version de cette même aventure, que le lecteur nous saura gré de reproduire.

Des filles d'Orient Thisbé fut la plus belle;
Pyrame, jeune et beau, semblait croître pour elle.
Enfants, ils habitaient les superbes remparts
Qu'orna Sémiramis de la pompe des arts.

De ce couple charmant les jeux, le voisinage,
Font naître le penchant: l'amour devance l'àge.
Mais on brise les nœuds qu'il se plut à former :
On leur défend l'hymen : ah! défend-on d'aimer ?
Heureux de leur amour, ils s'aiment en silence.
D'inflexibles parents trompant la vigilance,

Un seul geste, un regard sont leurs doux confidents;
En secret renfermés leurs feux sont plus ardents.

Leurs maisons se touchaient; sous une voûte obscure
Le mur commun cachait une étroite ouverture;
Nul ne la découvrit dans le long cours des ans.
Que ne voit pas l'amour? sans cesse, heureux amants,
Interprètes du cœur, là, vos lèvres fixées
Murmuraient tendrement vos secrètes pensées !

Des deux côtés du mur ensemble se pressant,
Ils parlaient, respiraient leur souffle caressant.

A regret s'arrachant à cette douce ivresse,
De se revoir bientôt emportaient la promesse.
Mais dans leurs longs adieux, vingt fois ils revenaient
Échanger les baisers que leurs cœurs se donnaient.
Et puis le lendemain, la diligente aurore

A leur poste d'amour les retrouvait encore.
Un soir qu'ils prolongeaient leurs plaintifs entretiens,
Ils jurent de tromper d'inflexibles gardiens.

La nuit ils s'enfuiront loin des murs de la ville;
Au tombeau de Ninus, par un chemin facile,
Ils se réuniront. Là, s'offre un doux abri;
Une source y murmure; et, sur son bord fleuri,
Un mûrier, au front sombre et recourbé par l'âge,
Couvrira leur bonheur de son discret feuillage.

Déjà de leur projet ces amants sont heureux.
Mais le char du soleil paraît trop lent pour eux;
Il penche enfin, du monde il franchit la limite;
Et l'ombre désirée à s'enfuir les invite.

Thisbé revêt son voile, et dans l'obscure nuit
Se glisse en frémissant, et tremble au moindre bruit.
Sur les gonds doucement sa porte tourne, s'ouvre;
Thisbé fuit... A ses yeux le tombeau se découvre.
Forte d'amour, son cœur s'est bientôt rassuré;
Elle arrive, et s'assied sous l'arbre désiré.
Mais en grondant, sorti de l'ombre du bocage,
Un lion, l'œil en feu, tout gorgé de carnage,
Vient étancher sa soif dans le cristal des eaux.
Aux rayons que Phébé lance sous les rameaux,
Thisbé le voit, s'enfuit, dans un antre se cache,
Et son voile flottant de son front se détache.
Retournant dans les bois, le lion abreuvé
Foule le voile errant, par le vent soulevé,
Le mord; et de sa gueule, encore ruisselante,
Il le rejette empreint d'une écume sanglante.

Pyrame vient, appelle, interroge ces lieux...
Les traces du lion frappent soudain ses yeux.
Il frémit, aperçoit sur l'herbe encore fumante
Le voile qu'il croit teint du sang de son amante.
⚫ Thisbé n'est plus, dit-il : par un double trépas,
Nuit funeste, du moins tu nous réuniras.....

?

• Ma Thisbé, toi mourir ! je suis le seul coupable: « C'est moi qui t'attirai dans ce lieu redoutable! De braver les périls, quoi! j'osai te presser' Tu viens, et ton amant n'a pu te devancer! Hôte sanglant des bois, monstre, punis mon crime; Dans tes horribles flancs plonge l'autre victime!

« Mais un lâche se borne à désirer la mort... »

Il dit; et saisissant le voile avec transport,
Sous l'arbre où de l'amour il dut goûter l'ivresse,
Le porte en gémissant, de sa bouche le presse :
Voile fatal, trempé d'un sang qui m'est si cher
Reçois aussi le mien! » Il dit, s'arme d'un fer,
Dans son cœur égaré l'enfonce et le retire.
Sur le sable rougi, palpitant il expire.

Son sang, au pied de l'arbre à peine répandu,
Colore le fruit blanc aux rameaux suspendu.

Thisbé revient, d'herreur encore palpitante;

De Pyrame elle craint de prolonger l'attente;
Le cherche avidement et des yeux et du cœur;
Brûle de lui conter ses périls, sa terreur.

Elle voit, reconnaît les lieux, le mûrier même :
A l'aspect de ses fruits sa surprise est extrême.
Thisbé sous les rameaux s'avance en hésitant;
Son pied, de sang trempé, presse un corps palpitant;
Elle pâlit d'horreur, recule frémissante:

Tel on voit le Zéphire rider l'eau blanchissante.
Vers cet objet sinistre elle revient enfin.

C'est Pyrame!... Elle tombe, elle meurtrit son sein,
Arrache en sanglotant sa blonde chevelure;
Ses pleurs de son amant inondant la blessure...
Couvrant ce front glacé de baisers douloureux :
D'où part ce coup funeste? il nous frappe tous deux.
Cher Pyrame! réponds, c'est Thisbé qui t'appelle;
Ah! du moins jette encor, jette un regard sur elle !... »
Pyrame, de la mort levant le voile épais,
Rouvre les yeux, la voit, les referme à jamais.
Thisbé le presse en vain, dans ses bras le soulève....
Mais ce fourreau d'ivoire, alors vide de glaive,
Ce voile teint de sang, sur l'herbe retombé,
Révèlent tout au cœur de la triste Thisbé!...
Immobile d'horreur, soudain elle s'écrie:

« C'est ta main, c'est l'amour qui t'arrache la vie !
Et moi, pour t'imiter, pour mourir à mon tour,
N'ai-je donc point ma main, n'ai-je pas mon amour?
Ma vie était la tienne, et j'aurai ton courage;
Thisbé causa ta mort, mais Thisbé la partage
«La mort seute pouvait séparer notre sort;

Eh bien, je ravirai ce triomphe à la mort!
« Parents infortunés, vous, hélas ! ô mon père,
« Vous qui fûtes le sien, écoutez ma prière;
Au repos du tombeau ne désunissez pas
Ce que rassemble ici l'amour et le trépas !
« Et toi, qui nous couvris de ton funeste ombrage,
« Garde de notre erreur le sanglant témoignage ;
Et que ton fruit sinistre, emblème des douleurs,
Aux mortels attendris atteste nos malheurs ! »
Thisbé plonge en son cœur le glaive humide encore,
Tombe, et presse le sein de l'amant qu'elle adore.

DE PONGERVILLE,
de l'Académie française

CARTON

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