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La plupart s'en allaient chercher une autre terre,

Quand Ménénius leur fit voir

Qu'ils étaient aux membres semblables, Et par cet apologue, insigne entre les fables,

Les ramena dans leur devoir.

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Un loup qui commençait d'avoir petite part

Aux brebis de son voisinage,
Crut qu'il fallait s'aider de la peau du renard,

Et faire un nouveau personnage.
Il s'habille en berger, endosse un hoqueton,

Fait sa houlette d'un bâton,
Sans oublier la cornemuse.

Pour pousser jusqu'au bout la ruse, Il aurait volontiers écrit sur son chapeau : « C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. v

Sa personne étant ainsi faite,
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,
Guillot le sycophante (2) approche doucement.
Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette,

Dormait alors profondément;
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette :
La plupart des brebis dormaient pareillement.

L'hypocrite les laissa faire;
Et, pour pouvoir mener vers son fort les brebis,
Il voulut ajouter la parole aux habits,

Chose qu'il croyait nécessaire.

Mais cela gâta son affaire :
Il ne put du pasteur contrefaire la voix;

(1) Verdizotti, 43, p. 111, édit. 1661, il Lupo e le Pecore, () Trompeur. (Nole de La Fontaine.)

Le ton dont il parla fit retentir les bois,

Et découvrit tout le mystère.
Chacun se réveille à ce son,
Les brebis, le chien, le

garçon.
Le pauvre loup, dans cet esclandre,
Empêché par son hoqueton,

Ne put ni fuir ni se défendre.
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.

Quiconque est loup agisse en loup;
C'est le plus certain de beaucoup.

IV. - Les Grenouilles qui demandent un Roi (1).

Les grenouilles, se lassant
De l'état démocratique,

Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchiquc.
Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique :
Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,

Que la gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,

Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau.

Or c'était un soliveau,
De qui la gravité fit peur à la première

(1) Phædr., I, 2, Ranæ Regem pelentes. Æsop., 37, 170, Ranæ Re: gem petentes. La Fontaine a pu lire aussi le sujet de cette fable dans la Satire Ménippée. « Nous voulons un roy pour avoir la paix; mais nous ne voulons pas faire comme les grenouilles qui, s'ennuyant de leur roy paisible, eslurent la cigogne qui les dévora toutes. o

Qui, de le voir s'aventurant,
Osa bien quitter sa tanière.

Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant :

Il en vint une fourmilière;
Et leur troupe à la fin se rendit familière

Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi.
Le bon sire le souffre, et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue!
Le monarque des dieux leur envoie une grue,

Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe à son plaisir;

Et grenouilles de se plaindre,
Et Jupin de leur dire : Eh quoi ! votre désir

A ses lois croit-il nous astreindre?
Vous avez dů premièrement

Garder votre gouvernement (");
Mais, ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fût débonnaire et doux :

De celui-ci contentez-vous,
De

peur d'en rencontrer un pire.

(1) Il faut convenir que la conduite de Jupin, dans cet apologue, n'est point raisonnable. Il est très-simple de désirer un autre roi qu'un soliveau, et bica naturel que les grenouilles ne veulent pas d'une grue qui les croque.

CHAMPORT.

V. — Le Renard et le Bouc (1).

Capitaine renard allait de compagnie
Avec son ami bouc des plus haut encornés :

(1) Æsup., 4, Vulpes et Hircus; 284, Hircus el Vulpes. Phædr,, IV, 0, Vulpes et Hircus. Pulci, Morganle maggiore, c. ix, st. 73.

Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez;
L'autre était passé maître en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits:

Là, chacun d'eux se désaltère.
Après qu'abondamment tous deux en eurent pris,
Le renard dit au bouc : Que ferons-nous, compère?
Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici.
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi ;
Mets-les contre le mur : le long de ton échine

Je grimperai premièrement;
Puis sur tes cornes m'élevant,
A l'aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai,

Après quoi je t'en tirerai.
Par ma barbe, dit l'autre, il est bon; et je loue

Les gens bien sensés comme toi.
Je n'aurais jamais, quant à moi,

Trouvé ce secret, je l'avoue.
Le renard sort du puits, laisse son compagnon,

Et vous lui fait un beau sermon

Pour l'exhorter à patience.
Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence
Autant de jugement que de barbe au menton,

Tu n'aurais pas, à la légère,
Descendu dans ce puits. Or, adieu; j'en suis hors:
Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts;

Car, pour moi, j'ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin.

VI. - L'Aigle, la Laie, et la Chatte (1). L'aigle avait ses petits au haut d'un arbre creux,

(1) Phædr., II, 4, Aquila, Feles, el Aper.

La laie au pied, la chatte entre les deux;
Et sans s'incommoder, moyennant ce partage,
Mères et nourrissons faisaient leur tripotage.
La chatte détruisit par sa fourbe l'accord;
Elle grimpa chez l'aigle, et lui dit : Notre mort
(Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères)

Ne tardera possible guères (').
Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment
Cette maudite laie, et creuser une mine?
C'est pour déraciner le chêne assurément,
Et de nos nourrissons attirer (9) la ruine:
L'arbre tombant, ils seront dévorés;

Qu'ils s'en tiennent pour assurés.
S'il m'en restait un seul, j'adoucirais ma plainte.
Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte,
La perfide descend tout droit

A l'endroit
Où la laie était en gesine (3).

Ma bonne amie et ma voisine,
Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis :
L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits.

Obligez-moi de n'en rien dire;

Son courroux tomberait sur moi.
Dans cette autre famille ayant semé l'effroi,

La chatte en son trou se retire,
L'aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins

De ses petits; la laie encore moins :
Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins
Ce doit être celui d'éviter la famine.
A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine,
Pour secourir les siens dedans l'occasion :

(1) Ne peut pas tarder beaucoup.
(2) Quelques éditions portent, mais à tort, assurer.

(3) C'est-à-dire venait de meltre bas ses petits. Gésine, vieux mot qui signifie en couche.

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