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l'on dût ne décrire jamais ! Comme s'il devait en être une où il fallût décrire toujours !

L'action imprime aux compositions épiques ce caractère d'unité que doivent avoir les diverses parties d'un même tout. Dans le poème didactique, les préceptes remplacent l'action ; ils ont leur suite comme elle a sa marche : ils exigent un plan et un but. Mais quand on ne veut que décrire, on s'accoutume à tracer des tableaux sans cadre, et le plan est compté pour rien. Dans cette suite de peintures qui , n'étant point dirigées vers un but principal, ne sauraient être bien coordonnées entre elles, les préparations deviennent moins nécessaires et plus difficiles, et les transitions se réduisent à des arrangemens de mots : alors les détails s'enri. chissent, et l'art de la composition dépérit toujours plus. On ne s'en tient pas là longtems. Comme on n'a, pour attacher le lecteur, ni l'intérêt de l'action, ni l'utilité des Préceptes, son attention, qu'on ne peut fixer par l'ensemble, on veut l'attirer du moins sur chaque détail : ainsi le goût des détails même se corrompt: il faut sans cesse surprendre, éblouir; on court après les effets; on

tourmente sa pensée, ses tours, ses images; on change la grâce en afféterie, et l'on brillante ses couleurs.

Telles sont les suites malheureuses que pourrait avoir, parmi nous, la Poésie descriptive , si l'on continuait à s'y livrer aveuglément. Mais avant de dégénérer à ce point, elle aura fécondé notre langue poétique; elle aura préparé des couleurs à celui qui, réunissant la poésie morale telle qu'elle est dans nos grands maîtres, à la poésie descriptive telle qu'elle aurait dû toujours être chez leurs successeurs, osera tenter. encore un nouveau poème épique dans cette langue énergique et pompeuse, mais qui peut-être n'avait pas encore essayé toutes ses forces quand le génie de Voltaire l'enrichit d'une Épopée. (1)

(1) J'ose du moins affirmer que les amis de la gloire nationale ne parleront jamais sans reconnaissance d'un genre à qui notre Littérature doit ce Poème des Saisons, où les images physiques, il est vrai, s'unissent aux idées morales, et quelques autres poèmes descriptifs si l'on veut, mais auxquels l'adresse des poètes a su conserver souvent le caractère didactique, même en le remplaçant plus fréquemment encore par toutes les séductions du talent.

LITTÉRAIRE L'époque de cette révolution dans notre langage poétique remonte à une traduction célèbre, qu'il ne m'est pas permis de louer, mais que je ne puis passer sous silence , puisqu'elle tient le premier rang parmi les productions de ce genre difficile, et dont la gloire appartient sans partage au dix-hui. tième Siècle. Les grands écrivains du règne de Louis, satisfaits d'imiter les Anciens dans des ouvrages de génie , abandonnaient à des mains vulgaires la tâche moins profitable de les traduire ; et des sayans, plus laborieux qu'habiles, fidèles au sens de l'original sans l'être jamais à son caractère, en reproduisant sa pensée, ne songeaient pas même à reproduire son style, ses tours,' son harmonie, ses images, enfin tout ce qui imprime à la pensée le genre d'esprit de l'auteur. Ils translataient du même ton les Épigrammes de Catulle et les Cathégories d’Aristote. Dans le dix-huitième siècle, au contraire, les talens les plus distingués n'ont pas dédaigné le travail des traductions. On s'est pénétré de l'esprit de son modèle; la grâce a lutte contre la grâce, et l'énergie contre l'énergie. Les Poètes, les Philosophes, les Historiens de l'Antiquité, ont trouvé des inter

prètes fidèles : et les meilleurs écrivains modernes ont été traduits dans notre langue, sans perdre le caractère qu'ils avaient su donner à la leur.

les

Si la France s'enrichissait alors des livres les plus estimables dont se glorifiait l'Europe, la France, à son tour, enrichissait l'Europe, non-seulement de ses livres , traduits dans toutes les langues , mais de sa langue elle – même et de sa Littérature , qu'on voyait, pour ainsi dire, y fonder des colonies. C'est une distinction bien honorable au dix-huitième siècle, qu'on ne puisse achever le Tableau de la Littérature française à cette époque, sans porter ses regards hors de la France. On sait quels ouvrages français ont illustré des plumes étrangères. Quand je pourrais oublier parmi eux, le meilleur Comique de l'Italie, ce Goldoni qui parut avec honneur sur notre Scène après avoir enrichi et réformé celle de sa Nation; quand je pourrais oublier le savant M. de Paw , et ses recherches profondes sur l'Amérique , sur la Chine, sur les Égyptiens et les Grecs ; pourrais-je oublier aussi ce Roi conquérant et législateur, qui parut youloir mettre au rang

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de ses conquêtes notre esprit, notre goût et nos Arts; qui ambitionna sur le trône, l'honneur de se placer au rang de nos poètes, et confia lui-même les Annales de sa maison à notre langue , comme à la plus digne de les conserver ? Oublierais-je qu'aux bords de la Newa, une Impératrice fameuse par un règne aussi long qu’éclatant, voulut coopérer elle-même à la traduction de nos ouvrages célèbres qu'on avait entreprise par ses ordres ? L'admiration pour nos grands écrivains devenait universelle comme notre Littérature. Les Rois se plaisaient à correspondre avec eux dans leur langue : ils les appelaient dans leurs États comme autrefois Philippe avait appelé à sa Cour le précepteur d'Alexandre, pour y présider à l'éducation de l'héritier de leur Couronne. Ils leur'offraient de l'estime, des richesses et des honneurs ; et quand ces Hommes géné

reux ne voulaient accepter que l'estime , les · Rois se montraient assez justes pour ne pas s'étonner de leur refus.

Ils les honoraient davantage en adoptant leurs principes , en puisant dans leurs maximes des bienfaits pour l'humanité. La ser

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