Page images
PDF
EPUB

Et reconnut qu'il avait tort.
Du baudet en cette aventure
On lui fit porter la voiture,
Et la peau par-dessus encor.

XVII. - Le Chien qui lâche sa proie pour l'ombre (1).

Chacun se trompe ici-bas :
On voit courir après l'ombre
Tant de fous, qu'on n'en sait pas,

La plupart du temps, le nombre.
Au chien dont parle Esope il faut les renvoyer.
Ce chien voyant sa proie en l’eau représentée
La quitta pour l'image, et pensa se noyer.
La rivière devint tout d'un coup agitée;
A toute peine il regagna les bords,

Et n'eut ni l'ombre ni le corps.

(1) Asop., 339, Canis cibum ferens; 213, Canicula carnem feréns, Phædr., I, 4, Canis per fluvium carnem ferens.

[blocks in formation]

Le Phaéton d'une voiture à foin
Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin
De tout humain secours : c'était à la campagne,
Près d'un certain canton de la basse Bretagne,

Appelé Quimper-Corentin.
On sait assez que le Destin

[merged small][merged small][ocr errors]

Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage (1):

Dieu nous préserve du voyage !
Pour venir au chartier (3) embourbé dans ces lieux,
Le voilà qui déteste et jure de son mieux,

Pestant, en sa fureur extrême,
Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,

Contre son char, contre lui-même.
Il invoque à la fin le dieu dont les travaux

Sont si célèbres dans le monde :
Hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos

A porté la machine ronde,

Ton bras peut me tirer d'ici.
Sa prière étant faite, il entend dans la nue

Une voix qui lui parle ainsi :

Hercule veut qu'on se remue;
Puis il aide les gens. Regarde d'où provient

L'achoppement qui te retient;

Ote d'autour de chaque roue
Ce malheureux mortier, cette maudite boue

Qui jusqu'à l'essieu les enduit;
Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit;
Comble-moi cette ornière. As-tu fait? Oui, dit l'homme
Or hien je vas t'aider, dit la voix; prends ton fouet.
Je l'ai pris... Qu'est ceci? mon char marche à souhait!
Hercule en soit loué ! Lors la voix : Tu vois comme
Tes chevaux aisément se sont tirés de là.

Aide-toi , le ciel t'aidera (3).

(1) Allusion au mauvais état des chemins de la basse Bretagne, à la dif6culté de trouver dans cette province de bons gites, et peut-ėtre aussi à ce que cette province était alors un lieu d'exil pour les personnages en disgrace.

(1) Chartier, au lieu de charretier; c'était d'usage au temps de La Fontaine. (3) Ce vers est devenu, dans les dernières années de la restauration, la devise d'une association politique fort célèbre, la société Aide-loi, le ciel l'aidera.

[blocks in formation]

Le monde n'a jamais manqué de charlatans (%):

Cette science, de tout temps,

Fut en professeurs très-fertile.
Tantôt l'un en théâtre affronte l'Achéron,

Et l'autre affiche par la ville
Qu'il est un passe-Cicéron.

Un des derniers se vantait d'être
En éloquence si grand maître,
Qu'il rendrait disert un badaud,

Un manant, un rustre, un lourdaud;
Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne :
Que l'on m'amène un âne, un âne renforcé,

Je le rendrai maitre passé,

Et veux qu'il porte la soutane.
Le prince sut la chose; il manda le rhéteur.

J'ai, dit-il, en mon écurie
Un fort beau roussin d'Arcadie;

J'en voudrais faire un orateur. ,
Sire, vous pouvez tout, reprit d'abord notre homme.

On lui donna certaine somme.
Il devait au bout de dix ans

Mettre son âne sur les bancs;
Sinon il consentait d'être en place publique
Guindé la hart au col, étranglé court et net,

Ayant au dos sa rhétorique,

Et les oreilles d'un baudet.
Quelqu'un des courtisans lui dit qu'à la potence

(1) Poggii Facetiæ, t. I, p. 258, et t. II, p. 257-265, édit. 1798, in-18: Asinus erudiendus. Abstemius, 135, de Grammatico docente Asinum. (2) Upiversus mundus histrio agit.

(SENIQUE.)

Il voulait l'aller voir, et que, pour un pendu,
Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance.
Surtout qu'il se souvînt de faire à l'assistance
Un discours où son art fût au long étendu ;
Un discours pathétique, et dont le formulaire

Servît à certains Cicérons
Vulgairement nommés larrons.
L'autre reprit : Avant l'affaire,
Le roi, l'âne, ou moi, nous mourrons.

Il avait raison. C'est folie
De compter sur dix ans de vie.

Soyons bien buvants, bien mangeants,
Nous devons à la mort de trois l'un en dix ans.

[blocks in formation]

La déesse Discorde ayant brouillé les dieux,
Et fait un grand procès là-haut pour une pomme,.

On la fit déloger des cieux.
Chez l'animal qu'on appelle homme
On la reçut à bras ouverts,
Elle et Que-si-que-non, son frère,

Avecque Tien-et-mien, son père.
Elle nous fit l'honneur, en ce bas univers,

De préférer notre hémisphère
A celui des mortels qui nous sont opposés,

Gens grossiers, peu civilisés,
Et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire,

De la Discorde n'ont que faire.
Pour la faire trouver aux lieux où le besoin

Demandait qu'elle fût présente,

La Renommée avait le soin
De l'avertir; et l'autre, diligente,
Courait vite aux débats, et prévenait la Paix;

Faisait d'une étincelle un feu long à s'éteindre.
La Renommée enfin commença de se plaindre

Que l'on ne lui trouvait jamais

De demeure fixe et certaine;
Bien souvent l'on perdait, à la chercher, sa peine :
Il fallait donc qu'elle eût un séjour affecté,
Un séjour d’où l'on pût en toutes les familles

L'envoyer à jour arrêté.
Comme il n'était alors aucun couvent de filles,

On y trouva. difficulté.
L'auberge enfin de l'Hymenée
Lui fut pour maison assignée.

XXI. La jeune Veuve (TM).
La perte d'un époux ne va point sans soupirs:
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole:

Le Temps ramène les plaisirs.
Entre la veuve d'une année

Et la veuve d'une journée
La différence est grande : on ne croirait jamais

Que ce fût la même personne;
L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits :
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s'abandonne;
C'est toujours même note et pareil entretien.

On dit qu'on est inconsolable:
On le dit; mais il n'en est rien,
Comme on verra par cette fable,
Ou plutôt par la vérité.

(1) Abstemius, 14, de Muliere virum morientem flente et patre eam consolante. Il paraît qu'Abstemius a lui-même pris ce sujet dans un ancien fabliai aussi intitulé la Veuve. Voyez Legrand d'Aussy, Fabliaux ou Conles du douzième et du treizième siècle, t. III, p. 55, édit. de 1779, f0-89.

« PreviousContinue »