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Quelle que soit la nôtre, usez-en : vous voyez
Ce que nous possédons et nous-même à vos pieds. >>
Ainsi parle Damon; et Chloris tout en larmes
Lui répond en ces mots accompagnés de charmes :
« Vos moindres qualités et cet heureux séjour
Même aux filles des dieux donneraient de l'amour;
Jugez donc si Chloris, esclave et malheureuse,
Voit l'offre de ces biens d'une âme dédaigneuse.
Je sais quel est leur prix : mais de les accepter,
Je ne puis, et voudrais vous pouvoir écouter.
Ce qui me le défend, ce n'est point l'esclavage :
Si toujours la naissance éleva mon courage,
Je me vois, grâce aux dieux, en des mains où je puis
Garder ces sentiments, malgré tous mes ennuis;
Je puis même avouer (hélas! faut-il le dire?)
Qu'un autre a sur mon cœur conservé son empire.
Je chéris un amant, ou mort, ou dans les fers;
Je prétends le chérir encor dans les enfers.
Pourriez-vous estimer le cœur d'une inconstante?
Je ne suis déjà plus aimable ni charmante;
Chloris n'a plus ces traits que l'on trouvait si doux,
Et, doublement esclave, est indigne de vous. >>
Touché de ce discours, Damon prend congé d'elle.
« Fuyons, dit-il en soi; j'oublierai cette belle :
Tout passe, et même un jour ses larmes passeront;
Voyons ce que l'absence et le temps produiront. >>
A ces mots il s'embarque; et, quittant le rivage,
Il court de mer en mer, aborde en lieu sauvage,
Trouve des malheureux de leurs fers échappés,
Et sur le bord d'un bois à chasser occupés.
Télamon, de ce nombre, avait brisé sa chaîne:
Aux regards de Damon il se présente à peine,
Que son air, sa fierté, son esprit, tout enfin
Fait qu'à l'abord Damon admire son destin;
Puis le plaint, puis l'emmène et puis lui dit sa flamme.
<< D'une esclave, dit-il, je n'ai pu toucher l'âme :

Elle chérit un mort! Un mort, ce qui n'est plus,

L'emporte dans son cœur! mes vœux sont superflus. »
La-dessus, de Chloris il lui fait la peinture.
Télamon dans son âme admire l'aventure,
Dissimule, et se laisse emmener au séjour
Où Chloris lui conserve un si parfait amour.
Comme il voulait cacher avec soin sa fortune,
Nulle peine pour lui n'était vile et commune.
On apprend leur retour et leur débarquement.
Chloris, se présentant à l'un et l'autre amant,
Reconnaît Télamon sous un faix qui l'accable.
Ses chagrins le rendaient pourtant méconnaissable;
Un œil indifférent à le voir eût erré ;

Tant la peine et l'amour l'avaient défiguré!

Le fardeau qu'il portait ne fut qu'un vain obstacle;
Chloris le reconnaît, et tombe à ce spectacle :
Elle perd tous ses sens et de honte et d'amour.
Télamon, d'autre part, tombe presque à son tour.
On demande à Chloris la cause de sa peine
Elle la dit; ce fut sans s'attirer de haine.
Son récit ingénu redoubla la pitié

Dans les cœurs prévenus d'une juste amitié.
Damon dit que son zèle avait changé de face:
On le crut. Cependant, quoi qu'on dise et qu'on fasse,
D'un triomphe si doux l'honneur et le plaisir
Ne se perd qu'en laissant des restes de désir.
On crut pourtant Damon. Il restreignit son zèle
A sceller de l'hymen une union si belle;
Et, par un sentiment à qui rien n'est égal,
Il pria ses parents de doter son rival.

Il l'obtint, renonçant dès lors à l'hyménée.
Le soir étant venu de l'heureuse journé?,
Les noces se faisaient à l'ombre d'un ormeau;
L'enfant d'un voisin vit s'y percher un corbeau;
Il fait partir de l'arc une flèche maudite,
Perce les deux époux d'une atteinte subite.

Chloris mourut du coup, non sans que son amant
Attirât ses regards en ce dernier moment.

Il s'écrie, en voyant finir ses destinées:

« Quoi ! la Parque a tranché le cours de ses années!
Dieux, qui l'avez voulu, ne suffisait-il pas
Que la haine du Sort avançât mon trépas ? »
En achevant ces mots, il acheva de vivre:
Son amour, non le coup, l'obligea de la suivre;
Blessé légèrement, il passa chez les morts:
Le Styx vit nos époux accourir sur ses bords.
Même accident finit leurs précieuses trames;

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Même tombe eut leurs corps, même séjour leurs âmes.
Quelques-uns ont écrit (mais ce fait est peu sûr)

Que chacun d'eux devint statue et marbre dur.
Le couple infortuné face à face repose.

Je ne garantis point cette métamorphose:

On en doute. On le croit plus que vous ne pensez,
Dit Clymène; et, cherchant dans les siècles passés
Quelque exemple d'amour et de vertu parfaite,
Tout ceci me fut dit par le sage interprète.
J'admirai, je plaignis ces amants malheureux:
On les allait unir, tout concourait pour eux;
Ils touchaient au moment; l'attente en était sûre:
Hélas! il n'en est point de telle en la nature;
Sur le point de jouir, tout s'enfuit de nos mains :
Les dieux se font un jeu de l'espoir des humains.

Laissons, reprit Iris, cette triste pensée.
La fête est vers sa fin, grâce au ciel, avancée;
Et nous avons passé tout ce temps en récits
Capables d'affliger les moins sombres esprits:
Effaçons, s'il se peut, leur image funeste.

Je prétends de ce jour mieux employer le reste,
Et dire un changement, non de corps, mais de cœur.
Le miracle en est grand; Amour en fut l'auteur:
Il en fait tous les jours de diverse manière.

Je changerai de style en changeant de matière.

Zoon plaisait aux yeux; mais ce n'est pas assez :
Son peu d'esprit, son humeur sombre,
Rendaient ces talents mal placés.

Il fuyait les cités, il ne cherchait que l'ombre,
Vivait parmi les bois, concitoyen des ours,

Et passait, sans aimer, les plus beaux de ses jours.
Nous avons condamné l'amour, m'allez-vous dire
J'en blâme en nous l'excès; mais je n'approuve pas
Qu'insensible aux plus doux appas

Jamais un homme ne soupire.

Hé quoi ! ce long repos est-il d'un si grand prix ?
Les morts sont donc heureux? Ce n'est pas mon avis:
Je veux des passions; et si l'état le pire

Est le néant, je ne sais point

De néant plus complet qu'un cœur froid à ce point. Zoon n'aimant donc rien, ne s'aimant pas lui-même, Vit lole endormie, et le voilà frappé:

Voilà son cœur développé.

Amour, par son savoir suprême,

Ne l'eut pas fait amant qu'il en fit un héros.
Zoon rend grâce au dieu qui troublait son repos:
Il regarde en tremblant cette jeune merveille.
A la fin Iole s'éveille.

Surprise et dans l'étonnement,
Elle veut fuir; mais son amant
L'arrête, et lui tient ce langage:

« Rare et charmant objet, pourquoi me fuyez-vous?
Je ne suis plus celui qu'on trouvait si sauvage:
C'est l'effet de vos traits, aussi puissants que doux!
Ils m'ont l'âme et l'esprit et la raison donnée.
Souffrez que, vivant sous vos lois,

J'emploie à vous servir des biens que je vous dois. >>
Iole, à ce discours encor plus étonnée,

Rougit, et sans répondre elle court au hameau,

Et raconte à chacun ce miracle nouveau.

Ses compagnes d'abord s'assemblent autour d'elle:
Zoon suit en triomphe, et chacun applaudit.

Je ne vous dirai point, mes sœurs, tout ce qu'il fit,
Ni ses soins pour plaire à la belle:
Leur hymen se conclut. Un satrape voisin,
Le propre jour de cette fête,

Enlève à Zoon sa conquête :

On ne soupçonnait point qu'il eût un tel dessein.
Zoon accourt au bruit, recouvre ce cher gage,
Poursuit le ravisseur, et le joint, et l'engage
En un combat de main à main.

Iole en est le prix aussi bien que le juge.
Le satrape, vaincu, trouve encor du refuge
En la bonté de son rival.

Hélas! cette bonté lui devint inutile;
Il mourut du regret de cet hymen fatal:
Aux plus infortunés la tombe sert d'asile.
Il prit pour héritière, en finissant ses jours,
Iole, qui mouilla de pleurs son mausolée.
Que sert-il d'être plaint quand l'âme est envolée ?
Ce satrape eût mieux fait d'oublier ses amours.

La jeune Iris à peine achevait cette histoire,
Et ses sœurs avouaient qu'un chemin à la gloire,
C'est l'amour. On fait tout pour se voir estimé:
Est-il quelque chemin plus court pour être aimé ?
Quel charme de s'ouïr louer par une bouche

Qui, même sans s'ouvrir, nous enchante et nous touche !
Ainsi disaient ces sœurs. Un orage soudain
Jette un secret remords dans leur profane sein.
Bacchus entre, et sa cour, confus et long cortége:
« Où sont, dit-il, ces sœurs à la main sacrilége?
Que Pallas les défende, et vienne en leur faveur
Opposer son égide à ma juste fureur:
Rien ne m'empêchera de punir leur offense.

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