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trouver pour le convaincre de fausseté (5): il assure donc que ces personnes lui ont dit que le roi (6) et Polysperchon (7) ont gagné la bataille, et que Cassandre, leur ennemi, est tombé vif entre leurs mains (8). Et lorsque quelqu'un lui dit, Mais en vérité cela est-il croyable? il lui réplique que cette nouvelle se crie et se répand par toute la ville, que tous s'accordent à dire la même chose, que c'est tout ce qui se raconte du combat (9), et qu'il y a eu un grand carnage. Il ajoute qu'il a lu cet événement sur le visage de ceux qui gouvernent (10); qu'il y a un homme caché chez l'un de ces magistrats depuis cinq jours entiers, qui revient de la Macédoine, qui a tout vu, et qui lui a tout dit. Ensuite, interrompant le fil de sa narration: Que pensez-vous de ce succès ? demande-t-il à ceux qui l'écoutent (11). Pauvre Cassandre! malheureux prince ! s'écrie-t-il d'une manière touchante: voyez ce que

la fortune; car enfin Cassandre étoit puissant, et il avoit avec lui de grandes forces (12). Ce que je vous dis, poursuit-il, est un secret qu'il faut garder pour vous seul, pendant qu'il court par toute la ville le débiter à qui le veut entendre. Je vous avoue que ces diseurs de nouvelles me donnent de l'admiration (13), et que je ne conçois pas quelle est la fin qu'ils se proposent: car, pour ne rien dire de la bassesse qu'il y a à toujours mentir, je ne vois pas qu'ils puissent recueillir le moindre fruit de cette pratique; au contraire, il est arrivé à quelques uns de se laisser voler leurs habits dans un bain public, pendant qu'ils ne songeoient qu'à rassembler autour d'eux une foule de peuple, et à lui conter des nouvelles. Quelques autres , après avoir vaincu sur mer et sur terre dans le Portique (14), ont payé l'amende

c'est que

pas comparu à une cause appelée. Enfin, il s'en est trouvé qui, le jour même qu'ils ont pris une ville, du moins par leurs beaux discours, ont manqué de dîner (15). Je ne crois pas qu'il y ait rien de si misérable que la condition de ces personnes : car quelle est la boutique, quel est le portique, quel est l'endroit d'un marché public où ils ne passent tout le jour à rendre sourds ceux qui les écoutent, ou à les fatiguer par leurs mensonges ?

pour n'avoir

NOTES.

(1) Théophraste désigne ici par un seul mot L'HABITUDE DE FORGER DE FAUSSES NOUVELLES. M. Barthelemy a imité une partie de ce caractère à la suite de ceux sur lesquels j'ai déja fait la même remarque.

(2) Littéralement, « et il l'interrompra en lui deman« dant, Comment! on ne dit donc rien de plus nouveau. »

(3) L'usage de la flûte, très ancien dans les troupes. LA BRUYÈRE.

(4) Le grec porte «qui arrivent de la bataille même. »

(5) Je crois avec M. Coray qu'il faut traduire, « Car il « a soin de choisir des autorités que personne ne puisse « récuser. »

(6) Arrhidée, frère d'Alexandre-le-Grand. LA BRUYÈRE.

(7) Capitaine du même Alexandre. LA BRUYÈRE.

(8) C'étoit un faux bruit; et Cassandre, fils d’Antipater, disputant à Arrhidée et à Polysperchon la tutéle des enfants d'Alexandre, avoit eu de l'avantage sur eux. La BRUYÈRE. D'après le titre et l'esprit de ce caractère, il n'y est pas question de faux bruits, mais de nouvelles fabriquées à plaisir par celui qui les débite.

(9) Plus littéralement, « que le bruit s'en est répandu « dans toute la ville, qu'il prend de la consistance, que « tout s'accorde, et que tout le monde donne les mêmes « détails sur le combat. »

(10) Le texte ajoute, a qui en sont tout changés. » Cassandre favorisoit le gouvernement aristocratique établi à Athènes par son père; Polysperchon protégeoit le parti démocratique*.

Voyez la note 17 du Discours sur Théopbraste.

(11) Au lieu de, « Ensuite, etc. » le grec porte, «Et, « ce qui est à peine croyable, en racontant tout cela, il « fait les lamentations les plus naturelles et les plus per« suasives. »

(12) La réflexion « car enfin, etc. » est tirée de quelques mots grecs dont on n'a

pas

encore donné une explication satisfaisante, et qui me paroissent signifier tout autre chose. Le nouvelliste a débité jusqu'à présent son conte comme un bruit public, et dans la phrase suivante il en fait un secret : cette variation a besoin d'une transition; et il me paroît que ce passage, qui signifie littéralement « mais alors étant devenu fort », est relatif au conteur, et veut dire, « mais ayant fini par se faire croire. » On sait qu'en grec le verbe dérivé de l'adjectif qu'emploie ici Théophraste signifie en propre JE M'EFFORCE, et au figuré j'ASSURE, J'ATTESTE.

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(14) Voyez le chapitre de la Flatterie. LA BRUYÈRE, chap. 2, note r.

(15) Plus littéralement, « qui ont manqué leur dîner « en prenant quelques villes d'assaut », c'est-à-dire, qui pour avoir fait de ces contes sont venus trop

tard au dîner auquel ils devoient se rendre.

f

CHAPITRE IX.

De l'Effronterie causée

par

ľ Avarice (1).

Pour faire connoître ce vice, il faut dire que c'est un mépris de l'honneur dans la vue d'un vil intérêt, Un homme que l'avarice rend effronté ose emprunter une somme d'argent à celui à qui il en doit déja, et qu'il lui retient avec injustice (2). Le jour même qu'il aura sacrifié aux dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des viandes consacrées (3), il les fait saler pour lui servir dans plusieurs repas, et va souper chez l'un de ses amis; et là à table, à la vue de tout le monde, il appelle son valet, qu'il veut encore nourrir aux dépens de son hôte; et lui coupant un morceau de viande qu'il met sur un quartier de pain, Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne chère (4). Il va lui-même au marché acheter des viandes cuites (5); et avant que

de convenir du prix, pour avoir une meilleure composition du marchand il le fait ressouvenir qu'il lui a

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