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Mais que tous, tant que nous sommes.
Nous mentions, grand et petit,
Si quelque autre l'avait dit,
Je soutiendrais le contraire.
Et même qui mentirait

Comme Ésope et comme Homère,
Un vrai menteur ne serait :

Le doux charme de maint songe
Par leur bel art inventé,

Sous les habits du mensonge
Nous offre la vérité.

L'un et l'autre a fait un livre

Que je tiens digne de vivre
Sans fin, et plus, s'il se peut.
Comme eux ne ment pas qui veut,

Mais mentir comme sut faire
Un certain dépositaire,

Payé par son propre mot,

Est d'un méchant et d'un sot.

Voici le fait :

Un trafiquant de Perse

Chez son voisin, s'en allant en commerce,
Mit en dépôt un cent de fer un jour.

Mon fer! dit-il, quand il fut de retour.
Votre fer! il n'est plus : j'ai regret de vous dire

Qu'un rat l'a mangé tout entier.

J'en ai grondé mes gens; mais qu'y faire? un grenier
A toujours quelque trou. Le trafiquant admire
Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.
Au bout de quelques jours il détourne l'enfant
Du perfide voisin; puis à souper convie
Le père, qui s'excuse, et lui dit en pleurant:
Dispensez-moi, je vous supplie;

Tous plaisirs pour moi sont perdus.
J'aimais un fils plus que ma vie :

Je n'ai que lui; que dis-je? hélas! je ne l'ai plus!
On me l'a dérobé : plaignez mon infortune.
Le marchand repartit: Hier au soir, sur la brune,
Un chat-huant s'en vint votre fils enlever;
Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter.
Le père dit: Comment voulez-vous que je croie
Qu'un hibou pût jamais emporter cette proie?
Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.
Je ne vous dirai point, reprit l'autre, comment:
Mais enfin je l'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je;
Et ne vois rien qui vous oblige

D'en douter un moment, après ce que je dis.
Faut-il que vous trouviez étrange

Que les chats-huants d'un pays

Où le quintal de fer par un seul rat se mange,
Enlèvent un garçon pesant un demi-cent?
L'autre vit où tendait cette feinte aventure:
Il rendit le fer au marchand,

Qui lui rendit sa géniture (1).

Même dispute avint entre deux voyageurs.
L'un d'eux était de ces conteurs

Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope;
Tout est géant chez eux: écoutez-les, l'Europe,
Comme l'Afrique, aura des monstres à foison.
Celui-ci se croyait l'hyperbole permise :

-

J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison.-
Et moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une église.
Le premier se moquant, l'autre reprit : Tout doux;

On le fit pour cuire vos choux.

L'homme au pot fut plaisant; l'homme au fer fut habile.
Quand l'absurde est outré, l'on lui fait trop d'honneur
De vouloir par raison combattre son erreur:
Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.

(1) Son fils.

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Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre:

L'un d'eux, s'ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire?
Voulez-vous quitter votre frère?

L'absence est le plus grand des maux:

Non pas pour vous, cruel! Au moins que les travaux,
Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.
Encor, si la saison s'avançait davantage!

Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau
Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut :
Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,
Bon souper, bon gîte, et le reste?
Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur.

Mais le desir de voir et l'humeur inquiète
L'emportèrent enfin. Il dit: Ne pleurez point;
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite:
Je reviendrai dans peu conter de point en point
Mes aventures à mon frère;

Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère
N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai: J'étais là; telle chose m'avint:

(1) Livre des lumières, ou la Conduite des roys, 1644, p. 19-27, le Pigeon voyageur. Contes indiens el Fables indiennes de Bidpaï et de Lokman, .I, p. 77, les deux Pigeons.

Vous y croirez être vous-même.

A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.
Le voyageur s'éloigne : et voilà qu'un nuage
L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage
Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.
L'air devenu serein, il part tout morfondu,

Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie;
Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,
Voit un pigeon auprès: cela lui donne envie;
Il y vole, il est pris: ce blé couvrait d'un lacs
Les menteurs et traîtres appas (1).
Le lacs était usé; si bien que, de son

aile,

De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin:
Quelque plume y périt; et le pis du destin
Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle,
Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé,
Semblait un forçat échappé.

Le vautour s'en allait le lier (3), quand des nues
Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
Le pigeon profita du conflit des voleurs,
S'envola, s'abattit auprès d'une masure,

Crut pour ce coup que ses malheurs
Finiraient par cette aventure;

Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié)
Prit sa fronde, et du coup tua plus d'à moitié
La volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l'aile, et tirant le pied,
Demi-morte et demi-boiteuse,

(1) Appas pour appâts, amorces d'un piége.

(2) Terme de fauconnerie, qui a ici une exactitude rigoureuse. « Lier se dit lorsque le faucon enlève en l'air sa proie dans ses serres, ou lorsque l'ayant assommée il la lie de ses serres, et la tient à terre. Langlois, Diclionnaire des chasses, 1739, in-12, p. 117.

Droit au logis s'en retourna :

Que bien, que mal, elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
J'ai quelquefois aimé: je n'aurais pas alors,
Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux

Honorés par les pas, éclairés par les
De l'aimable et jeune bergère

yeux (1)

Pour qui, sous le fils de Cythère,

Je servis, engagé par mes premiers serments.
Hélas! quand reviendront de semblables moments!
Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants
Me laissent vivre au gré de mon ame inquiète!
Ah! si mon cœur osait encor se renflammer!
Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?
Ai-je passé le temps d'aimer ?

(1) La Fontaine avait déjà dit, dans une lettre à la duchesse de Bouillon: Peut-on s'ennuyer en des lieux

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

D'une aimable et vive princesse

A pied blanc et mignon, à brune et longue tresse?

:

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