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Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure,
Quon le fasse venir. Il vient, est présenté,
Et sachant que le loup lui faisait cette affaire :
Je crains, sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère

Ne m'ait à mépris imputé
D'avoir différé cet hommage ;

Mais j'éiais en pèlerinage,
Et m'acquittais d'un vou fait pour votre santé.

Même j'ai vu dans mon voyage
Gens experts et savants; leur ai dit la langueur
Dont votre majesté craint à bon droit la suite.

Vous ne manquez que de chaleur;

Le long âge en vous l'a détruite :
D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau

Toute chaude et toute fumante :
Le secret sans doute en est beau
Pour la nature défaillante.
Messire loup vous servira,
S'il vous plaît, de robe de chambre.
Le roi goûte cet avis-là.

On écorche, on taille, on démembre
Messire loup. Le monarque en soupa,

Et de sa peau s'enveloppa.
Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire;
Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire:
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les daubeurs (1) ont leur tour d'une ou d'autre manière :

Vous êtes dans une carrière
Où l'on ne se pardonne rien.

(1) Mot créé par La Fortaine,

IV. — Le Pouvoir des F.ıbles (1).

A M. DE BARILLON

La qualité d'ambassadeur
Peut-elle s'abaisser à des contes vulgaires ?
Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères ?
S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,
Seront-ils point traités par vous de téméraires ?

Vous avez bien d'autres affaires
A démêler, que les débats
Du lapin et de la belette.
Lisez-les; ne les lisez pas :
Mais empêchez qu'on ne nous mette
Toute L'Europe sur les bras.
Que de mille endroits de la terre
Il nous vienne des ennemis,

J'y consens; mais que l'Angleterre
Veuille que nos deux rois se lassent d'être amis,
J'ai peine à digérer la chose (3).

à
N'est-il point encor temps que Louis se repose (TM)?
Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las
De combattre cette hydre? et faut-il qu'elle oppose
Une nouvelle tête aux efforts de son bras?

Si votre esprit plein de souplesse,
Par éloquence et par adresse,

(1) Æsop., 54, 181, Demades oralor.

(2) Ambassadeur en Angleterre, ami de notre noëte, de madame de Sévigné, de madame de Grignan, et de madame de Couanges.

(3) Le parlement d'Angleterre s'opposait à ce que Charles favorisât la Frauce.

(Walck. ) (4) Allusion aux négociations de Nimègue.

Peut adoucir les cæurs et détourner ce coup (),
Je vous sacrifierai cent moutons : c'est beaucoup

Pour un habitant du Parnasse.
Cependant faites-moi la grâce
De prendre en don ce peu d'encens :

Prenez en gré mes veux ardents,
Et le récit en vers qu'ici je vous dédie.
Son sujet vous convient; je n'en dirai pas plus :

Sur les éloges que l'envie
Doit avouer qui vous sont dus,

Vous ne voulez pas qu'on appuie.
Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,
Un orateur, voyant sa patrie en danger,
Courut à la tribune; et, d'un art tyrannique,
Voulant forcer les cours dans une république,
Il parla fortement sur le cominun salut.
On ne l'écoutait pas. L'orateur recourut

A ces figures violentes
Qui savent exciter les âmes les plus lentes :
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put;
Le vent emporta tout; personne ne s'émut.

L'animal aux têtes frivoles (2),
Étant fait à ces traits, ne daignait l'écouter;
Tous regardaient ailleurs : il en vit s'arrêter
A des combats d'enfants, et point à ses paroles.
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour

Avec l'anguille et l'hirondelle :
Un fleuve les arrête ; et l'anguille en nageant,

(1) Le parlement d'Angleterre voulait qu'en cas que Louis XIV ne consentit pas à faire la paix avec les alliés, Charles II se joignit à eux pour faire la guerre à la France.

(Walck.) (2) Bête à plusieurs têtes, dit aussi Gabriel Naudé en parlant du peuple, vagabonde, errante, folle, étourdie, sans conduite, sans esprit ni jugement. Bellua multorum capitum.

(HORACE.)

Comme l'hirondelle en volant,
Le traversa bientôt. L'assemblée à l'instant
Cria tout d'une voix : Et Cérès, que fit-elle ?.-.

Ce qu'elle fit! un prompt courroux

L'anima d'abord contre vous.
Quoi ! de contes d'enfants son peuple s'embarrasse;

Et du péril qui le menace
Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet !
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ?

A ce reproche, l'assemblée,
Par l'apologue réveillée,
Se donne entière à l'orateur.
Un trait de fable en eut l'honneur.

Nous sommes tous d'Athène en ce point; et moi-mêmic, Au moment que je fais cette moralité,

Si Peau-d'âne m'était conté,

J'y prendrais un plaisir extrême.
Le monde est vieux, dit-on : je le crois; cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.

Et

que

V. L'Homme et la Puce (1).
Par des væux importuns nous fatiguons les dieux,
Souvent

pour

des sujets même indignes des hommes : Il semble que le ciel sur tous tant que nous sommes Soit obligé d'avoir incessamment les yeux,

le plus petit de la race mortelle,
A chaque pas qu'il fait, à chaque bagatelle,
Doive intriguer l'Olympe et tous ses citoyens,
Comme s'il s'agissait des Grecs et des Troyens,
Un sot par une puce eut l'épaule mordue.

(1) Æsop., 194, Puler et Athleta ; 62, Pulez.

Dans les plis de ses draps elle alla se loger.
Hercule, ce dit-il, tu devrais bien purger
La terre de cette hydre au printemps revenue !
Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue
Tu n'en perdes la race afin de me venger ?
Pour tuer une puce, il voulait obliger
Ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue (1).

(1) Voir l'anecdote d'un roi d'Angleterre, Jacques II, auquel un moucheron était entré dans l'œil, anecdote qui offre avec la fable ci-dessus une piquante apalogie : Bilzac, Enlreliens, Leyde, Elzevir, 1659, in-12, p. 503 et 304.

VI. — Les Femmes et le Secret (1).

Rien ne pèse tant qu'un secret :
Le porter loin est difficile aux dames;

Et je sais même sur ce fait

Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
Pour éprouver la sienne un mari s'écria,
La nuit, étant près d'elle: 0 dieux ! qu'est-ce cela ?

Je n'en puis plus ! on me déchire!
Quoi ! j'accouche d'un euf ! - D'un euf ? Oui, le voilà
Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire;
On m'appellerait poule. Enfin; n'en parlez pas.

La femme, neuve sur ce cas,

Ainsi que sur mainte autre affaire,
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire;

Mais ce serment s'évanouit
Avec les ombres de la nuit.
L'épouse, indiscrète et peu fine,

(1) Abstemius, 129, de Viro qui uxori se ovum peperisse dixerat. Guk, ciardini, Detti piacevoli, etc., p. 143, Ipolito ferrarese; et dans M. Guil. lanme, p. 44.

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