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quel pinceau! ce sont des chimères. Ils se trompoient; c'étoient des monstres, c'étoient des vices, mais peints au naturel; on croyoit les voir; ils faisoient peur. Socrate s'éloignoit du cynique, il épargnoit les personnes , et blâmoit les moeurs qui étoient mauvaises.

Celui qui est riche par son savoir-faire connoît un philosophe, ses préceptes , sa morale, et sa conduite; et, n’imaginant

pas

dans tous les hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est proposée lui-même toute sa vie, dit en son cour, Je le plains, je le tiens échoué, ce rigide censeur, il s'égare, et il est hors de route; ce n'est pas

ainsi

que l'on prend le vent, et que l'on arrive au délicieux

port

de la fortune: et, selon ses principes, il raisonne juste.

Je pardonne, dit Antisthius (1), à ceux que j'ai loués dans mon ouvrage , s'ils m'oublient: qu'ai-je fait pour eux ? ils étoient louables. Je le pardonnerois moins à tous ceux dont j'ai attaqué les vices sans toucher à leurs personnes , s'ils me devoient un aussi grand bien que celui d'être corrigés : mais comme c'est un événe

(1) La Bruyère.

ment qu'on ne voit point, il suit de là que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me faire du bien.

L'on peut, ajoute ce philosophe, envier ou refuser à mes écrits leur récompense; on ne sauroit en diminuer la réputation : et si on le fait, qui m'empêchera de le mépriser?

Il est bon d'être philosophe, il n'est guère utile de passer pour tel. Il n'est pas permis de traiter quelqu'un de philosophe : ce sera toujours lui dire une injure, jusqu'à ce qu'il ait plu aux hommes d'en ordonner autrement, et, en restituant à un si beau nom son idée propre et convenable, de lui concilier toute l'estime qui lui est due.

Il y a une philosophie qui nous élève audessus de l'ambition et de la fortune, qui nous égale, que dis-je? qui nous place plus haut

que les riches , que les grands et que les puissants ; qui nous fait négliger les postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de desirer, de demander, de prier, de solliciter, d'importuner; et qui nous sauve même l'émotion et l'excessive joie d'être exaucés. Il y a une autre philosophie qui nous soumet et nous assujettit

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à toutes ces choses en faveur de nos proches ou de nos amis : c'est la meilleure.

C'est abréger, et s'épargner mille discussions, que de penser de certaines

gens qu'ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu'ils disent, ce qu'ils ont dit, et ce qu'ils diront.

Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons qu'ils ont avec nousmêmes; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est l'égaler à soi.

Les mêmes défauts qui dans les autres sont lourds et insupportables sont chez nous comme dans leur centre, ils ne pèsent plus, on ne les sent pas. Tel parle d'un autre, et en fait un portrait affreux, qui ne voit pas qu'il se peint lui-même.

Rien ne nous corrigeroit plus promptement de nos défauts que si nous étions capables de les avouer et de les reconnoître dans les autres : c'est dans cette juste distance que, nous paroissant tels qu'ils sont, ils se feroient haïr autant qu'ils le méritent.

La sage conduite roule sur deux pivots, le passé et l'avenir. Celui qui a la mémoire fidèle

et une grande prévoyance est hors du péril de censurer dans les autres ce qu'il a peut-être fait lui-même, ou de condamner une action dans un pareil cas, et dans toutes les circonstances où elle lui sera un jour inévitable.

Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard, mais ils le préparent; ils l'attirent, et semblent presque le déterminer : non seulement ils savent ce que le sot et le poltron ignorent, je veux dire, se servir du hasard quand il arrive; ils savent même profiter par leurs précautions et leurs mesures d'un tel ou l'un tel hasard, ou de plusieurs tout à-la-fois : si ce point arrive, ils gagnent; si c'est cet autre, ils

gagnent encore: un même point souvent les fait gagner de plusieurs manières. Ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé en eux comme la vertu.

Je ne mets au-dessus d'un grand politique que celui qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point qu'on s'en occupe.

Il y a dans les meilleurs conseils de quoi déplaire : ils viennent d'ailleurs que de notre

esprit; c'est assez pour être rejetés d'abord

par présomption et par humeur, et suivis seulement par nécessité ou par réflexion.

Quel bonheur (1) surprenant a accompagné ce favori pendant tout le cours de sa vie! quelle autre fortune mieux soutenue, sans interruption, sans la moindre disgrace ! les premiers postes, l'oreille du prince, d'immenses trésors, une santé parfaite, et une mort douce. Mais quel étrange compte à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils

que

l'on a donnés, de ceux qu'on a négligé de donner ou de suivre, des biens

que l'on n'a point faits, des maux au contraire

que l'on a faits ou par soi-même ou par les autres, en un mot de toute sa prospérité !

L'on gagne à mourir d'être loué de ceux qui nous survivent, souvent sans autre mérite

que celui de n'être plus : le même éloge sert alors pour Caton et pour Pison.

Le bruit court que Pison est mort : c'est une grande perte, c'étoit un homme de bien, et qui méritoit une plus longue vie; il avoit de l'esprit

(1) Le Tellier, chancelier de France; ou M. de Lou

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