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CHAPTER II — PASCAL

LES PROVINCIALES

OU LES LETTRES ÉCRITES PAR LOUIS DE MONTALTE? À UN PROVINCIAL DE SES AMIS ET AUX RR. PP. JÉSUITES SUR LE SUJET DE LA

MORALE ET DE LA POLITIQUE DE CES PÈRES.

PREMIÈRE LETTRE

De Paris, ce 23e janvier: 1656. Monsieur, Nous étions bien abusés. Je ne suis détrompé que d'hier; jusque-là j'ai pensé que le sujet des disputes de

Sorbonne 4 était bien important et d'une extrême consé5 quence pour la religion. Tant d'assemblées d'une compagnie aussi célèbre qu'est la Faculté de Théologie de Paris, 5 et où il s'est passé tant de choses si extraordinaires et si hors d'exemple, en font concevoir une si haute idée, qu'on ne peut croire qu'il n'y en ait un sujet bien extraordinaire.

Cependant vous serez bien surpris, quand vous apprendrez par ce récit à quoi se termine un si grand éclat; et c'est ce que je vous dirai en peu de mots, après m'en être parfaitement instruit.

On examine deux questions : l'une de fait, l'autre de

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15 droit.

Celle de fait consiste à savoir si M. Arnauld est téméraire, pour avoir dit dans sa seconde lettre,7 qu'il a «lu exactement le livre de Jansenius: et qu'il n'y a poiñt trouvé

les propositions condamnées par le feu pape; et néanmoins 20 que, comme il condamne ces propositions en quelque lieu

qu'elles se rencontrent, il les condamne dans Jansénius, si elles y sont. »

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La question sur cela est de savoir s'il a pu, sans témérité, témoigner par là qu'il doute que ces propositions soient dans Jansénius, après que MM. les évêques' ont déclaré qu'elles y sont.

On propose l'affaire en Sorbonne. Soixante et onze docteurs entreprennent sa défense, et soutiennent qu'il n'a pu répondre autre chose à ceux qui, par tant d'écrits, lui demandaient s'il tenait que ces propositions fussent dans ce livre, sinon qu'il ne les y a pas vues, et que néanmoins il les y condamne, si elles y sont.

Quelques-uns même, passant plus avant, ont déclaré que, quelque recherche qu'ils en aient faite, il ne les y ont jamais trouvées, et que même ils y en ont trouvé de toutes contraires. Ils ont demandé ensuite avec instance que s'il y avait quelque docteur qui les eût vues, il voulût les montrer ; 15 que c'était une chose si facile qu'elle ne pouvait être refusée, puisque c'était un moyen sûr de les réduire tous, et M. Arnauld même; mais on le leur a toujours refusé. Voilà ce qui s'est passé de ce côté-là.

De l'autre part se sont trouvés quatre-vingts docteurs 20 séculiers, et quelque quarante religieux mendiants, qui ont condamné la proposition de M. Arnauld, sans vouloir examiner si ce qu'il avait dit était vrai ou faux, et ayant même déclaré qu'il ne s'agissait pas de la vérité, mais seulement de la témérité de sa proposition.

Il s'en est de plus trouvé quinze qui n'ont point été pour la censure, et qu'on appelle indifférents.

Voilà comment2 s'est terminée la question de fait, dont je ne me mets guère en peine : car que M. Arnauld soit téméraire ou non, ma conscience n'y est pas intéressée. Et si la 30 curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont dans Jansénius, son livre n'est pas si rare, ni si gros,3 que je ne le

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pusse lire tout entier pour m'en éclaircir, sans en consulter la Sorbonne.

Mais si je ne craignais aussi d'être téméraire, je crois que je suivrais l'avis de la plupart des gens que je vois, qui ayant 5 cru jusqu'ici sur la foi publique que ces propositions sont

dans Jansénius, commencent à se défier du contraire par le refus bizarre qu'on fait de les montrer, qui est tel que je n'ai encore vu personne qui m'ait dit les y avoir vues. De sorte

que je crains que cette censure ne fasse plus de mal que de 10 bien, et qu'elle ne donne à ceux qui en sauront l'histoire une

impression toute opposée à la conclusion. Car en vérité le monde devient méfiant, et ne croit les choses que quand il les voit. Mais comme j'ai déjà dit, ce point-là est peu important, puisqu'il ne s'y agit point de la foi.

Pour la question de droit, elle semble bien plus considérable en ce qu'elle touche la foi. Aussi j'ai pris un soin particulier de m'en informer. Mais vous serez bien satisfait de voir que c'est une chose aussi peu importante que la première.

Il s'agit d'examiner ce que M. Arnauld a dit dans la même lettre : «Que la grâce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué à saint Pierre dans sa chute.» Sur quoi nous pensions, vous et moi, qu'il était question d'examiner les

plus grands principes de la grâce : comme, si elle n'est pas 25 donnée à tous les hommes, ou bien si elle est efficace. Mais

nous étions bien trompés. Je suis devenu grand théologien en peu de temps, et vous en allez voir des marques.

Pour savoir la chose au vrai, je vis M. N.,3 docteur de Navarre, qui demeure près de chez moi, qui est, comme 30 vous le savez, des plus zélés contre les Jansénistes ; et

comme ma curiosité me rendait presque aussi ardent que lui, je lui demandai d'abord s'ils ne décideraient pas for

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mellement, «que la grâce est donnée à tous,» afin qu'on n'agitât plus ce doute. Mais il me rebuta rudement, et me dit que ce n'était pas là le point; qu'il y en avait de ceux de son côté qui tenaient que la grâce n'est pas donnée tous ; que les examinateurs mêmes avaient dit en pleine 5 Sorbonne que cette opinion est problématique, et qu'il était lui-même dans ce sentiment; ce qu'il me confirma par ce passage qu'il dit être célèbre de saint Augustin :' «Nous savons que la grâce n'est pas donnée à tous les hommes. »

Je lui fis excuse d'avoir mal pris son sentiment, et le priai 10 de me dire s'ils ne condamneraient donc pas au moins cette autre opinion des Jansénistes, qui fait tant de bruit : «Que la grâce est efficace, et qu'elle détermine notre volonté à faire le bien.» Mais je ne fus pas plus heureux en cette seconde question. « Vous n'y entendez rien, me dit-il; ce 15 n'est pas là une hérésie ; c'est une opinion orthodoxe : tous les Thomistes a la tiennent; et moi-même je l'ai soutenue dans ma Sorbonique. 13

Je n'osai plus lui proposer mes doutes, et même je ne savais plus où était la difficulté, quand pour m'en éclaircir 20 je le suppliai de me dire en quoi consistait donc l'hérésie de la proposition de M. Arnauld. «C'est, me dit-il, en ce qu'il ne reconnaît pas que les justes aient le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu en la manière que nous l'entendons. »

Je le quittai après cette instruction ; et bien glorieux de savoir le noeud de l'affaire, je fus4 trouver M. N., qui se porte de mieux en mieux, et qui eut assez de santé pour me conduire chez son beau-frère, qui est janseniste s'il y en eut jamais, et pourtant fort bon homme. Pour en être mieux 30 reçu, je feignis d'être fort des siens, et lui dis : « Serait-il bien possible que la Sorbonne introduisît dans l'Église cette

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erreur, que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements ? — Comment parlez-vous ? me dit mon docteur. Appelez-vous erreur un sentiment si catholique, et que les seuls Luthériens et Calvinistes combattent? 5 — Eh quoi ! lui dis-je, n'est-ce pas votre opinion? — Non,

me dit-il, nous l'anathématisons comme hérétique et impie. » Surpris de cette réponse, je connus bien que j'avais trop fait le Janseniste, comme j'avais l'autre fois été trop moliniste."

Mais ne pouvant m'assurer de sa réponse, je le priai de me 10 dire confidemment s'il tenait « que les justes eussent toujours

un pouvoir véritable d'observer les préceptes.» Mon homme s'échauffa là-dessus, mais d'un zèle dévot, et dit qu'il ne déguiserait jamais ses sentiments, pour quoi que ce fût; que

c'était sa créance, et que lui et tous les siens la défendraient 15 jusqu'à la mort, comme étant la pure doctrine de saint Thomas et de saint Augustin leur maître.

Il m'en parla si sérieusement que je n'en pus douter. Et sur cette assurance je retournai chez mon premier docteur,

et lui dis, bien satisfait, que j'étais certain que la paix serait 20 bientôt en Sorbonne ; que les Jansenistes étaient d'accord

du pouvoir qu'ont les justes d'accomplir les préceptes; que j'en étais garant; et que je le leur ferais signer de leur sang.

« Tout beau ! me dit-il ; il faut être théologien pour en voir le fin. La différence qui est entre nous est si subtile, 25 qu'à peine pouvons-nous la marquer nous-mêmes. Vous

auriez trop de difficulté à l'entendre. Contentez-vous donc de savoir que les Jansénistes vous diront bien que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements; ce n'est pas de quoi nous disputons. Mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit prochain : c'est là le point. »

Ce mot me fut nouveau et inconnu. Jusque-là j'avais

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