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dicules que leur force. Je crois qu'il est permis de présumer qu'il n'avait ni l'élévation, ni la sagacité , ni la profondeur de quelques esprits du premier ordre. Mais on ne lui peut disputer sans injustice , une forte imagination , un caractère véritablement original, et un génie créateur ».

· Il y a ici , ce me semble, quelques opinions peu fondées : mais il y a aussi des traits remarquables par leur justesse et leur concision : tels m'ont paru du moins ceux que j'ai soulignés. Ce qui n'est pas médiocrement plaisant , c'est qu'après avoir ainsi caractérisé La Bruyère , Vauvenargues s'étonnait ( dans sa première édition ) qu'on sentit quelquefois en un si beau génie les bornes de l'esprit humain. Cela prouve , ajoutait-il, qu'il est possible quun auteur ait moins de profondeur et de sagacité que des hommes moins pathétiques. Peut-être que le Cardinal de Richelieuétait supérieur à Milton. Et il partait de ce curieux rapprochement pour établir un long parallèle entre La Bruyère et Fénelon qu'on ne peut rapprocher que par leurs différences. Les parallèles sont en général des morceaux très-brillans. On y met beaucoup d'esprit , et je crois qu'il ne serait pas impossible d'y mettre de

la raison. Il en est à-coup-sûr de très-ingénieux, il en . est même d'éloquens ; il en est peut-être de justes.

Ce qui me paraît le plus digne d'observation dans ces fragmens de Vauvenargues , c'est la manière dont il enyisage le moraliste dans La Bruyère qui , s'il faut l'en croire , a pensé qu'on ne pouvait peindre les

hommes assez petits , et s'est bien plus attaché à relever leurs faiblesses que leur force. Cette remarque est au fond assez juste , quoique cependant exagérée dans sa première partie ; mais elle devait sur-tout être de la plus grande évidence aux yeux du philosophe qui, doué d'une sensibilité généreuse , plein d'estime, ou si l'on veut , d'indulgence pour l'humanité, loin de sonder le cæur de l'homme pour y trouver les replis dans lesquels se réfugie et se cache le vice, y a cherché sur-tout les resources qu'il conserve pour la vertu ; observation déjà faite par une femme (a) qui a

(a) Dans un morceau sur Vauvenargues qui fait partie des Mélanges de littérature publiés par M. Suard. J'en citerai un court passage : remarquable par la finesse des pensées , il a de plus l'avantage de rentrer dans notre sujet.

« Que La Rochefoucault, et ceux qui, comme lui , n'ont observé, n'ont déployé que nos misères , plaisent de préfé. rence au plus grand nombre des lecteurs, on en est peu surpris; tant de gens sont ravis qu'on les décourage , pour n'avoir pas la honte de se décourager eux-mêmes! Que La Bruyère , que Montagne soient plus généralement goûtés que Vauvenargues , cela peut tenir à la différence du genre , autant qu'à celle du mérite ».

w La Bruyère a peint de l'homme l'effet qu'il produit dans le monde , Montagne les impressions qu'il en reçoit , Vauvenargues les dispositions qu'il y porte. L'un forme un tableau des traits épars sous nos yeux , l'autre réveille les sensations fugitives ensevelies dans notre mémoire, le troisième va chercher en nous ce que nous n'y pouvons démêler qu'à force d'esprit. La Bruyère nous épargne la peine de la réflexion; Montagne nous conduit à réfléchir ; il faut avoir réfléchi pour se plaire avec Vauvenargues, et si peu de gens réfléchissent assez pour profiter naême des reflexions des autres ».

beaucoup

beaucoup d'esprit et de talent , et beaucoup de grace dans l'un et dans l'autre. Cependant Vauvenargues luimême finit par s'essayer à peindre des Caractères satiriques. Mais , pour einprunter encore les expressions de l'écrivain déjà cité , ce genre ne pouvait être celui de Vauvenargues. Indulgent dans ses principes autant que noble dans ses penchans , et comme lui-même le dit de Fénelon, plus tendre pour la vertu qu'implacable au vice, il ne pouvait manier avec assez de vigueur les armes quelquefois cruelles de la satire.

Il suit de tout cet examen que Vauvenargues avait vivement senti presque tous les genres de mérite de La Bruyère, mais qu'il était encore bien loin d'être remonté à leur source, et de s'être rendu raison des richesses du talent, et de la profonde connaissance de l'art qu'ils supposent.

M. Suard fit enfin (@) ce que n'avait pas fait Vauvenargues. Il affirma, comme lui, qu'il n'y a presque point de tour dans l'éloquence qui ne se trouve dans La Bruyère ; et il ne se borna point à l'affirmer. Il réfuta la critique de Boileau , peu digne en effet d'un tel maître , qui ne pouvait pas ignorer qu'il y a dans l'art décrire des secrets plus importans que celui de trouver ces formules qui servent à lier les idées et à unir les parties du discours : et il montra que La Bruyère, en évitant les transitions, s'était imposé

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(a) Dans sa notice sur La Bruyère, imprimée pour la première fois dans un choix de Caractères.

dans l'exécution une tache tout autrement difficile que celle dont il s'était dispensé. (a).

« Quelque universelle que soit la réputation dont jouit La Bruyère, ajoute M. Suard , il paraîtra peutêtre hardi de le placer, comme écrivain, sur la même ligne que les grands Hommes qu'on vient de citer, ( Bossuet, Montesquieu, Voltaire et Rousseau); mais ce n'est qu'après avoir relu, étudié, médité ses Caractères, que j'ai été frappé de l'art prodigieux et des beautés sans nombre qui semblent mettre cet ouvrage au rang de ce qu'il y a de plus parfait dans notre Langue. »

L'auteur de cette excellente Notice fait connaître ensuite, et ce qui vaux mieux, il fait sentir tous ces différens genres de beautés : il fait sentir aussi l'art prodigieux du style de La Bruyère, tour-à-tour noble et familier,éloquent et railleur, fin et profond , amer et gai. Il analyse avec une égale finesse des mérites si divers, et il les prouve toujours par les.plus heureux exemples ; adresse qui ne mérite point des louanges médiocres , si , comme

(a) Tout cela est incontestable : mais j'ai cru voir que La Bruyère , en évitant les transitions , en écrivant par fragmens et par pensées détachées , s'était bien plutôt ménagé des ressources qu'il ne s'était créé des obstacles ; et qu'il trouvait constamment dans sa méthode de composition de si précieux avantages pour un talent riche et industrieux comme le sien, que des difficultés bien plus nombreuses, plus ef. frayantes encore, ne sauraient entrer en comparaison. C'est ce que je me suis efforcé de mettre en évidence dans le texte.

le prétend La Bruyère lui même, le choix des pensées est invention (a).

Si toutefois l'ingénieux critique se fût borné à mettre en saillie et dans un plus grand jour l'art profond et caché de La Bruyère , il aurait été sans doute plus curieux encore qu'utile : mais il a parcouru la chaîne de ses beautés jusqu'au premier anneau ; il est remonté à leur principe ; et c'est ainsi qu'il a rendu ses observations profitables à tous ceux qui , assez justes pour reconnaître dans La Bruyère un modèle , et plus encore un guide excellent, ne regardent pas comme une étude vaine et infructueuse , de chercher quels principes constituaient l'art dans la pensée d'un si habile artiste , et quelle application particulière il a fait de ces principes à son genre de composition.

M. Suard, après avoir remarqué que, pour éviter la monotonie qui semblait inévitable dans une longue suite de peintures et de réflexions , La Bruyère s'était efforcé de changer avec une extrême mobilité de ton et même de sentiment, ajoute : » Et ne croyez pas que ces mouvemens si divers soient l'explosion naturelle d'une âme très-sensible ; qui, se livrant à l'impression qu'elle reçoit des objets dont elle est frappée, s'irrite contre un vice, s'indigne d'un ridicule , s'enthousiasme pour les moeurs et la vertu. La Bruyère montre par-tout les sentimens d'un honnête homme; mais il n'est ni apôtre , ni misantrope. Il se passionne, il est vrai; mais c'est comme

(a) Chap. I. Des ouvrages de l'esprit.'

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