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Elle employa sa médiation
Pour accorder une telle querelle :
Ambassadeurs par le peuple pigeon
Furent choisis, et si bien travaillèrent
Que les vautours plus ne se chainaillèrent
Ils firent trêve; et la paix s'ensuivit.
Hélas ! ce fut aux dépens de la race
A qui la leur aurait dû rendre grâce.
La gent maudite aussitôt poursuivit
Tous les pigeons, en fit ample carnage,
En dépeupla les bourgades, les champs.
Peu de prudence eurent les pauvres gens
D'accommoder un peuple si sauvage.

Tenez toujours divisés les méchants :
La sûreté du reste de la terre
Dépend de là. Semez entre eux la guerre (1),
Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.
Ceci soit dit en passant : je me tais.

(1) Dans la fable précédente, notre fabuliste conseille aux gens qui vont à la cour de répondre en Normands; dans celle-ci, il conseille aux gens amis de leur

repos de semer la guerre entre les méchants. Dans ces deux pièces, La Fontaine reste toujours conteur aimable; mais, à coup sûr, il est loin d'être moraliste sévère. Ces deux fables ont été souvent blàmées.

IX. Le Coche et la Mouche (1). Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux tiraient un coche (3).

(1) Æsop., 294, 217, Culex et Bos. - Phædr., II 6, Musca et Mula.

(2) Sur un chemin de fer dont la double nervure,
Aux miracles de l'art soumettant la nature,
Courait en noirs filets sur les monts nivelés,
Les fleuves asservis et les vallons comblés,

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Femmes, moine, vieillards, tout était descendu :
L'attelage suait, soufflait, était rendu.
Une mouche survient, et des chevaux s'approche,
Prétend les animer par son bourdonnement;
Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment

Qu'elle fait aller la machine;
S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.

Aussitôt que le char chemine,

Et qu'elle voit les gens marcher,
Elle s'en attribue uniquement la gloire,
Va, vient, fait l'empressée : il semble que ce soit
Un sergent de bataille allant en chaque endroit
Faire avancer ses gens et hâter la victoire.

La mouche, en ce commun besoin,
Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin;
Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.

Le moine disait son bréviaire :
Il prenait bien son temps! une femme chantait:
C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait !
Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles,

Et fait cent sottises pareilles.
Après bien du travail, le coche arrive au haut :
Respirons maintenant ! dit la mouche aussitôt :
J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.
Ainsi certaines gens, faisant les empressés,

S'introduisent dans les affaires :

La machine de Watt, en sifflant élancée,
Du bruit de ses pistons frappant l'air agité,
Volait, rasant le sol, par la vapeur poussée:

Et défiant, dans sa rapidité,
L'attelage divin par Homère chanté,

Comme une comète enflammée
Clie jetait aux aquilons,
En épais et noirs tourbilions,
Sa chevelure de fumée.

Vienner, la Machine à Vapeur.

Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.

X. — La Laitière et le Pot au lait (1).

Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait

Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas.
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait; en employait l'argent;
Achetait un cent d'oeufs; faisait triple couvée :
La chose allait à bien par son soin diligent.

Il m'est, disait-elle, facile
D'élever des poulets autour de ma maison;

Le renard sera bien habile
S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s'engraisser coûtera peu de son;
Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable:
J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.
Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau?
Perrette là-dessus saute aussi, transportée :
Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée.
La dame de ces biens, quittant d'un wil marri

(1) Regnerii Apologi Phædrii, pa a I, fab. xxv. Pagana el ejus merous Emptor. - Bonaventure des Periers, les Contes ou les Nouvelles récréations et joyeux devis, nou7. xiv, t. I, p. 141-144, édition de 1735, in-12 : Comparaison des Alquemisles à la bonne femme qui porloit une potée de laict au marché.

Sa fortune ainsi répandue,
Va s'excuser à son mari,
En grand danger d'être battue.
Le récit en farce en fut fait;
On l'appela le Pot au lait.
Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne?
Picrochole (1), Pyrrhus, la laitière, enfin tous,

Actant les sages que les fous.
Chacun songe en veillant; il n'est rien de plus doux;
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes;

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi;
Je m'écarte, je vais détrôner le sophi;

On m'élit roi, mon peuple m'aime;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même:

Je suis gros Jean (2) comme devant.

(1) L'un des héros de Rabelais, dans Gargantua, très-plaisamment parodié de Pyrrhus.

(2) Homme sans importance, sans fortune, sans crédit. — Le mot est de Rabelais.

XI.

Le Curé et le Mort (1).

Un mort s'en allait tristement
S'emparer de son dernier gîte;

(1) C'est un accident arrivé au xvije siècle qui a donné à La Fontaine l'idée de cette fable. Voici comment madame de Sévigné raconte l'aventure, dans une lettre datée du 26 février 1672: «M. ouftlers a un homme après sa mort : il étoit dans sa bière et en carrosse; on le menoit à une lieue de Boufflers pour l'enterrer; son curé étoit avec le corps : on verse ; la bière coupe le cou au pauvre curé.D

Un curé s'en allait gaiement

Enterrer ce mort au plus vite.
Notre défunt était en carrosse porté,

Bien et dûment empaqueté,
Et vêtu d'une robe, hélas ! qu'on nomme bière,

Robe d'hiver, robe d'été,
Que les morts ne dépouillent guère.
Le pasteur était à côté,
Et récitait, à ordinaire,
Maintes dévotes oraisons,
Et des psaumes et des leçons,
Et des versets et des répons :

Monsieur le mort, laissez-nous faire,
On vous en donnera de toutes les façons;

Il ne s'agit que du salaire.
Messire Jean Chouart (1) couvait des yeux son mort
Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor;

Et des regards semblait lui dire ;
Monsieur le mort, j'aurai de vous
Tant en argent, et tant en cire,

Et tant en autres menus coûts.
Il fondait -dessus l'achat d'une feuillette

Du meilleur vin des environs :
Certaine nièce assez propette (2)
Et sa chambrière Pâquette
Devaient avoir des cotillons.
Sur cette agıéable pensée
Un heurt survient : adieu le char.
Voilà messire Jean Chouart
du choc de son mort a la tête cassée:
paroissien en plomb entraîne son pasteur;

(1) Jean Chouart, dans Rabelais, est employé pour désigner un batteur d'or. le nom était aussi, du temps de La Fontaine, celui d'un ami de Racine et de Boileau, alors curé de Saint-Germain-le-Vieux. Mais il n'est pas probable que notre auteur ait voulu faire une semblable personnalité.

(2) La Fontaine a écrit propelle, et non proprelle, comme on l'a mis à tort dans quelques éditions modernes.

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