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certains arts et de certaines sciences qui ne devoient point être nécessaires , et qui sont dans le monde comme des remèdes à tous les maux dont notre malice est l'unique source!

Que de choses depuis Varron, que Varron a ignorées ! Ne nous suffiroit-il

pas

même de n'être savants que comme Platon ou comme Socrate?

Tel, à un sermon, à une musique, ou dans une galerie de peintures, a entendu à sa droite et à sa gauche, sur une chose précisément la même, des sentiments précisément opposés. Cela me feroit dire volontiers que l'on peut hasarder dans tout genre d'ouvrages d'y mettre le bon et le mauvais; le bon plaît aux uns, et le mauvais aux autres ; l'on ne risque guère davantage d'y mettre le pire, il a ses parti

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sans.

Le phénix (1) de la poésie chantante renaît de ses cendres, il a vu mourir et revivre sa réputation en un même jour. Ce juge même si infaillible et si ferme dans ses jugements, le public, a varié sur son sujet; ou il se trompe, ou

(1) Quinault , auditeur des comptes , qui a fait les plus beaux vers de l'Opéra.

il s'est trompé: celui qui prononceroit aujourd'hui que Quinault en un certain genre est mauvais poëte parleroit presque aussi mal que s'il eût dit, il y a quelque temps, il est bon poëte.

Chapelain étoit riche, et Corneille ne l'étoit pas: la Pucelle et Rodogune méritoient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demandé pourquoi, dans telle ou telle profession, celui-ci avoit fait sa fortune, et cet autre l'avoit manquée; et en cela les hommes cherchent la raison de leurs propres caprices, qui dans les conjonctures pressantes de leurs affaires, de leurs plaisirs, de leur santé, et de leur vie, leur font souvent laisser les meilleures, et prendre les pires.,

La condition des comédiens étoit infame chez les Romains, et honorable chez les Grecs : qu'est-elle chez nous ? On

pense

d'eux comme les Romains, on vit avec eux comme les Grecs.

Il suffisoit à Bathylle (1) d'être pantomime pour être couru des dames romaines; à Rhoé de danser au théâtre; à Roscie et à Nérine de représenter dans les chours, pour s'attirer une

(1) Le Basque, ou Pécourt.

foule d'amants. La vanité et l'audace, suites d'une trop grande puissance, avoient ôté aux Pomains le goût du secret et du mystère; ils se plaisoient à faire du théâtre public celui de leurs amoạrs : ils n'étoient point jaloux de l'amphithéâtre, et partageoient avec la multitude les charmes de leurs maîtresses. Leur goût n’alloit qu'à laisser voir qu'ils aimoient, non pas une belle personne, ou une excellente comédienne, mais une comédienne (1).

Rien ne découvre mieux dans quelle disposition sont les hommes à l'égard des sciences et des belles - lettres et de quelle utilité ils les croient dans la république, que le prix qu'ils y ont mis, et l'idée qu'ils se forment de ceux qui ont pris le parti de les cultiver. Il n'y a point d'art si mécanique ni de si vile condition, où les avantages ne soient plus sûrs , plus prompts, et plus solides. Le comédien (2) couché dans son carrosse jette de la boue au visage de Corneille qui est à pied. Chez plusieurs, savant et pédant sont synonymes.

Souvent où le riche parle et parle de doc

(1) La Dancourt.
(2) Champmelé, ou Baron.

trine, c'est aux doctes à se taire, à écouter, à applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que

pour doctes.

Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la honte de l'érudition : l'on trouve chez eux une prévention tout établie contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, le savoir vivre, l'esprit de société, et qu'ils renvoient ainsi dépouillés à leur cabinet et à leurs livres. Comme l'ignorance est un état paisible, et qui ne coûte aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme à la cour et à la ville un nombreux parti qui l'emporte sur celui des savants. S'ils allèguent en leur faveur les noms d'Estrées, de Harlay, Bossuet, Séguier, Montausier, Vardes, Chevreuse, Novion, Lamoignon, Scudéry (1), Pélisson, et de tant d'autres personnages également doctes et polis ; „s'ils osent même citer les grands noms de Chartres, de Condé, de Conti, de Bourbon, du Maine, de Vendôme, comme de princes qui ont su joindre aux plus belles et aux plus hautes connoissances et l'atticisme des Grecs et l'urbanité des Romains;

(1) Me Scudéry.

l'on ne feint point de leur dire que ce sont des exemples singuliers : et s'ils ont recours à de solides raisons, elles sont foibles contre la voix de la multitude. Il semble néanmoins que l'on devroit décider sur cela avec plus de précaution, et se donner seulement la peine de douter si ce même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien juger, bien parler, et bien écrire, ne pourroit point encore servir à être poli.

Il faut très peu de fonds pour la politesse dans les manières : il en faut beaucoup pour celle de l'esprit.

Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires, je ne lui confierois pas l'état de ma garderobe; et il a raison. Ossat, Ximenès, Richelieu, étoient savants : étoientils habiles? ont-ils passé pour de bons ministres? Il sait le grec, continue l'homme d'état, c'est un grimaud, c'est un philosophe. Et en effet, une fruitière à Athènes, selon les apparences, parloit grec, et par cette raison étoit philosophe. Les Bignon, les Lamoignon, étoient de purs grimauds : qui en peut douter? ils savoient le

grec. Quelle vision , quel délire au grand , au sage, au judicieux Antonin, de dire « qu'a

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