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Qu'on vous les lime en même temps :
Vos baisers en seront moins rudes,
Et pour vous plus délicieux ;
Car ma fille y répondra mieux,
Étant sans ces inquiétudes.
Le lion consent à cela,
Tant son âme était aveuglée !
Sans dents ni griffes le voilà,
Comme place démantelée.
On lâcha sur lui quelques chiens:
Il fit fort peu de résistance.
Amour! Amour ! quand tu nous tiens (1),
On peut bien dire: Adieu prudence (2)!

(1) « La prudence et l'amour ne sont point faits l'un pour l'autre : à mesure que l'amour croît, la prudence décroit. »

(LA ROCHEFOUCAULD.) (2) Cette fable, dans les anciennes éditions, se termine par ces six vers que La Fontaine lui-même a supprimés :

Par tes conseils ensorcelants
Ce lion crut son adversaire.
Hélas ! comment pourrais-tu faire
Que les bêtes devinssent gens,
Si tu nuis aux plus sages têtes,
Et fais les gens devenir bêtes !

II. - Le Berger et la Mer (1).
Du rapport d'un troupeau , dont il vivait sans soins,
Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite:

Si sa fortune était petite,

Elle était sûre tout au moins.
A la fin, les trésors déchargés sur la plage
Le tentèrent si bien qu'il vendit son troupeau ,
Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau.

(1) Æsop., 164, 49, Pastor et Mare.

Cet argent périt par naufrage.
Son maître fut réduit à garder les brebis,
Non plus berger en chef comme il était jadis,
Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage:
Celui qui s'était vu Corydon ou Tircis

Fut Pierrot, et rien davantage.
Au bout de quelque temps il fit quelques profits,

Racheta des bêtes à laine ;
Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,
Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux :
Vous voulez de l'argent, ô mesdames les Eaux !
Dit-il ; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre:

Ma foi , vous n'aurez pas le nôtre.

Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé.

Je me sers de la vérité
Pour montrer, par expérience,
Qu'un sou, quand il est assuré,

Vaut mieux que cinq en espérance;
Qu'il se faut contenter de sa condition;
Qu'aux conseils de la mer et de l'ambition

Nous devons fermer les oreilles.
Pour un qui s'en louera, dix mille s'en plaindront.

La mer promet monts et merveilles :
Fiez-vous-y; les vents et les voleurs viendront.

III La Mouche et la Fourmi (1).
La mouche et la fourmi contestaient de leur prix.

0 Jupiter ! dit la première,
Fatit-il que l'amour-propre aveugle les esprits

D'une si terrible manière,
Qu'un vil et rampant animal

(1) Phædr., IV, 24 sive 23, Formica et Musca.

A la fiîle de l'air ose se dire égal !
Je hante les palais, je m'assieds à ta table :
Si l'on t'immole un beuf, j'en goûte devant toi (1);
Pendant que celle-ci , chétive et misérable,
Vit trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi.

Mais, ma mignonne, dites-moi,
Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi,

D'un empereur, ou d'une belle ?
Je le fais; et je baise un beau sein quand je veux;

Je me joue entre des cheveux ;
Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle ;
Et la dernière main que met à sa beauté

Une femme allant en conquête,
C'est un ajustement des mouches emprunté,

Puis allez-moi rompre la tête
De vos greniers ! Avez-vous dit !

Lui répliqua la ménagère.
Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit.

Et quant à goûter la première
De ce qu'on sert devant les dieux,

Croyez-vous qu'il en vaille mieux ?
Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
Sur la tête des rois et sur celle des ânes
Vous allez vous planter, je n'en disconviens pas;

Et je sais que d'un prompt trépas
Cette importunité bien souvent est punie.
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie;
J'en conviens : il est noir ainsi que vous et moi.
Je veux qu'il ait nom mouche : est-ce un sujet pourquoi

Vous fassiez sonner vos mérites ?

(1) Ch. Noder croit que devant est ici pour avont. M. Géruzez discute cette interprétation, et pense que le poëte a laissé au mot devaņ: sa véritable acception. La mouche, dit-il, se glorifie de manger en présence des dieux, par opposition à la fourmi qui:

Vit trois jours d'un fétu qu'elle a trainé chez soi. Au resto, ajoute M. Géruzez, il y a doute, et l'obscurité doit rester à la charge du poëte.

Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ?
Cessez donc de tenir un langage si vain :

N'ayez plus ces hautes pensées.

Les mouches de cour sont chassées ;
Les mouchards sont pendus : et vous mourrez de faim,

De froid, de langueur, de misère,
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.
Alors je jouirai du fruit de mes travaux :

Je n'irai, par monts ni par vaux,
M'exposer au vent, à la pluie :

Je vivrai sans mélancolie:
Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.

Je vous enseignerai par là
Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire.
Adieu ; je perds le temps : laissez-moi travailler,

Ni mon grenier, ni mon armoire,
Ne se remplit à babiller.

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Un amateur du jardinage,
Demi-bourgeois, demi-manant,

Possédait en certain village
Un jardin assez propre , et le clos altenant.
Il avait de plant vif fermé cette étendue :
Là croissait (1) à plaisir l'oseille et la laitue,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d'Espagne, et force serpolet.
Cette félicité par un lièvre troublée
Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit.

(1) VAR. Croissaient dans quelques éditions modernes, mais à tort. Toutes les éditions originales portent le singulier, en usage dans ces sortes de phrases du temps de La Fontaine.

Ce maudit animal vient prendre sa goulée
Soir et matin, dit-il, et des piéges se rit;
Les pierres, les bâtons, y perdent leur crédit :
Il est sorcier, je crois. Sorcier ! je l'en défie,
Repartit le seigneur : fût-il diable, Miraut,
En dépit de ses tours, l'attrapera bientôt.
Je vous en déferai, bon homme, sur ma vie.
Et quand ?

Et dès demain, sans tarder plus longtemps.
La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
Çà, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres ?
La fille du logis, qu'on vous voie; approchez :
Quand la marierons-nous, quand aurons-nous des gendres ?
Bon homme, c'est ce coup qu'il faut, vous m'entendez,

Qu'il faut fouiller à l'escarcelle.
Disant ces mois, il fait connaissance avec elle,

Auprès de lui la fait asseoir,
Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir;

Toutes sottises dont la belle

Se défend avec grand respect :
Tant qu'au père à la fin cela devient suspect.
Cependant on fricasse, on se rue en cuisine (1). –
De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.
Monsieur, ils sont à vous. Vraiment, dit le seigneur,

Je les reçois, et de bon cœur.
Il déjeune très-bien ; aussi fait sa famille,
Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés :
Il commande chez l'hôte, y prend des libertés,

Boit son vin, caresse sa fille.
L'embarras des chasseurs succède au déjeuné

Chacun s'anime et se prépare :
Les trompes et les cors font un tel tintamare

Que le bon homme est étonné.
Le pis fut que l'on mit en piteux équipagre

(1) Rabelais dit de Gargantua, liv. I, ch. xi, et liv. IV, chap. x: all se ruoit en cuisine.

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