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La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir:

La vieillesse est impitoyable (1).

(1) La Fontaine a dit plusieurs fois déjà que l'enfance était sans pitié. Il dit maintenant que la vieillesse est impitoyable. Entre ces deux extrémités, la place qui reste dans la vie pour les sentiments généreux est bien peu de chose. Ne pourrait-on point, en cette occasion et en quelques autres encore, adresser à La Fontaine le même reproche qu'à La Rochefoucauld, c'est-à-dire de faire une trop large part aux sentiments égoïstes et durs?

VI. - Le Cerf malade (1)
En pays plein de cerfs, un cerf tomba malade.

Incontinent maint camarade
Accourt à son grabat le voir, le secourir,
Le consoler du moins : multitude importune.

Eh! messieurs, laissez-moi mourir :

Permettez qu'en forme commune
La Parque m'expédie; et finissez vos pleurs.

Point du tout : les consolateurs
De ce triste devoir tout au long s'acquittèrent,

Quand il plut à Dieu s'en allèrent :

Ce ne fut pas sans boire un coup,
C'est-à-dire sans prendre un droit de pâturage.
Tout se mit à brouter les bois du voisinage.
La pitance du cerf en déchut de beaucoup.

Il ne trouva plus rien à frire (2) :
D’un mal il tomba dans un pire,
Et se vit réduit à la fin
A jeûner et mourir de faim.
Il en coûte à qui vous réclame,
Médecins du corps et de l'âme !

(1) Desmays, l’Esope françois, 1677, part. Ji, fab. v, p. 42, Lokman, lab. ii, la Gazelle, p. 45 de la traduction de M. Marcel, 1803, in-18.

(2) Pbrase proverbiale, pour dire. Il n'eut plus rien à manger.

O temps! meurs ! j'ai beau crier,
Tout le monde se fait payer. ,

VII. La Chauve-Souris, le Buisson et le Canard (1). Le buisson, le canard, et la chauve-souris,

Voyant tous trois qu'en leur pays

Ils faisaient petite fortune,
Vont trafiquer au loin, et font bourse commune.
Ils avaient des comptoirs, des facteurs, des agents

Non moins soigneux qu'intelligents,
Des registres exacts de mise et de recette.

Tout allait bien; quand leur emplette,
En passant par certains endroits
Remplis d'écueils et fort étroits,

Et de trajet très-difficile,
Alla tout emballée au fond des magasins

Qui du Tartare sont voisins.
Notre trio poussa maint regret inutile ;

Ou plutôt il n'en poussa point :
Le plus petit marchand est savant sur ce point :
Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte.
Celle

que, par malheur, nos gens avaient soufferte
Ne put se réparer : le cas fut découvert.
Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,

Prêts à porter le bonnet vert (2).

(1) Æsop , 124, 42, Vespertilio, Rubus, et Mergus.

(2) C'est-à-dire prêts à se laisser revêtir du bonnet vert pour éviter la prison. Boileau a dit:

Ou que d'un bonnet vert le salutaire affront
Flétrisse les lauriers qui lui couvrent le front.

(Satire, 1, v. 15.) Sur quoi Boileau a lui-même fait cette remarque : « Du temps que cette satire fut faite, un débiteur insolvable pouvait sortir de prison en faisant cession, c'est-à-dire en souffrant qu'on lui mît en pleine rue un bonnet vert sur le

Aucun ne leur ouvrit sa bourse.
Et le sort principal, et les gros intérêts,

Et les sergents, et les procès,
Et le créancier à la porte

Dès devant la pointe du jour,
N'occupaieni le trio qu'à chercher maint détour

Pour contenter cette cohorte.
Le buisson accrochait les passants à tous coups.
Messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous

En quel lieu sont les marchandises

Que certains gouffres nous ont prises.
Le plongeon sous les eaux s'en allait les chercher.
L'oiseau chauve-souris n'osait plus approcher

Pendant le jour nulle demeure :
Suivi de sergents à toute heure,
En des trous il s'allait cacher.

Je connais maint detteur (1), qui n'est ni souris-chauve,
Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé,
Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve

Par un escalier dérobé.

front. » Cette coutume, si peu conforme à nos meurs, d'échapper au châtiment par la honte, nous était venue d'Italie dans le seizième siècle. Voyez Pasquier, Recherches, liv. IV, ch. x.

(WALCK.) (1) Vieux mot, remplacé par débiteur.

VII.

La Querelle des Chiens et des Chats, et celle des

Chats et des Souris (1).

La Discorde a toujours régné dans l'univers ;

(1) Guill. Haudent, trois cent soixante et six Apologues d'Ésope, etc., traduils nouvellemeni en rithme françoyse. 1547, in-16, fab. Lii; réimprimée dans Robert, Fables inédites, p. CLXXXIX de l'introduction, De la Guerre des Chiens, des Chats et des Souris. Cette fable n'est pas dans Ésope, et parait être de l'invention de Guill. Haudent.

Notre monde en fournit mille exemples divers :
Chez nous cette déesse a plus d'un tributaire.

Commençons par les éléments :
Vous serez étonnés de voir qu'à tous moments

Ils seront appointés contraire.
Outre ces quatre potentats (1),
Combien d'êtres de tous étals

Se font une guerre éternelle !
Autrefois un logis plein de chiens et de chats,
Par cent arrêts rendus en forme solennelle,

Vit terminer tous leurs débats.
Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas,
Et menacé du fouet quiconque aurait querelle,
Ces animaux vivaient entre eux comme cousins.
Cette union si douce, et presque fraternelle,

Édifiait tous les voisins.
Enfin elle cessa. Quelque plat de potage,
Quelque os, par préférence, à quelqu'un d'eux donné,
Fit que l'autre parti s'en vint tout forcené

Représenter un tel outrage.
J'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas
Aux passe-droits qu'avait une chienne en gésine.

Quoi qu'il en soit, cet altercas (3)
Mit en combustion la salle et la cuisine :
Chacun se déclara pour son chat, pour son chien.
On fit un règlement dont les chats se plaignirent,

Et tout le quartier étourdirent.
Leur avocat disait qu'il fallait bel et bien
Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent
runs un coin où d'abord leurs agents les cachèrent:

Les souris entin les mangèrent.
Autre procès nouveau. Le peuple souriquois (*)
En pâtit : maint vieux chat, fin, subtil, et narquois,

(1) L'eau, l'air, la terre, et le feu. (2) Altercation. (3) C'est là, dit Ch. Nodier, un des plus ingénieux néologismes de La Fontaine. Et d'ailleurs en voulant à toute cette race,

Les guetta, les prit, fit main basse.
Le maître du logis ne s'en trouva que mieux.
J'en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux
Nul animal, nul être, aucune créature,
Qui n'ait son opposé : c'est la loi de nature.
D'en chercher la raison, ce sont soins superflus.
Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus.

Ce que je sais, c'est qu'aux grosses paroles
On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps.
Humains, il vous faudrait encore à soixante ans

Renvoyer chez les barbacoles (1).

(1) Coste explique ce mot de la manière suivante : « Terme plaisantant, burlesque emprunté des Italiens, qui l'ont inventé pour désigner un maître d'école, qui, pour se rendre plus vénérable à ses écoliers, porte une longue barbe, barbam colit. » Cette explication a été répétée par tous les commentateurs de notre poëte. On peut douter qu'elle soit exacte.

(WALCK:)

IX. - Le Loup et le Renard (",).
D'où vient que personne en la vie
N'est satisfait de son état (2) ?
Tel voudrait bien être soldat
A qui le soldat porte envie.
Certain renard voulut, dit-on,
Se faire loup. Eh ! qui peut dire

(1) Le duc de Bourgogne, Thèmes (manuscrits de la bibliothèque nat po8511, fol. 30), imprimé dans Robert, Fables inédites, t. II, p. 540. Vul. pes panilens.

(2) Qui fit, Mecenas, ut nemo quam sibi sortein
Seu satio dederit, seu fors objecerit illa
Contentus vivat, laudet diversa sequentes.

(HORACR.)

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