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LIVRE TROISIÈME.

1. — Le Meunier, son Fils et l’Ane (").

A. M. D. M. (2).

L'invention des arts étant un droit d'aînesse,
Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce :
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner.
La feinte est un pays plein de terres désertes ;
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
Je t'en veux dire un trait assez bien inventé :
Autrefois à Racan Malherbe l'a conté (3).
Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre,
Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire,
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie,
Vous qui devez savoir les choses de la vie,
Qui par tous ses degrés avez déjà passé

(1) Faërn., fab. 100, vel lib. V, fab. 20, Paler, Filius et Asinus.'- Verdizotti, I, Del Padre, e del Figliuolo, che menaran l'Asino. — Voyez encore Poggii Faceliæ, édition de 1797, in-18, t. I, p. 101, et t. II, p. 98-117.

(2) A MONSIEUR de Maucroix. François de Maucroix, chanoine de Reinis, ami intime de La Fontaine, naquit le 7 janvier 1619, et mourut le 9 avril 1708.

(3) Honorat de Beuil, marquis de Racan, était né à La Roche-Racan, en Touraine, en 1589. Racan qui avait été page du duc de Bellegarde, rencontra, dans la maison de ce seigneur, Malherbe, beaucoup plus âgé que lui, et le consulta sur la carrière qu'il avait à suivre. Malherbe lui répondit par 'apologue que La Fontaine a mis ici en vers. Malherbe lui-même ne faisait que répéter un conte du Pogge.

Et que rien ne doit fuir (1) en cet âge avancé,
A quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j'y pense.
Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance :
Dois-je dans la province établir mon séjour,
Prendre emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour ?
Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes :
La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes.
Si je suivais mon goût, je saurais où buter (2);
Mais j'ai les miens, la cour, le peuple à contenter.
Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde !
Écoutez ce récit avant que je réponde.

J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils,
L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits,
Mais garçon de quinze ans, si j'ai bonne mémoire,
Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire.
Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit,
On lui lia les pieds, on vous le suspendit;
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
Pauvres gens ! idiots! couple ignorant et rustre !
Le premier qui le vit de rire s'éclata :
Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.
Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance;
Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.
L'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller,
Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure (8) ;
Il fait monter son fils, il suit : et, d'aventure,
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put :
Oh là ! oh! descendez, que l'on ne vous le dise,
Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise!
C'était à vous de suivre, au vieillard de mouter.

(1) Qui ne devez rien ignorer
(2) Vers quel but tendre.
(3) N'y prète aucune attention.

Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter.
L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte;
Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte
Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,
Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage.
Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge:
Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez,
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.
Au bout de trente pas, une troisième troupe
Trouve encore à gloser. L'un dit : Ces gens sont fous !
Le baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
Eh quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau.
Parbleu ! dit le meunier, est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Essayons toutefois si par quelque manière
Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux,
L'âne, se prélassant, marche seul devant eux.
Un quidam les rencontre, et dit : Est-ce la mode
Que baudet aille à l'aise, et meunier s'incommode ?
Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser?
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne!
Nicolas, au rebours: car, quand il va voir Jeanne,
1 monte sur sa bête; et la chanson le dit (1).

(1; La chanson dont il est question a été retrouvée, en 1812, paroles et musique, à Orléans, chez un relieur, par M. Le Camus, membre de l'académie de Clermont; en voici le dernier couplet :

Adieu, cruelle Jeanne,
Puisque tu n'aimes pas
Je remonte mon âne
Pour galoper au trépas.
Vous y perdez vos pas,

Nicolas.

Beau trio de baudets ! Le meunier repartit:
Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien,
J'en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.
Quant à vous (1), suivez Mars, ou l'Amour, ou le prince;
Allez, venez, courez; demeurez en province;
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement,
Les gens en parleront, n'en doutez nullement.

(1) Malherbe est encore ici supposé s'adresser à Racan.

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Je devais par la royauté
Avoir commencé mon ouvrage :
A la voir d'un certain côté,

Messer Gaster (2) en est l'image ;
S'il a quelque besoin tout le corps s'en ressent.
De travailler pour lui les membres se lassant,
Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme,
Sans rien faire, alléguant l'exemple de Gaster.
Il faudrait, disaient-ils, sans nous qn'il vécut d'air.
Nous suons, nous peinons comme bêtes de somme;
Et pour qui ? pour lui seul : nous n'en profitons pas;
Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas.
Chômons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre (3).

(1) Æsop., 286, 206, Venter et Pedes. Rabelais, liv. III, ch. ii.

(2) L'estomac. (Note de La Fontaine.) L'expression de messer Gasler est empruntée à Rabelais.

(3) La Fontaine, dans ces vers, n'a-t-il pas devinė, près de deux siècles à l'avance, ce qui s'est passé si souvent de notre temps? Ne croirait-on pas lire le premier-Paris, au style près toutefois, d'un journal ultra déinagogique

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Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,

Les bras d'agir, les jambes de marcher :
Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher.
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur :
Il ne se forme plus de nouveau sang au cæur;
Chaque membre en souffrit; les forces se perdirent.

Par ce moyen, les mutins virent
Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux
A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux.
Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale :
Elle reçoit et donne, et la chose est égale.
Tout travaille pour elle, et réciproquement

Tout tire d'elle l'aliment.
Elle fait subsister l'artisan de ses peines,
Enrichit le marchand, gage le magistrat,
Maintient le laboureur, donne paie au soldat,
Distribue en cent lieux ses graces souveraines,

Entretient seule tout l'État.

Menénius (1) le sut bien dire.
La commune s'allait séparer du sénat.
Les mécontents disaient qu'il avait tout l'empire,
Le pouvoir, les trésors, l'honneur, la dignité;
Au lieu que tout le mal était de leur côté,
Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.
Le peuple hors des murs était déjà posté,

à la veille de quelque agitation des corps de métiers de la capitale? L'insurrection des membres contre l'estomac, qu'est-ce autre chose qu'une grève socialiste ? L'antiquité avait raison en disant que les grands poëtes sont des prophètes.

(1) Mésenius Agrippa, orateur plébéien, député par le sénat romain vers le peeple mutine, qui s'était retiré sur le mont Aventin, l'an de Rome 492. Il parvint à calmer la roule, par cette allégorie des membres et de l'estonac, que Voltaire trouve ingénieuse et sans défauts. L'Histoire sainte nous montre, ainsi que l'Histoire profane, l'apologue employé comme instrument politique. Ce fut par un apologue que Joatham, le dernier des fils de Gédéon, annonça aux Sichémites ce qu'ils avaient à craindre de l'ambition d'Abimélec.

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