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autrefois rendu service. Il fait ensuite peser ces viandes, et il en entasse le plus qu'il peut : s'il en est empêché par celui qui les lui vend, il jette du moins quelques os dans la balance : si elle peut tout contenir, il est satisfait; sinon, il ramasse sur la table des morceaux de rebut, comme pour se dédommager, sourit, et s'en va. Une autre fois, sur l'argent qu'il aura reçu de quelques étrangers pour leur louer des places au théâtre, il trouve le secret d'avoir sa part franche du spectacle, et d'y envoyer (6) le lendemain ses enfants et leur précepteur (7). Tout lui fait envie, il veut profiter des bons marchés, et demande hardiment au premier venu une chose qu'il ne vient que d'acheter. Se trouvet-il dans une maison étrangère, il emprunte jusques à l'orge et à la paille (8); encore faut-il que celui qui les lui prête fasse les frais de les faire porter jusques chez lui. Cet effronté, en un mot, entre sans payer dans un bain public, et là, en présence du baigneur, qui crie inutilement contre lui, prenant le premier vase qu'il rencontre, il le plonge dans une cuve d'airain qui est remplie d'eau , se la répand sur tout le corps (9). « Me voilà lavé, ajoute-t-il, “ autant que j'en ai besoin et sans en avoir

obligation à personne » ; remet sa robe, et disparoît.

NOTES.

(1) Le mot grec ne signifie proprement que l'impudence, et Aristote ne lui donne

pas
d'autre

sens;

mais Platon le définit comme Théophraste *.

(2) On pourroit traduire plus exactement « à celui aua quel il en a déja fait perdre », ou, d'après la traduction de M. Levesque, « à celui qu'il a déja trompé. »

(3) C'étoit la coutume des Grecs. Voyez le chapitre du Contretemps. La Bruyère. On verra dans le chapitre 12, note 4, que non seulement « on mangeoit chez soi une « partie des viandes consacrées »

mots que

2

La Bruyère a insérés dans le texte, mais qu'il étoit même d'usage d'inyiter ce jour-là ses amis, ou de leur envoyer une portion de la victime.

(4) Dans les temps du luxe excessif de Rome, duite que Théophraste traite ici d'impudence auroit été très modeste; car alors, dans les grands dîners on faisoit emporter beaucoup de choses par son esclave, soit sur les instances du maître, soit aussi sans en être prié. Mais les savants qui ont cru voir cette coutume dans notre auteur me paroissent avoir confondu les temps et les lieux. Du temps d'Aristophane, c'est-à-dire environ un siècle avant Théophraste, c'étoient même les convives qui apportoient la plus grande partie des mets avec eux; et

la con

* Voyez les notes de Casaubon.

celui qui donnoit le repas ne fournissoit que le local, les ornements, et les hors-d'œuvre, et faisoit venir des courtisanes *.

grec ne dit

(5) Comme le menu peuple, qui achetoit son souper chez le charcutier. La BRUYÈRE. Le

pas

des viandes cuites, et la satire ne porte que sur la conduite ridicule

que

tient cet homme envers son boucher. (6) Le grec dit, d'y conduire.

() Leur pédagogue. C'étoit, comme dit M. Barthélemy, ch. 26, un esclave de confiance chargé de suivre l'enfant en tous lieux, et sur-tout chez ses différents maîtres. On peut voir aussi à ce sujet le bas-relief représentant la mort de Niobé et de ses enfants au musée Pio CLEMENTIN, tom. IV, pl. 17, et l'explication que M. Visconti en a donnée.

Les spectacles n'avoient lieu à Athènes qu'aux trois fêtes de Bacchus, et sur-tout aux grandes Dionysiaques, où des curieux de toute la Grèce affluoient à Athènes; et l'on sait qu'anciennement les étrangers logeoient'ordinairement chez des particuliers avec lesquels ils avoient quelque liaison d'affaires ou d'amitié.

(8) Plus littéralement, « Il va dans une maison étran« gère pour emprunter de l'orge ou de la paille, et force « encore ceux qui lui prêtent ces objets à les porter a chez lui.

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(9) Les plus pauvres se lavoient ainsi pour payer moins LA BRUYÈRE.

* Voyez Aristoph. Acharn. v. 1085 et suiv., et le scol.

CHAPITRE X.

De l'Épargne sordide.

Cette espéce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir ménager les plus petites choses sans aucune fin honnête (1). C'est dans cet esprit que quelques uns, recevant tous les mois le loyer de leur maison, ne négligent pas d'aller eux-mêmes demander la moitié d'une obole qui manquoit au dernier paiement qu'on leur a fait (2); que d'autres, faisant l'effort de donner à manger chez eux (3), ne sont occupés pendant le repas qu'à compter le nombre de fois que

chacun des conviés demande à boire. Ce sont eux encore dont la portion des prémices (4) des viandes que l'on envoie sur l'autel de Diane est toujours la plus petite. Ils apprécient les choses au-dessous de ce qu'elles valent; et de quelque bon marché qu'un autre , en leur rendant compte, veuille se prévaloir, ils lui soutiennent toujours qu'il a acheté trop cher. Implacables à l'égard d'un valet qui aura laissé tomber un pot de terre, ou cassé

par

malheur quelque vase d'argile, ils lui déduisent cette perte sur sa nourriture: mais si leurs femmes ont perdu seulement un denier (5), il faut alors renverser toute une maison, déranger les lits, transporter des coffres, et chercher dans les recoins les plus cachés. Lorsqu'ils vendent, ils n'ont que cette unique chose en vue, qu'il n'y ait qu'à perdre pour celui qui achète. Il n'est permis à personne de cueillir une figue dans leur jardin, de passer au travers de leur champ, de ramasser une petite branche de palmier (6), ou quelques olives qui seront tombées de l'arbre. Ils vont tous les jours se promener sur leurs terres, en remarquent les bornes, voient si l'on n'y a rien changé, et si elles sont toujours les mêmes. Ils tirent intérêt de l'intérêt même, et ce n'est qu'à cette condition qu'ils donnent du temps à leurs créanciers. S'ils ont invité à dîner quelques uns de leurs amis, et qui ne sont que des personnes du peuple (7), ils ne feignent point de leur faire servir un simple hachis; et on les a vus souvent aller eux-mêmes au marché pour ces repas, y trouver tout trop cher, et en revenir sans rien acbeter. Ne prenez pas

l'habitude, disent-ils à leurs femmes, de prêter

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