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Le pauvre potager : adieu planches, carreaux;

Adieu chicorée et porreaux;

Adieu de quoi mettre au potage.
Le lièvre était gîté dessous un maître chou.
On le quête; on le lance : il s'enfuit par un trou,
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie

Que l'on fit à la pauvre haie
Par ordre du seigneur; car il eût été mal
Qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval.
Le bon homme disait : Ce sont là jeux de prince.
Mais on le laissait dire: et les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps

Que n'en auraient fait en cent ans

Tous les lièvres de la province.'
Petits princes, videz vos débats entre vous :
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,

Ni les faire entrer sur vos terres (1).

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(1) Nous rencontrons encore ici, comme dans la fable : Les Membres el l’Estomac, une frappante actualité po'itique. Après avoir fait la leçon aux peuples, il est impossible de la faire plus agréablement aux rois, et surtout à ceux qui, dans les affaires de leurs royaumes, appellent l'intervention de leurs voisins,

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Ne forçons point notre talent;
Nous ne ferions rien avec grâce :
Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse,

Ne saurait passer pour galant.
Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie,

(1) Esop., 293, 216, Canis et Dominus

Ont le don d'agréer infus avec la vie.

C'est un point qu'il leur faut laisser,
Et ne pas ressembler à l'âne de la fable,

Qui, pour se rendre plus aimable
Et plus cher à son maître, alla le caresser.

Comment! disait-il en son âme,
Ce chien, parce qu'il est mignon,
Vivra de pair à compagnon
Avec monsieur, avec madame,
Et j'aurai des coups de bâton!
Que fait-il ? il donne la patte ;

Puis aussitôt il est baisé :
S'il en faut faire autant afin que l'on me flatte,

Cela n'est pas bien malaisé.

Dans cette admirable pensée,
Voyant son maître en joie, il s'en vient lourdement.

Lève une corne tout usée,
La lui porte au menton fort amoureusement,
Non sans accompagner, pour plus grand ornement,
De son chant gracieux cette action hardie.
Oh! oh! quelle caresse! et quelle mélodie !
Dit le maître aussitôt. Holà, Martin-bâton (')!
Martin-bâton accourt : l'âne change de ton.

Ainsi finit la comédie.

(1) Le valet d'écurie, armé d'un bâton, chargé de corriger l'âne. Cette déo imination est prise de Rabelais.

VI.

Le Combat des Rats et des Belettes (TM).

La nation des belettes,
Non plus que celle des chats,

(1) Phædr., IV, 6 sive 5, Pugna Murium et Mustelarum.

Ne veut aucun bien aux rats;
Et, sans les portes étrètes (1)
De leurs habitations,
L'animal à longue échine
En ferait, je m'imagine,
De grandes destrictions.
Or, une certaine année
Qu'il en était à foison,
Leur roi, nommé Ratapon,
Mit en campagne une armée.
Les belettes, de leur part,
Déployèrent l'étendard.
Si l'on croit la renommée,
La victoire balança :
Plus d'un guéret s'engraissa
Du sang de plus d'une bande.
Mais la perte la plus grande
Tomha presque en tous endroits
Sur le peuple souriquois.
Sa déroute fut entière,
Quoi que pût faire Artarpax,
Psicarpax, Méridarpax (%),
Qui, tout couverts de poussière,
Soutinrent assez longtemps
Les efforts des combattants.
Leur résistance fut vaine;
Il fallut céder au sort :

(1) VAR. Élrètes

pour étroiles. (2) Arlarpax, voleur de pain; Psicarpax, voleur de miettes ; Méridarpar, voleur de morceaux. Ces noms, à l'exception d'Artarpax, sont tirés de la Batrachomyomachie, ou Combat des Grenouilles et des Rals, attribué à Homère par Hérodote. La Batrachomyomachie n'est pas seulement, comme on le dit presque toujours, un poëme héroï-comique; c'est surtout une fable, dont l'auteur a eu en vue de réprimer, par l'exemple des grenouilles et des rats, l'ambition des souverains qui, pour soutenir une guerre témérairement entreprise, traînent à leur suite dès bandes de vagabonds plus amis du pillage que de la gloire.

Chacun s'enfuit au plus fort,
Tant soldat que capitaine.
Les princes périrent tous.
La racaille, dans des trous
Trouvant sa retraite prête,
Se sauva sans grand travail ;
Mais les seigneurs sur leur tête
Ayant chacun un plumail (),
Des cornes ou des aigrettes,
Soit comme marques d'honneur,
Soit afin que les belettes
En conçussent plus de peur,
Cela causa leur malheur.
Trou, ni fente, ni crevasse,
Ne fut large assez pour eux ;
Au lieu que la populace
Entrait dans les moindres creux.
La principale jonchée
Fut donc des principaux rats.
Une tête empanachée
N'est pas petit embarras.
Le trop superbe équipage
Peut souvent en un passage
Causer du retardement.
Les petits, en toute affaire,
Esquivent fort aisément (2) :
Les grands ne le peuvent faire.

(1) Plumet, panache. (2) Pour échappent, Ce verbe n'est pius employe au neutre

VII. - Le Singe et le Dauphin (1)

C'était chez les Grecs un usage
Que sur la mer tous voyageurs
Menaient avec eux en voyage
Singes et chiens de bateleurs.
Un navire en cet équipage
Non loin d'Athères fit naufrage..
Sans les dauphins tout eût péri.
Cet animal est fort ami
De notre espèce (2) : en son histoire
Pline le dit (3); il le faut croire.
Il sauva donc tout ce qu'il put.
Même un singe, en cette occurrence,
Profitant de la ressemblance,
Lui pensa devoir son salut:
Un dauphin le prit pour un homme,
Et sur son dos le fit asseoir
Si gravement, qu'on eût cru voir
Ce chanteur que tant on renomme (*).
Le dauphin l'allait mettre à bord,
Quand, par hasard, il lui demande:
Êtes-vous d'Athènes la grande?
Oui, dit l'autre; on m'y connaît fort :
S'il vous y survient quelque affaire,
Employez-moi; car mes parents

(1) Æsop., 242. 88, Simius et Delphinus. (2) On sait l'aventure d’Arion, qui, menacé par des matelots, se jeta a la mer et vit des dauphins lui offrir leurs dos comme un char marin. Un d'eux le porta jusqu'au cap Ténare, d'où il se rendit à la cour de Périandre. Arion reconnaissant éleva au cap Ténare, et sous l'invocation de Neptune, un cénodit-on, au temps d'Hérodote et de Pausanias. taphe et une statue de bronze à son dauphin. Ce monument existait encore, (3) Plin., Hist, nat , lib. IX, cap. viii. (1) Arion. () Ojeté à la mer par les mateluto il fut sauvé par ocuphis que

son chant carait cheermé.

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