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cela que je vous reproche, et vous vous jouez ridiculement là-dessus (p. 29). Je ne vous reproche pas de craindre les juges, mais de ne craindre que les juges. C'est cela que je

blâme, parce que c'est faire Dieu moins ennemi des crimes 5 que les hommes. Si vous disiez qu'on peut tuer un médi

sant selon les hommes, mais non pas selon Dieu, cela serait moins insupportable. Mais quand vous prétendez que ce qui est trop criminel pour être souffert par les hommes soit

innocent et juste aux yeux de Dieu, qui est la justice même, 10 que faites-vous autre chose? sinon montrer à tout le monde

que, par cet horrible renversement si contraire à l'esprit des saints, vous êtes hardis contre Dieu, et timides envers les hommes ? vous aviez voulu condamner sincèrement ces

homicides, vous auriez laissé subsister l'ordre de Dieu qui 15 les défend; et si vous aviez osé permettre d'abord ces

homicides, vous les auriez permis ouvertement, malgré les lois de Dieu et des hommes. Mais comme vous avez voulu les permettre insensiblement, et surprendre les magistrats

qui veillent à la sûreté publique, vous avez agi finement en 20 séparant vos maximes, et proposant d'un côté « qu'il est

permis, dans la spéculative, de tuer pour des médisances » (car on vous laisse examiner les choses dans la spéculation), et produisant d'un autre côté cette maxime détachée, « que

ce qui est permis dans la spéculation l'est bien aussi dans la 25 pratique. » Car quel intérêt l'État semble-t-il avoir dans

cette proposition générale et métaphysique? Et ainsi, ces deux principes peu suspects étant reçus séparément, la vigilance des magistrats est trompée, puisqu'il ne faut plus que

rassembler ces maximes pour en tirer cette conclusion où 30 vous tendez, qu'on peut donc tuer dans la pratique pour de simples médisances.

Car c'est encore ici, mes Pères, une des plus subtiles

adresses de votre politique, de séparer dans vos écrits les maximes que vous assemblez dans vos avis. C'est ainsi que vous avez établi à part votre doctrine de la probabilité, que j'ai souvent expliquée.' Et ce principe général étant affermi, vous avancez séparément des choses qui, pouvant être in- 5 nocentes d'elles-mêmes, deviennent horribles étant jointes à ce pernicieux principe. J'en donnerai pour exemple ce que vous avez dit (p. 11) dans vos Impostures, et à quoi il faut que je réponde: «que plusieurs théologiens célèbres sont d'avis qu'on peut tuer pour un soufflet reçu. » Il est cer- 10 tain, mes Pères, que si une personne qui ne tient point la probabilité avait dit cela, il n'y aurait rien à reprendre, puisqu'on ne ferait alors qu’un simple récit qui n'aurait aucune conséquence. Mais vous, mes Pères, et tous ceux qui tenez cette dangereuse doctrine, «que tout ce qu'approuvent les 15 auteurs célèbres est probable et sûr en conscience, » quand vous ajoutez à cela « que plusieurs auteurs célèbres sont d'avis qu'on peut tuer pour un soufflet, » qu'est-ce faire autre chose, sinon de mettre à tous les chrétiens le poignard à la main pour tuer ceux qui les auront offensés, en leur dé- 20 clarant qu'ils peuvent le faire en sûreté de conscience, parce qu'ils suivront en cela l'avis de tant d'auteurs graves ?

Quel horrible langage, qui, en disant que des auteurs tiennent une opinion damnable, est en même temps une décision en faveur de cette opinion damnable, et qui autorise en 25 conscience tout ce qu'il ne fait que rapporter ! On l'entend, mes Pères, ce langage de votre école. Et c'est une chose étonnante que vous ayez le front de le parler si haut, puisqu'il marque votre sentiment si à découvert et vous convainc de tenir pour sûre en conscience cette opinion, « qu'on 30 peut tuer pour un soufflet,» aussitôt que vous nous avez dit que plusieurs auteurs célèbres la soutiennent.

Vous ne pouvez vous en défendre, mes Pères, non plus que vous prévaloir des passages de Vasquez' et de Suareza que vous m'opposez, où ils condamnent ces meurtres que

leurs confrères approuvent. Ces témoignages, séparés du 5 reste de votre doctrine, pourraient éblouir ceux qui ne l'entendent pas assez.

Mais il faut joindre ensemble vos principes et vos maximes. Vous dites donc ici que Vasquez ne souffre point les meurtres. Mais que dites-vous d'un autre côté, mes Pères ?

«Que la probabilité d'un sentiment n'empêche 10 pas la possibilité du sentiment contraire.» Et en un autre

lieu, « qu'il est permis de suivre l'opinion la moins probable et la moins sûre, en quittant l'opinion la plus probable et la plus sûre.» Que s'ensuit-il de tout cela ensemble, sinon

que nous avons une entière liberté de conscience pour 15 suivre celui qui nous plaira de tous ces avis opposés? Que

devient donc, mes Pères, le fruit que vous espériez de toutes ces citations? Il disparaît, puisqu'il ne faut pour votre condamnation que rassembler ces maximes que vous séparez

pour votre justification. Pourquoi produisez-vous donc ces 20 passages de vos auteurs que je n'ai point cités, pour excuser

ceux que j'ai cités, puisqu'ils n'ont rien de commun? Quel droit cela vous donne-t-il de m'appeler imposteur ? Ai-je dit que tous vos Pères sont dans un même dérèglement? Et

n'ai-je pas fait voir au contraire que votre principal intérêt 25 est d'en avoir de tous avis pour servir à tous vos besoins?

A ceux qui voudront tuer, on présentera Lessius ; à ceux qui ne voudront pas tuer, on produira Vasquez, afin que personne ne sorte malcontent et sans avoir pour soi un au

teur grave. Lessius parlera en païen de l'homicide, et peut30 être en chrétien de l'aumône. Vasquez parlera en païen

de l'aumône, et en chrétien de l'homicide. Mais par le moyen de la probabilité que Vasquez et Lessius tiennent, et qui rend toutes vos opinions communes, ils se prêteront leurs sentiments les uns aux autres, et seront obligés d'absoudre ceux qui auront agi selon les opinions que chacun d'eux condamne. C'est donc cette variété qui vous confond davantage. L'uniformité serait plus supportable, et 5 il n'y a rien de plus contraire aux ordres exprès de saint Ignace' et de vos premiers généraux que ce mélange confus de toutes sortes d'opinions. Je vous en parlerai peut-être quelque jour, mes Pères, et on sera surpris de voir combien vous êtes déchus du premier esprit de votre Institut, et que 10 vos propres généraux ont prévu que le dérèglement de votre doctrine dans la morale pourrait être funeste non seulement à votre Société, mais encore à l'Église universelle.

Je vous dirai cependant que vous ne pouvez pas tirer aucun avantage2 de l'opinion de Vasquez. Ce serait une 15 chose étrange, si, entre tant de Jésuites qui ont écrit, il n'y en avait pas un ou deux qui eussent dit ce que tous les chrétiens confessent. Il n'y a point de gloire à soutenir qu'on ne peut pas tuer pour un soufflet, selon l'Évangile 3 ; mais il y a une horrible honte à le nier. De sorte que cela vous 20 justifie si peu, qu'il n'y a rien qui vous accable davantage, puisque, ayant eu parmi vous des docteurs qui vous ont dit la vérité, vous n'êtes pas demeurés dans la vérité, et que vous avez mieux aimé les ténèbres 4 que la lumière. Car vous avez appris de Vasquez, «que c'est une opinion 25 païenne, et non pas chrétienne, de dire qu'on puisse donner un coup de bâton à celui qui a donné un soufflet; que c'est ruiner le Décalogue et l'Évangile, de dire qu'on puisse tuer pour ce sujet; et que les plus scélérats d'entre les hommes le reconnaissent. » Et cependant vous avez souffert que, 30 contre ces vérités connues, Lessius, Escobar et les autres aient décidé que toutes les défenses que Dieu a faites de

l'homicide n'empêchent point qu'on ne puisse tuer pour un soufflet. A quoi sert-il donc maintenant de produire ce passage de Vasquez contre le sentiment de Lessius, sinon

pour montrer que Lessius est un païen et un scélérat, selon 5 Vasquez? Et c'est ce que je n'osais dire. Qu'en peut-on

conclure, si ce n'est que Lessius ruine le Décalogue et l'Évangile ; qu'au dernier jour Vasquez condamnera Lessius sur ce point, comme Lessius condamnera Vasquez sur un

autre ; et que tous vos auteurs s'élèveront en jugement les 10 uns contre les autres pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la loi de Jésus-Christ?

Concluons donc, mes Pères, que puisque votre probabilité rend les bons sentiments de quelques-uns de vos auteurs

inutiles à l'Église, et utiles seulement à votre politique, ils 15 ne servent qu'à nous montrer par leur contrariété la dupli

cité de votre cour, que vous nous avez parfaitement découverte, en nous déclarant d'une part que Vasquez et Suarez sont contraires à l'homicide, et de l'autre que plusieurs auteurs

célèbres sont pour l'homicide : afin d'offrir deux chemins 20 aux hommes, en détruisant la simplicité de l'esprit de Dieu,

qui maudit ceux qui sont doubles de coeur et qui se préparent deux voies : Va duplici corde, et ingredienti duabus viis ! 2

PENSÉES

Art. XXII. - 1. Première partie : Misère de l'homme 25 sans Dieu.

Seconde partie : Félicité de l'homme avec Dieu.

Autrement. Première partie : Que la nature est corrompue.

Par la nature même.3
Seconde partie : Qu'il y a un réparateur. Par l'Écriture.

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