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« Combien est-il ordinaire de voir les plus zélés s'emporter dans la dispute à des mouvements d'aigreur pour leur propre intérêt, sans que leur conscience leur rende sur l'heure d'autre témoignage, sinon qu'ils agissent de la sorte pour le seul intérêt de la vérité, et sans qu'ils s'en aperçoivent quelquefois que longtemps après !

« Mais que dira-t-on de ceux qui se portent avec ardeur à des choses effectivement mauvaises, parce qu'ils les croient

effectivement bonnes, comme l'histoire ecclésiastique en 10 donne des exemples? Ce qui n'empêche pas, selon les Pères, qu'ils n'aient péché dans ces occasions.

Et sans cela, comment les justes auraient-ils des péchés cachés ? Comment serait-il véritable que Dieu seul en con

naît et la grandeur et le nombre; que personne ne sait s'il 15 est digne d'amour ou de haine, et que les plus saints doivent'

toujours demeurer dans la crainte et dans le tremblement, quoiqu'ils ne se sentent coupables en aucune chose, comme saint Paul le dit de lui-même ?

« Concevez donc, mon Père, que les exemples et des 20 justes et des pécheurs renversent également cette nécessité

que vous supposez pour pécher, de connaître le mal et d'aimer la vertu contraire, puisque la passion que les impies ont pour les vices témoigne assez qu'ils n'ont aucun désir

pour la vertu ; et que l'amour que les justes ont pour la 25 vertu témoigne hautement qu'ils n'ont pas toujours la con

naissance des péchés qu'ils commettent chaque jour, selon l'Écriture.

« Et il est si vrai que les justes pêchent en cette sorte, qu'il est rare que les grands saints péchent autrement. Car 30 comment pourrait-on concevoir que ces âmes si pures, qui

fuient avec tant de soin et d'ardeur les moindres choses qui peuvent déplaire à Dieu aussitôt qu'elles s'en aperçoivent, et qui pèchent néanmoins plusieurs fois chaque jour, eussent à chaque fois avant que de tomber, la connaissance de leur infirmité en cette occasion, celle du médecin, le désir de leur santé, celui de prier Dieu de les secourir, et que malgré toutes ces inspirations ces âmes si zélées ne 5 laissassent pas de passer outre et de commettre le péché?

« Concluez donc, mon Père, que ni les pécheurs, ni même les plus justes, n'ont pas toujours ces connaissances, ces désirs, et toutes ces inspirations toutes les fois qu'ils pêchent; c'est-à-dire, pour user de vos termes, qu'ils n'ont 10 pas toujours la grâce actuelle dans toutes les occasions où ils péchent. Et ne dites plus avec vos nouveaux auteurs qu'il est impossible qu'on pèche quand on ne connaît pas la justice; mais dites plutôt, avec saint Augustin et les anciens Pères, qu'il est impossible qu'on ne pèche pas quand on ne 15 connaît pas la justice : Necesse est ut peccet, a quo ignoratur justitia.' »

Le bon Père, se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu'au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage. Et après avoir un peu rêvé : 20 « Je m'en vas bien vous convaincre,» nous dit-il. Et reprenant son P. Bauny à l'endroit même qu'il nous avait montré : «Voyez, voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savais bien qu'il ne manquait pas de bonnes preuves. Lisez ce qu'il cite d'Aristote,3 et vous verrez qu'après une autorité 25 si expresse, il faut brûler les livres de ce prince des philosophes, ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu'établit le P. Bauny. Il dit premièrement : qu'une action ne peut être imputée à blâme lorsqu'elle est involontaire. - Je l'avoue, lui dit mon ami. -- Voilà la première fois, 30 leur dis-je, que je vous ai vus d'accord. Tenez-vous-en là, mon Père, si vous m'en croyez. Ce ne serait rien faire, me

pu voir s'il

dit-il ; car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu'une action soit volontaire. — J'ai bien peur, répondis-je, que vous ne vous brouilliez là-dessus. Ne craignez point, dit-il, ceci est sûr.

Aristote est pour 5 moi. Écoutez bien ce que dit le P. Bauny : «Afin qu'une

action soit volontaire, il faut qu'elle procède d'homme qui voie, qui sache, qui pénètre ce qu'il y a de bien et de mal en elle.

Voluntarium est, dit-on communément avec le Philosophe (vous savez bien que c'est Aristote, me dit-il en 10 me serrant les doigts), quod fit a principio cognoscente sin

gula, in quibus est actio : si bien que quand la volonté, à la volée et sans discussion, se porte à vouloir ou abhorrer, faire ou laisser quelque chose, avant que l'entendement ait

y a du mal à la vouloir ou à la fuir, la faire ou 15 la laisser, telle action n'est ni bonne ni mauvaise, d'autant

qu'avant cette perquisition, cette vue et réflexion de l'esprit dessus les qualités bonnes ou mauvaises de la chose à laquelle on s'occupe, l'action avec laquelle on la fait n'est volontaire.»

- Eh bien ! me dit le Père, êtes-vous content? Il semble, repartis-je, qu'Aristote est de l'avis du P. Bauny; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi, mon Père ! il ne suffit pas, pour agir volontairement, qu'on sache ce

que l'on fait, et qu'on ne le fasse que parce qu'on le veut 25 faire, mais il faut de plus « que l'on voie, que l'on sache et

que l'on pénètre ce qu'il y a de bien et de mal dans cette action ? » Si cela est, il n'y a guère d'action volontaire dans la vie : car on ne pense guère à tout cela. Que de

jurements dans le jeu, que d'excès dans les débauches, que 30 d'emportements dans le carnaval qui ne sont point volon

taires, et par conséquent ni bons ni mauvais, pour n'être point accompagnés de ces réflexions d'esprit sur les qualités

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bonnes ou mauvaises de ce que l'on fait ! Mais est-il possible, mon Père, qu'Aristote ait eu cette pensée? car j'avais ouï dire que c'était un habile homme. — Je m'en vas vous en éclaircir,» me dit mon Janseniste. Et ayant demandé au Père la Morale d'Aristote, il l'ouvrit au commencement du troisième livre, d'où le P. Bauny a pris les paroles qu'il en rapporte, et dit à ce bon Père : «Je vous pardonne d'avoir cru, sur la foi du P. Bauny, qu'Aristote ait été de ce sentiment. Vous auriez changé d'avis si vous l'aviez lu vousmême. Il est bien vrai qu'il enseigne : «qu'afin qu'une 10 action soit volontaire, il faut connaître les particularités de cette action : singula in quibus est actio. Mais qu'entendil par là, sinon les circonstances particulières de l'action, ainsi que les exemples qu'il en donne le justifient clairement, n'en rapportant point d'autres que de ceux où l'on 15 ignore quelqu'une de ces circonstances, comme «d'une personne qui, voulant montrer une machine, en décoche un dard qui blesse quelqu'un ; et de Mérope qui tua son fils en pensant tuer son ennemi, » et autres semblables ?

«Vous voyez donc par là quelle est l'ignorance qui rend 20 les actions involontaires ; et que ce n'est que celle des circonstances particulières qui est appelée par les théologiens, comme vous le savez fort bien, mon Père, l'ignorance du fait. Mais, quant à celle du droit, c'est-à-dire quant à l'ignorance du bien et du mal qui est en l'action, de laquelle 25 seule il s'agit ici, voyons si Aristote est de l'avis du P. Bauny. Voici les paroles de ce philosophe : « Tous les méchants ignorent ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils doivent fuir; et c'est cela même qui les rend méchants et vicieux. C'est pourquoi on ne peut pas dire que, parce 30 qu'un homme ignore ce qu'il est à propos qu'il fasse pour satisfaire à son devoir, son action soit involontaire. Car

cette ignorance dans le choix du bien et du mal ne fait pas qu'une action soit involontaire, mais seulement qu'elle est vicieuse. L'on doit dire la même chose de celui qui ignore

en général les règles de son devoir, puisque cette ignorance 5 rend les hommes dignes de blâme et non d'excuse. Et ainsi

l'ignorance qui rend les actions involontaires et excusables est seulement celle qui regarde le fait en particulier et ses circonstances singulières : car alors on pardonne à un

homme et on le considère comme ayant agi contre son 10 gré.»

« Après cela, mon Père, direz-vous encore qu'Aristote soit de votre opinion ? Et qui ne s'étonnera de voir qu'un philosophe païen ait été plus éclairé que vos docteurs en

une matière aussi importante à toute la morale et à la con15 duite même des âmes qu'est la connaissance des conditions

qui rendent les actions volontaires ou involontaires, et qui ensuite les excusent ou ne les excusent pas du péché ? N'espérez donc plus rien, mon père, de ce prince des philo

sophes, et ne résistez plus au prince des théologiens qui 20 décide ainsi ce point au livre I de ses Rétract.,' chap. xv:

«Ceux qui pèchent par ignorance ne font leur action que parce qu'ils la veulent faire, quoiqu'ils péchent sans qu'ils veuillent pécher. Et ainsi ce péché même d'ignorance ne

peut être commis que par la volonté de celui qui le commet, 25 mais par une volonté qui se porte à l'action et non au

péché; ce qui n'empêche pas néanmoins que l'action ne soit péché, parce qu'il suffit pour cela qu'on ait fait ce qu'on était obligé de ne point faire. »

Le Père me parut surpris, et plus encore du passage 30 d'Aristote que de celui de saint Augustin. Mais comme

il pensait à ce qu'il devait dire, on vint l'avertir que Mme la maréchale 2 de ... et Mme la marquise de ... le de

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