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cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre à eux tous de jour en jour plus redoutable : les Pictes et les Saxons imposent silence aux Bataves , et ceux-ci aux Pictes et aux Saxons; tous se peuvent vanter d'être ses humbles esclaves , et autant qu'ils le souhaitent. Mais qu'entends-je de certains personnages (1) qui ont des couronnes, je ne dis pas

des comtes ou des marquis, dont la terre fourmille, mais des princes et des souverains ? ils viennent trouver cet homme dès qu'il a sifflé, ils se découvrent dès son antichambre, et ils ne parlent que quand on les interroge : sont-ce là ces mêmes princes si pointilleux , si formalistes sur leurs rangs et sur leurs préséances, et qui consument, pour les régler, les mois entiers dans une diéte ? Que fera ce nouvel archonte pour payer une si aveugle soumission, et pour répondre à une si haute idée qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la gagner, et en personne: si l'ennemi fait un siége, il doit le

(1) Allusion à ce qui se passa en 1690 à la Haye, lors du premier retour du prince d'Orange de l'Angleterre, où les ligués se rendirent, et où le duc de Bavière fut long-temps à attendre dans l'antichambre.

venir en gros

lui faire lever, et avec honte, à moins que

tout l'océan ne soit entre lui et l'ennemi: il ne sauroit moins faire en faveur de ses courtisans. César (1) lui-même ne doit-il

pas sir le nombre? il en attend du moins d'importants services; car ou l'archonte échouera avec ses alliés, ce qui est plus difficile qu'impossible à concevoir; ou, s'il réussit et que rien ne lui résiste , le voilà tout porté, avec ses alliés jaloux de la religion et de la puissance de César, pour fondre sur lui, pour lui enlever l'aigle, et le réduire, lui ou son héritier, à la fasce d'argent (2) et aux pays héréditaires. Enfin c'en est fait, ils se sont tous livrés à lui volontairement, à celui peut-être de qui ils devoient se défier davantage. Ésope ne leur diroit-il pas : « La gent volatile d'une certaine contrée prend « l'alarme et s'effraie du voisinage du lion, « dont le seul rugissement lui fait peur: réfugie auprès de la bête, qui lui fait parler

d'accommodement et la prend sous sa pro« tection, qui se termine enfin à les croquer « tous l'un après l'autre. »

elle se

(1) L'empereur.
(2) Armes de la maison d'Autriche.

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Une chose folle et qui découvre bien notre petitesse, c'est l'assujettissement aux modes quand on l'étend à ce qui concerne le goût, le vivre, la santé, et la conscience. La viande noire est hors de mode, et, par cette raison, insipide; ce seroit pécher contre la mode que de guérir de la fiévre par la saignée : de même l'on ne mouroit plus depuis long-temps par Théotime (1); ses tendres exhortations ne sauvoient plus que le peuple; et Théotime a vu son

successeur.

La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement

(1) Sachot, curé de Saint-Gervais, qui exhortoit toutes les personnes de qualité à la mort. Le P. Bourdaloue lui succéda dans cet emploi.

à

à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement, mais une passion , et souvent si violente, qu'elle ne cède à l'amour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion qu'on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on a seulement pour une certaine chose qui est rare et pourtant à la mode.

Le fleuriste (1) a un jardin dans un faubourg, il

У court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire: il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l'a jamais vue si belle, il a le caur épanoui de joie : il la quitte pour l'Orientale; de là il va à la Veuve; il passe au Drap d'or, de celle-ci à l'Agate; d'où il revient enfin à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s'assied, où il oublie de dîner; aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau calice: il la contemple, il l'admire: Dieu et la nature sont en tout cela ce

(1) Caboust, sieur des Costeaux, avocat au parlement.

qu'il n'admire point; il ne va pas plus loin qué l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livreroit pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les cillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une ame, qui a un culte et une religion, revient chez soi, fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes.

Parlez à cet autre (1) de la richesse des moissons, d'une ample récolte, d'une bonne vendange; il est curieux de fruits, vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas entendre: parlezlui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont donné avec abondance; c'est pour idiome inconnu, il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos pruniers, il n'a de l'amour que pour une certaine espèce; toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous méne à l'arbre , cueille artistement cette prune exquise, il l'ouvre , vous en donne une moitié, et prend l'autre : quelle chair! ditil; goûtez-vous cela? cela est-il divin? voilà ce

lui un

(1) Marlet, avocat.

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