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Eurent le sort qu'ils méritaient.
L'homme lettré se tut, il avait trop à dire.
La guerre le vengea bien mieux qu'une satire.
Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient.

L'un et l'autre quitta sa ville.
L'ignorant resta sans asile;

Il reçut partout des mépris :
L'autre reçut partout quelque faveur nouvelle.

Cela décida leur querelle.
Laissez dire les sots : le savoir a son prix (1).

:

(1) La Fontaine a dit ailleurs

Hélas ! qui sait encor
Si la science à l'horame est un si grand trésor?

Épilre à Huet. Ces contradictions, qui se rencontrent souvent dans notre poëte, monirent bien chez lui toute la spontanéité des sentiments et de l'inspiration : il va oà sa pensée le pousse sans s'inquiéter, et c'est par cela même qu'il est si original et si grand. Du reste, dans l'une comme dans l'autre de ses affirmations contradictoires sur le savoir humain, La Fontaine a raison. Il est bors de doute que le savoir a son prix; mais qui oserait affirmer que la science soit un trésor pour l'homme, en ce sens qu'elle contribue à son bonheur ?

XX.

Jupiter et les Tonnerres (1).
Jupiter, voyant nos fautes,
Dit un jour, du haut des airs :
Remplissons de nouveaux hôtes
Les cantons de l'univers
Habités par cette race
Qui m'importune et me lasse.

(1) « Je n'ai jamais bien compris la fable de Jupiter et des Tonnerres dans La Fontaine. Lui aurait-on donné le sujet de cette mauvaise fable, qu'il mit en vers si éluignés de son genre? Voulait-on dire que les ministres de Louis XIV étaient inflexibles et que le roi pardonnait ? »

(VOLTAIRC.)

Va-t'en, Mercure, aux enfers;
Amène-moi la Furie
La plus cruelle des trois.
Race que j'ai trop chérie,
Tu périras cette fois !
Jupiter ne tarda guère
A modérer son transport.
O vous, rois, qu'il voulut faire
Arbitres de notre sort,
Laissez, entre la colère
Et l'orage qui la suit ,
L'intervalle d'une nuit.
Le dieu dont l'aile est légère,
Et la langue a des douceurs,
Alla voir les noires soeurs.
A Tisiphone et Mégère
Il préféra, ce dit-on,
L'impitoyable Alecton.
Ce choix la rendit si fière,
Qu'elle jura par Pluton
Que toute l'engeance humaine
Serait bientôt du domaine
Des déités de là-bas.
Jupiter n'approuva pas
Le serment de l'Euménide.
Il la renvoie; et pourtant
Il lance un foudre à l'instant
Sur certain peuple perfide.
Le tonnerre, ayant pour guide
Le père même de ceux
Qu'il menaçait de ses feux,
Se contenta de leur crainte ;
Il n'embrasa que l'enceinte
D'un désert inhabité :
Tout père frappe à côté.

Qu'arriva-t-il ? Notre engeance
Prit pied sur cette indulgence.
Tout l'Olympe s'en plaignit;
Et l'assembleur de nuages (1)
Jura le Styx, et promit
De former d'autres orages:
Ils seraient sûrs. On sourit;
On lui dit qu'il était père,
Et qu'il laissât, pour le mieux ,
A quelqu'un des autres dieux
D'autres tonnerres à faire.
Vulcain entreprit l'affaire.
Ce dieu remplit ses fourneaux
De deux sortes de carreaux (2).
L'un jamais ne se fourvoie,
Et c'est celui que toujours
L'Olympe en corps nous envoic:
L'autre s'écarte en son cours ;
Ce n'est qu'aux monts qu'il en coûte;
Bien souvent même il se perd;
Et ce dernier en sa route
Nous vient du seul Jupiter.

(1) νεφεληγέρετα Ζεύς.

(HOMÅRB) (2) C'était, au moyen âge, une grosse rèche au bois court et au fer triangulaire. On a par extension appliqué ce mot à la foudre.

XXI. · Le Faucon et le Chapon (1).
Une traîtresse voix bien souvent vous appelle;

Ne vous pressez donc nullement :
Ce n'était pas un sot, non, non, et croyez-m'en,

(1) Contes indiens et fables indiennes de Bidpaï et de Lokman, t. II, p. 59, Le Faucon et le Coq.

Que le chien de Jean de Nivelle (1).
Un citoyen du Mans, chapon de son métier,

Était sommé de comparaître

Par-devant les lares du maître,
Au pied d'un tribunal que nous nommons foyer.
Tous les gens lui criaient, pour déguiser la chose,
Petit, petit, petit (2)! Mais, loin de s'y fier,
Le Normand et demi laissait les gens crier.
Serviteur, disait-il; votre appåt est grossier:

On ne m'y tient pas, et pour cause.
Cependant un faucon sur sa perche voyait

Notre Manceau qui s'enfuyait.
Les chapons ont en nous fort peu de confiance,

Soit instinct, soit expérience.
Celui-ci, qui ne fut qu'avec peine attrapé,
Devait, le lendemain, être d'un grand soupé,
Fort à l'aise en un plat, honneur dont la volaille

Se serait passée aisément.
L'oiseau chasseur lui dit : Ton peu d'entendement
Me rend tout étonné. Vous n'êtes que racaille,
Gens grossiers, sans esprit, à qui l'on n'apprend rien.
Pour moi, je sais chasser, et revenir au maître.

Le vois-tu pas à la fenêtre ?
Il t'attend : es-tu sourd? Je n'entends que trop bien,
Repartit le chapon; mais que me veut-il dire ?
Et ce beau cuisinier armé d'un grand couteau?

(1) Allusion au proverbe qui dit : Il ressemble au chien de Jean de Nivelle, qui s'enfuit quand on l'appelle. La Fontaine paraît avoir ignoré l'origine de ce proverbe, qu'on raconte de la manière suivante : Jean II, duc de Montmorency, voyant que la guerre allait se rallumer avec Louis XI et le duc de Bourgogne, fit sommer à son de trompe ses deux fils, Jean de Nivelle et Louis de Fosseuse, de quitter la Flandre, où ils avaient des biens considérables, et de venir servir le roi; aucun des deux ne voulut se rendre à cette sommation. Leur père irrité les traita de chiens, et les déshérita.

(Walck.) (8) C'est avec ces mots qu'on appelle les jeunes poulets pour les faire

Reviendrais-tu pour cet appeau ?

Laisse-moi fuir; cesse de rire
De l'indocilité qui me fait envoler,
Lorsque d'un ton si doux on s'en vient m'appeler.

Si tu voyais mettre à la broche
Tous les jours autant de faucons

Que j'y vois mettre de chapons,
Tu ne me ferais pas un semblable reproche.

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Quatre animaux divers, le chat grippe-fromage,
Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat,

Dame belette au long corsage,

Toutes gens d'esprit scélérat (2),
Hantaient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage.
Tant y furent, qu'un soir à l'entour de ce pin
L'homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin,

Sort pour aller chercher sa proie.
Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie
Le filet: il y tombe, en danger de mourir;
Et mon chat de crier, et le rat d'accourir :
L'un plein de désespoir, et l'autre plein de joie;
Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.

Le pauvre chat dit : Cher ami (3),

(1) Conles indiens et fables indiennes de Bidpaï el de Lokman, t. III, p. 62-91, Histoire du Rat et du Chal.

(2) La Fontaine, en rangeant le rat parmi les animaux d'esprit scélérat, nous rappelle que dans la symbolique chrétienne les rats sont l'emblème des vices. Le rat, ronge-maille, ravage tout dans les champs ou les maisons. Le vice savage également l'homme, dans son âme et dans sa chair. On le voit: les animaux parlaient dans l'architecture du moyen âge, comme dans les fables de La Fontaine,

(3) « Ah! mon pauvre Scapin! Je suis mon pauvre Scapin, maintenant qu'on a besoin de moi. , (MOLIÈRE. Fourberies de Scapin, act. II, sc. 7.)

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