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Je ne sais s'il avait raison;
Mais que cette humeur soit ou non
Le défaut du sexe et sa pente,
Quiconque avec elle naîtra
Sans faute avec elle mourra,
Et jusqu'au bout contredira,
Et, s'il peut, encor par delà.

XVII. - La Belette entrée dans un grenier (1).
Damoiselle belette, au corps long et flouet (),
Entra dans un grenier par un trou fort étrait:

Elle sortait de maladie.
Là, vivant à discrétion,
La galande fit chère lie (3),

Mangea, rongea : Dieu sait la vie,
Et le lard qui périt en cette occasion !

La voilà, pour conclusion,

Grasse, maflue (*) et rebondie.
Au bout de la semaine, ayant dîné son soûl,
Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,
Ne peut plus repasser, et croit s'être méprise.

Après avoir fait quelques tours,
C'est, dit-elle, l'endroit : me voilà bien surprise ;
J'ai passé par ici depuis cinq ou six jours.

Un rat, qui la voyait en peine,
Lui dit : Vous aviez lors la panse bien moins pleine,
Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.
Ce que je vous dis là l'on le dit à bien d'autres;

(1) Æsop., 12, Vulpes venlre tumefacto; 161, Vulpes esuriens.- Horat.. Ep., lib. I, 7.

(2) Pour fluet, selon l'usage du xvile siècle.
(3) Fit bonne chère.
(1) Le visage bouffi

Mais ne a nfondons pas, par trop approfondir,

Leurs affaires avec les vôtres.

XVIII. - Le Chat et le vieux Rat (1).
J'ai lu, chez un conteur de fables,
Qu'un second Rodilard (3), l'Alexandre des chats,

L'Attila, le fléau des rats,
Rendait ces derniers misérables :
J'ai lu, dis-je, en certain auteur,

Que ce chat exterminateur,
Vrai Cerbère, était craint une lieue à la ronde :
Il voulait de souris dépeupler tout le monde.
Les planches qu'on suspend sur un léger appui,

La mort aux rats, les souricières,
N'étaient que jeux auprès de lui.
Comme il voit que dans leurs tanières

Les souris étaient prisonnières,
Qu'elles n'osaient sortir, qu'il avait beau chercher,
Le galant fait le mort, et du haut d'un plancher
Se pend la tête en bas : la bête scélérate
A de certains cordons se tenait par la patte.
Le peuple des souris croit que c'est châtiment,
Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage,
Égratigné quelqu'un, causé quelque dommage;
Enfin, qu'on a pendu le mauvais garnement.

Toutes, dis-je, unanimement,
Se promettent de rire à son enterrement,
Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête,

Puis rentrent dans leurs nids à rats,

(1) Æsop., 67, 28, Felis et Mures. - Phædr., IV, 2, Mustela et Mures. - Faern,, III, 14, Mures el Feles.

(2) La Fontaine parle, dans la seconde fable du deuxième livre, du célèbre chat Rodilard. Celui-ci est donc Rodilard second du nom, Rodilard II.

Puis ressortant font quatre pas,
Puis enfin se mettent en quête.

Mais voici bien une autre fête :
Le pendu ressuscite ; et, sur ses pieds tombant,

Attrape les plus paresseuses.
Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant:
C'est tour de vieille guerre; et vos cavernes creuses
Ne vous sauveront pas, je vous en avertis :

Vous viendrez toutes au logis.
Il prophétisait vrai : notre maître Mitis ('),
Pour la seconde fois, les trompe et les affine (),

Blanchit sa robe , et s'enfarine;

Et, de la sorte déguisé,
Se niche et se blottit dans une huche ouverte.

Ce fut à lui bien avisé :
La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte.
Un rat , sans plus, s'abstient d'aller flairer autour:
C'était un vieux routier, il savait plus d'un tour;
Même il avait perdu sa queue à la bataille.
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
S'écria-t-il de loin au général des chats :
Je soupçonne dessous encor quelque machine:

Rien ne te sert d'être larine;
Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas.
C'était bien dit à lui; j'approuve sa prudence:

Il était expérimenté,
Et savait que la méfiance
Est mère de la sûreté.

(1) Cet adjectif latin, qui devient ici une sorte de nom propre, est bien appliqué au chat à cause de l'hypocrite douceur de sa face.

(2) Les joue, dans sens vulgaire de les refait, « Affiner un trompeur, circumventorem circumvenirė » dit Nicot.

LIVRÉ QUATRIÈME.

1. — Le Lion amoureux (1).

A MADEMOISELLE DE SÉVIGNÉ (1)

Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence près,
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable,
Et voir, sans vous épouvanter,
Un lion qu'Amour sut dompter ?
Amour est un étrange maître !
Heureux qui peut ne le connaître
Que par récit, lui ni ses coups !
Quand on en parle devant vous,
Si la vérité vous offense,
La fable au moins se peut souffrir :
Celle-ci prend bien l'assurance
De venir à vos pieds s'offrir,
Par zèle et par reconnaissance.
Du temps que les bêtes parlaient ),

(1) Æsop., 110, Leo et Agricola ; 225, Leo et Rusticus. Verdizotti, 90, il Leone inamorato, el Conladino.

(2, Françoise-Marguerite de Sévigné, fille de la célebre madame de Sévigné. Elle avait à peu près vingt ans, lorsqu'en 1668 La Fontaine fit paraître cette fable qu'il lui avait dédiée. Ce fut un an après, le 29 janvier 1669, qu'elle épousa M. de Grignan.

(3) « Au temps que les bestes parloient (il n'y ha pas trois jours) un paovre lion, , etc.

(RABELAIS.)

Les lions entre autres voulaient
Ètre admis dans notre alliance.
Pourquoi non ? puisque leur engeance (1)
Valait la nôtre en ce temps-là,
Ayant courage, intelligence,
Et belle hure outre cela.
Voici comment il en alla:

Un lion de haut parentage,
En passant par un certain pré,
Rencontra bergère à son gré:
Il la demande en mariage ().
Le père aurait fort souhaité
Quelque gendre un peu moins terrible.
La donner lui semblait bien dur:
La refuser n'était pas sûr;
Même un refus eût fait , possible,
Qu'on eût vu quelque beau matin
Un mariage clandestin :
Car, outre qu'en toute manière
La belle était pour les gens fiers,
Fille se coiffe volontiers
D'amoureux à longue crinière.
Le père donc ouvertement
N'osant renvoyer notre amant,
Lui dit: Ma fille est délicate;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous voudrez la caresser.
Permettez donc qu'à chaque patte
On vous les rogne; et pour les dents,

(1) Un poëte moderne, enchérissant de beaucoup sur notre fabuliste, a dit :

Les hommes furent de tous temps

Les singes des orang-outangs. (2) Cet amour d'un lion, qui demande une bergère en mariage, a été justement critiqué. Cette donnée était acceptable dans l'antiquité, qui croyait aux aventures de Léda et autres du même genre, mais elle répugne complétement au sentiment moderne.

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