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venant à

У découvrir quelque chose de plus ou de moins, je ne sois raillé de ma proposition. Ainsi, dans un autre genre, je dirai à peine avec toute la France, Vauban (1) est infaillible, on n'en appelle point : qui me garantiroit que dans peu

de temps on n'insinuera pas que, même sur le siège, qui est son fort, et où il décide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme Antiphile ?

Si vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre, et que la passion domine, l'homme docte est un savantasse, le magistrat un bourgeois ou un praticien , le financier un maltôtier, et le gentilhomme un gentillâtre; mais il est étrange que de si mauvais noms, que la colère et la haine ont su inventer, deviennent familiers , et que le dédain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir.

(1) Cela est arrivé à M. de Vauban après la reprise de Namur par le prince d'Orange en 1695, et l'on prétend qu'il avoit fort mal fortifié cette place; mais il s'en est justifié en faisant voir que l'on n'avoit point suivi le dessin qu'il en avoit donné, pour épargner quelque dépense qu'il auroit fallu faire de plus, comme un cavalier qu'il vouloit faire du côté de la rivière, à quoi l'on avoit manqué, et par où la ville fut prise.

Vous vous agitez, vous vous donnez un grand mouvement, sur-tout lorsque les ennemis commencent à fuir, et que la victoire n'est plus douteuse, ou devant une ville après qu'elle a capitulé; vous aimez dans un combat ou pendant un siège à paroître en cent endroits pour n'être nulle part, à prévenir les ordres du général de

peur de les suivre, et à chercher les occasions plutôt que de les attendre et les recevoir: votre valeur seroit-elle fausse?

Faites garder aux hommes quelque poste où ils puissent être tués, et où néanmoins ils ne soient pas tués : ils aiment l'honneur et la vie.

A voir comme les hommes aiment la vie, pourroit-on soupçonner qu'ils aimassent quelque autre chose plus que la vie, et que la gloire qu'ils préfèrent à la vie ne fût souvent qu'une certaine opinion d'eux-mêmes établie dans l'esprit de mille gens ou qu'ils ne connoissent point ou qu'ils n'estiment point?

Ceux qui (1), ni guerriers ni courtisans, vont

(1) Allusion à plusieurs courtisans et particuliers qui allèrent voir le siège de Namur, en 1693, qui fut fait dans une très mauvaise saison, et par la pluie qui dura pendant tout le siège.

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à la guerre et suivent la cour, qui ne font pas un siége, mais qui y assistent, ont bientôt épuisé leur curiosité sur une place de guerre, quelque surprenante qu'elle soit, sur la tranchée, sur l'effet des bombes et du canon, sur les coups de main, comme sur l'ordre et le succès d'une attaque qu'ils entrevoient : la résistance continue, les pluies surviennent, les fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a à combattre les saisons et l'ennemi, on peut être forcé dans ses lignes, et enfermé entre une ville et une armée : quelles extrémités ! on perd courage, on murmure: est-ce un si grand incon· vénient que de lever un siége? le salut de l'état

dépend-il d'une citadelle de plus ou de moins ? ne faut-il

pas,

ajoutent-ils, fléchir sous les ordres du ciel, qui semble se déclarer contre nous, et remettre la partie à un autre temps ? Alors ils ne comprennent plus la fermeté, et, s'ils osoient dire, l'opiniâtreté du général qui se roidit contre les obstacles, qui s'anime par

la difficulté de l'entreprise , qui veille la nuit et s'expose le jour pour la conduire à sa fin. A-t-on capitulé, ces hommes si découragés relévent l'importance de cette conquête, en prédisent les suites, exagèrent la nécessité qu'il y avoit

de la faire, le péril et la honte qui suivoient de s'en désister, prouvent que l'armée qui nous couvroit des ennemis étoit invincible : ils reviennent avec la cour, passent par les villes et les bourgades, fiers d'être regardés de la bourgeoisie, qui est aux fenêtres , comme ceux mêmes qui ont pris la place; ils en triomphent par

les chemins, ils se croient braves : revenus chez eux, ils vous étourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausse-braie, de courtines, et de chemin couvert; ils rendent compte des endroits où l'envie de voir les a portés, et où il ne laissoit pas d'y avoir du péril, des hasards qu'ils ont courus à leur retour d'être pris ou tués par l'ennemi : ils taisent seulement qu'ils ont eu peur.

C'est le plus petit inconvénient du monde que

de demeurer court dans un sermon ou dans une harangue; il laisse à l'orateur ce qu'il a d'esprit, de bon sens, d'imagination, de moeurs, et de doctrine; il ne lui ôte rien : mais

pas
de s'étonner

que

les hommes, ayant voulu une fois y attacher une espèce de honte et de ridicule, s'exposent, par de longs et souvent d'inutiles discours, à en courir tout le risque.

on ne laisse

Ceux qui emploient mal leur temps sont les premiers à se plaindre de sa brieveté. Comme ils le consument à s'habiller, à

manger,

à dormir, à de sots discours, à se résoudre sur ce qu'ils doivent faire, et souvent à ne rien faire, ils en manquent pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs : ceux au contraire qui en font un meilleur usage en ont de reste.

Il n'y a point de ministre si occupé qui ne sache perdre chaque jour deux heures de temps;

cela va loin à la fin d'une longue vie : et si le mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes, quelle perte infinie ne se fait

pas

dans le monde d'une chose si précieuse, et dont l'on se plaint qu'on n'a point assez ?

Il y a des créatures de Dieu, qu'on appelle des hommes, qui ont une ame qui est esprit, dont toute la vie est occupée et toute l'attention est réunie à scier du marbre : cela est bien simple, c'est bien peu de chose. Il y en a d'autres qui s'en étonnent, mais qui sont entièrement inutiles, et qui passent les jours à ne rien faire : c'est encore moins que de scier du marbre. La plupart des hommes oublient si fort qu'ils

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