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L'oiseau royal, en cas de mine;

La laie, en cas d'irruption.
La faim détruisit tout; il ne resta personne
De la gent marcassine et de la gent aiglonne

Qui n'allât de vie à trépas :

Grand renfort pour messieurs les chats.
Que ne sait point ourdir une langue traîtresse

Par sa pernicieuse adresse !
Des malheurs qui sont sortis

De la boîte de Pandore,
Celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre,

C'est la fourbe, à mon avis.

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Chacun a son défaut (2), où toujours il revient :

Honte ni peur n'y remédie (3).
Sur ce propos, d'un conte il me souvient :

Je ne dis rien que je n'appuie
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
Altérait sa santé, son esprit, et sa bourse :
Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course,

Qu'ils sont au bout de leurs écus.
Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,

(1) Æsop., 234, Mulier el Vir ebrius; 73, Mulier. (2) Unicuique dedit vitium natura creato.

PROPERCE. (3) La Fontaine revient trop souvent, à notre avis, sur cette pensée que l'homme ne veut ni ne peut se corriger. Si la passion est une chose fatale, à laquelle il faut céder toujours, à quoi servent donc les préceptes des philosophes, ou les enseignements des fabulistes ? C'est aussi aller trop loin que de dire que la honte elle-même est impuissante à détourner du vice. La Fontaine, et c'est là un reproche qui s'adresse à un grand nombre de ses fables, ne croit pas assez à la force de la volonté humaine dans la pratique du bien, Comme les jansénistes, il écrase l'homme sous la fatalité du mal moral.

Avait laissé ses sens au fond d'une bouteille,
Sa femme l'enferma dans un certain tombeau.

Là, les vapeurs du vin nouveau
Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve (1)
L'attirail de la mort à l'entour de son corps,

Un luminaire, un drap des morts.
Oh! dit-il, qu'est ceci ? Ma femme est-elle veuve?
Là-dessus, son épouse, en habit d'Alecton,
Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,
Vient au prétendu mort, approche de sa bière,
Lui présente un chaudeau (2) propre pour Lucifer.
L'époux alors ne doute en aucune manière

Qu'il ne soit citoyen d'enfer.
Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.

La cellerière du royaume
De Satan, reprit-elle; et je porte à manger

A ceux qu'enclôt la tombe noire.
Le mari repart, sans songer :
Tu ne leur portes point à boire ?

(1) Trouve.
(9) Bouillon chaud.

VIII.

La Goutte et l’Araignée (1).

Quand l'enfer eut produit la goutte et l'araignée,
Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter

D'être pour l'humaine lignée

Egalement à redouter.
Or, avisons aux lieux qu'il vous faut habiter.

Voyez-vous ces cases étraites (),

(1) Gerbel, dans Camerarii fabulæ, 1570, p. 458. — Le Passe-temps de messire François Le Poulchre, seigneur de la Motte Messemé, deuxième édition, Paris, 1593, p. 83; ou feuille L, p. 5.

(2) Étraites pour élroiles, dans l'édition de 1668; étrèles, dans celle de 1678.

Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés ?
Je me suis proposé d'en faire vos retraites.

Tenez donc, voici deux bûchettes;

Accommodez-vous, ou tirez. I n'est rien, dit l'aragne (1), aux cases qui me plaise. L'autre, tout au rebours, voyant les palais pleins

De ces gens nommés médecins,
Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.
Elle prend l'autre lot, y plante le piquet,
S'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme,
Disant : Je ne crois pas qu'en ce poste je chôme,
Ni que d'en déloger et faire mon paquet

Jamais Hippocrate me somme.
L'aragne cependant se campe en un lambris,
Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie;
Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie,

Voilà des moucherons de pris.
Une servante vient balayer tout l'ouvrage.
Autre toile tissue, autre coup de balai.
Le pauvre bestion (2) tous les jours déménage.

Enfin, après un vain essai,
Il va trouver la goutte. Elle était en campagne,

Plus malheureuse mille fois

Que la plus malheureuse aragne.
Son hôte la menait tantôt fendre du bois,
Tantôt fouir, houer : goutte bien tracassée

Est, dit-on, à demi pansée.
Oh! je ne saurais plus, dit-elle, y résister.
Changeons, ma sæur l'aragne. Et l'autre d'écouter :
Elle la prend au mot, se glisse en la cabane :
Point de coup de balai qui l'oblige à changer.
La goutte, d'autre part, va tout droit se loger

Chez un prélat, qu'elle condamne

(1) Ancien mot, pour araignée. (2) Petile bele.

A jamais du lit ne bouger.
Cataplasmes, Dieu sait ! Les gens n'ont point de honts
De faire aller le mal toujours de pis en pis.
L'une et l'autre trouva de la soite son conte (1),
Et fit très sagement de changer de logis.

(1) Cette manière d'écrire conte au lieu de comple était usit ée et acceptée au temps de La Fon taine.

IX. — Le Loup et la Cigogne (1).

(1)

Les loups mangent gloutonnement.
Un loup donc étant de frairie (1)
Se pressa, dit-on, tellement

Qu'il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.
De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,

Près de là passe une cigogne.

Il lui fait signe; elle accourt.
Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l'os ; puis, pour un si bon tour,

Elle demanda son salaire.
Votre salaire! dit le loup :
Vous riez, ma bonne commère!

Quoi ! ce n'est pas encor beaucoup
D'avoir de mon gosier retiré votre cou!

Allez, vous êtes une ingrate :
Ne tombez.jamais sous ma patte.

1) Phædr., I, & Lupus et Gruis. - Æsop., 94, 144, Lupus et Gruis.

1-freerie, festin.

X. — Le Lion abattu par l'Homme (4).

On exposait une peinture
Où l'artisan (2) avait tracé
Un lion d'immense stature
Par un seul homme terrassé (8).'

Les regardants en tiraient gloire.
Un lion, en passant, rabattit leur caquet (*).

Je vois bien, dit-il, qu'en effet
On vous donne ici la victoire :
Mais l'ouvrier vous a déçus;

Il avait liberté de feindre.
Avec plus de raison nous aurions le dessus,

Si mes confrères savaient peindre.

Æsop., 169, Leo et Homo iter habenles; 223, Leo et Homo.
Atlisan dans le sens moderne d'artiste.

! Fontaine, dans l'édition de 1668, a écrit terracé, pour rimer aux yeux. ( AR. Quelques éditions portent à tort,

Un lion, passant, rabattit leur caquet.

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Certain renard gascon, d'autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille

Des raisins, mûrs apparemment )

Et couverts d'une peau vermeille.
Le galant en eût fait volontiers un repas

Mais comme il n'y pouvait atteindre:

Phædr., IV, S,

(1) Æsop., 170, Vulpes et Uva; 159, Vulpes et Uva. Vulpes et Uva.

(2) En apparence.

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