Page images
PDF
EPUB

vial quiamuse tout le monde, et fait rire le régiment, je veux dire les soldats et les bas-officiers ; car tout le reste est noble, et comme de raison, rit à part. Dans une marche, quand le loustig a ri, toute la colonne rit et demande : Qu'a-t-il dit ? Ce ne doit pas être un sot. Pour faire rire des gens qui reçoivent des coups de bâton, des coups de plat de sabre, il faut quelque talent, et plus d'un journaliste y serait embarrassé. Le loustig les distrait, les amuse, les empêche quelquefois de se pendre, ne pouvant déserter, les console un moment de la schlague, du pain noir, des fers, de l'insolence des nobles officiers. Est-ce là l'emploi qu'on me donne ? Je vais avoir de la besogne. Mais quoi ? j'y ferai de mon mieux. Si nous ne rions encore, quoiqu'il puisse arriver, il ne tiendra pas à moi; car j'ai toujours été de l'avis du chancelier Thomas Morus : Ne faire rien contre la conscience, et rire jusqu'à l'échafaud inclusivement. Comme cet emploi d'ailleurs n'a point de traitement, ni ne dépend des ministres, je m'en accommode d'autant mieux.

Tout cela ne serait rien, et je prendrais patience sur les noms qu'il me donne. Mais voici pis que des injures. Il me'menace du sabre, non du sien; je ne sais même s'il en a un, mais de celui du soldat. Écoutez bien ceci : Quand le soldat, dit-il, (faites attention; chaque mot est officiel, approuvé des censeurs), quand le soldat voit ces gens qui n'aiment pas les hautes classes, les classes à privilége, il met d'abord la main sur la garde de son sabre. Tudieu, ce ne sont pas des prunes que cela. Le chiffonnier valait mieux. On ne me sabre pas encore comme vous voyez;

mais

[ocr errors]

on tardera peu; on n'attend que le signal du noble qui commande. Profitons de ce moment; je quitte mon journaliste et je vais au soldat. Camarade, lui dis-je. Il me regarde à ce mot : Ah! c'est vous, bonhomme Paul. Comment se porte mon père, ma mère, ma soeur, mes frères et tous nos bons voisins ? Ah! Paul, où est le temps que je vivais avec eux et vous, vous souvient-il ? labourant mon champ près du vôtre. Combien ne m'avez-vous pas de fois prêté vos boeufs lorsque les miens étaient las! Aussi vous aidais-je à semer, ou serrer vos gerbes, quand le temps menaçait d'orage. Ah! bonhomme, si jamais...... Comptez que vous me reverrez. Dites à mes bons parents qu'ils me reverront, si je ne meurs. Tu n'as donc point, lui dis-je, oublié tes parents. — Non plus que le premier jour.

Ni ton pays ?

Oh! non. Pays de mon enfance! terre qui m'as vu naître !

Mon ami, tu es triste. Tu te promènes seul; tu fuis tes camarades; tu as le mal du

pays.

Nous l'avons tous, bonhomme Paul.

Touché de pitié, je m'assieds et il continue : Vous savez, père Paul, comment je vivais chez nous, toujours travaillant, labourant ou façonnant ma vigne, et chantant la vendange ou le dernier sillon; 'attendant le dimanche pour faire danser ma Sylvine aux assemblées de Véretz ou de Saint-Avertin. On m'a ôté de là, pourquoi? pour escorter la procession, ou bien prendre les armes lorsque le bon dieu passe. On m'apprend la charge en douze temps. A quoi bon? Pour quelle guerre ? On s'y prend de manière à n'avoir jamais de querelle avec les puissances étrangères. Pourquoi donc charger, et sur qui faire feu ? Je sers;

mais à quoi sers-je ? A rien, bonhomme Paul. Tout cela nous ennuie et nous fait regretter le

pays

dans nos casernes. Ah! Véretz, ah! Sylvine! ah! mes bæufs, mes beaux boeufs! Fauveau à la raie noire, et l'autre qui avait une étoile sur le front! Vous en souvient-il, bonhomme Paul ?

Là-dessus, sans répondre, je lui glisse ce mot: Sais-tu bien ce qu'on m'a dit de toi ? Mais je n'en crois rien. Je me suis laissé dire que tu voulais nous sabrer. Moi, vous sabrer, bonhomme! Quiconque vous l'a dit est un..... Oui, mon ami,

c'est un gazetier censuré.

Mais que fais-tu ? Comment te trouves-tu à ton régiment? Es-tu content, dis-moi, de tes chefs ? Fort content, bonhomme, je vous jure. Nos sergents et nos caporaux sont les meilleures gens du monde. Voilà là-bas Francisque, notre sergent-major, brave soldat, bon enfant; il a fait les campagnes d'Égypte et de Russie, et il fait aujourd'hui sa première communion. – Tout de bon ? — Qui vraiment; c'est aujourd'hui le numéro cinq, demain ce sera le numéro six. — Comment? que veux-tu dire ? – Nous communions par numéros de compagnie, la droite en tête. — Fort bien. Tes officiers ? - Mes officiers ? Ma foi, je ne les connais guères. Nous les voyons à la parade. Nous autres soldats, bonhomme Paul, nous ne connaissons que nos sergents. Ils vivent avec nous, ils logent avec nous ; ils nous mènent à vệpres. En vérité ?. Cependant, tu dois savoir, mon cher, si ton capitaine te veut du bien. - Notre capitaine n'a pas rejoint ; nous ne l'avons jamais vu. Il prêche les missions dans le midi. - Bon! Mais ton colonel ? - Oh!

celui-là nous l'aimons tous. C'est un joli garçon, bien tourné, fait à peindre, bel homme en uniforme, jeune; il est né peu de temps avant l'émigration. Dis-moi : il a servi? - Oh! oui, en Angleterre il a servi la messe ; et il y paraît bien, car il aime toujours l'Angleterre et la messe.

:- A ce que je puis voir, tu ne te soucies point de rester au régiment, de suivre jusqu'au bout la carrière militaire. Où me mènerait-elle ? Sergent après vingt ans, la belle perspective! — Mais par la loi Gouvion, ne peux-tu pas aussi devenir officier ?

- Ah! officier de fortune! Si vous saviez ce que c'est! J'aime mieux labourer et mener bien ma char: rue, que d'être ici lieutenant mal mené par les nobles. Adieu, bonhomme Paul ; la retraite m'appelle. Au revoir; mon bonhomme. Au revoir, mon ami.

A quatre pas de là, je trouve le seigneur du fief de Haubert, et je lui dis : Mon gentilhomme vous n'aurez jamais ces gens-là. Pourquoi ? s'il vous plaît ? - C'est qu'ils ont tâté de l'avancement. Vous voulez toutes les places, mais surtout vous voulez toutes les places d'officiers, et vous avez raison; car sans cela point de noblesse. Eux veulent avancer. Le marquis aura beau faire, c'est une fantaisie qu'il ne leur ôtera pas. Je ne vois guères moyen de vous accommoder. M: Quatremer de Quincy, bourgeois de Paris, vous accordera tout ce que vous voudrez; priviléges, pensions, traitements, et la restitution, et la substitution, et la grande propriété. Vous le gagnerez aisément en l'appelant mon cher ami, et lui serrant la main quelquefois. Mais les soldats ne se

paient point de cette monnaie. Pour lui, l'ancien régime est une chose admirable, c'est le temps des belles manières ; mais, pour les soldats, c'est le temps des coups

de bâton. Vous ne le ferez pas aisément consentir à rétrograder jusque-là. Puis le public est pour eux. On sait qu'un bon soldat est un bon officier et un bon general, tant qu'il ne se fait point gentilhomme. On ne le savait pas autrefois. En un mot comme en cent, vous n'aurez jamais en ce pays une armée à vous. Nous aurons les gendarmes et le procureur du roi.

P.S. M. le Tissier, le dernier de nos députés (j'entends dernier nommé), nous assure, par une circulaire, qu'il a de la vertu plus que nous ne croyons. Il n'acceptera, nous dit-il, ni places, ni titres, ni argent. Beau sacrifice! car sans doute on ne manquera pas

de lui tout offrir. Ses talents oratoires, ses rares connaissances, sa grande réputation vont lui donner une influence prodigieuse sur l'assemblée des députés de la nation. Les ministres tenteront tout pour s'acquérir un homme comme M. le Tissier ; mais leurs avances seront perdues; il n'acceptera rien, dit-il, quand on voudrait le faire gentilhomme et le mettre à la garde-robe.

On va ici couper le cou à un pauvre diable pour tentative d'homicide. Il se plaint et dit à ses juges : supposons qu'en effet j'aie voulu tuer un homme. Vous connaissez des gens qui ont tenté de faire tuer la moitié de la France par les puissances étrangères. Ils voulaient de l'argent, et moi aussi. Le cas est tout pareil. Vous n'avez contre moi que des preuves douteuses ? vous avez leurs notes secrètes signées d'eux;

« PreviousContinue »