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que Dieu ' ressuscite des morts pour nous instruire ? Il n'est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quelqu'un sorte du tombeau ; ce qui entre aujourd'hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir. Car si nous savons nous connaître, nous confessons, chrétiens, que les vérités de 5 l'éternité sont assez bien établies; nous n'avons rien que de faible à leur opposer; c'est par passion, et non par raison, que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous, ces saintes et salutaires vérités, c'est que le monde nous occupe ; c'est que les sens nous 10 enchantent; c'est que le présent nous entraîne.

Faut-il un autre spectacle pour nous détromper et des sens, et du présent, et du monde ? La Providence divine pouvait-elle nous mettre en vue, ni de plus près, ni plus fortement,3 la vanité des choses humaines ? Et si nos cours s'endurcissent après 15 un avertissement si sensible, que lui reste-t-il autre chose, que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde? Prévenons un coup si funeste, et n'attendons pas toujours des miracles de la grâce. Il n'est rien de plus odieux à la souveraine puissance que de la vouloir forcer 4 par des exemples, 20 et de lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs. Qu'y a-t-il donc, chrétiens, qui puisse nous empêcher de recevoir sans différer ses inspirations? Quoi? le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir ? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur for- 25 tune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités peut-être à leurs envieux ? Que si nous sommes assurés qu'il viendra un dernier jour où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pour- 30 quoi ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jour mépriser par force ? Et quel est notre aveuglement si, toujours

avançants vers notre fin, et plutôt mourants que vivants, nous attendons les derniers soupirs pour prendre les sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les

moments de notre vie ? Commencez aujourd'hui à mépriser 5

les faveurs du monde : et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais à qui MADAME donnait un éclat que vos yeux recherchent encore; toutes les fois que, regardant cette grande place qu'elle remplissait

si bien, vous sentirez qu'elle y manque, songez que cette 10 gloire que vous admiriez faisait son péril en cette vie, et que

dans l'autre elle est devenue le sujet d'un examen rigoureux, où rien n'a été capable de la rassurer que cette sincère résignation qu'elle a eue aux ordres de Dieu, et les saintes humiliations de la pénitence.'

2. ORAISON FUNÈBRE

DE LOUIS DE BOURBON, 2 PRINCE DE CONDÉ, PRONONCÉE À NOTRE

DAME, LE 10 MARS 1687.

Dominus tecum, virorum fortissime. ... Vade in hâc fortitudine tuâ. ... Ego ero tecum.

Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes. Allez avec ce courage dont vous êtes rempli. Je serai avec vous.

(Juges, VI, 12, 14, 16.) 15 Monseigneur,3

Au moment que j'ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon, prince de Condé, je me sens également confondu, et par la grandeur du sujet, et,

s'il m'est permis de l'avouer, par l'inutilité du travail. Quelle 20 partie du monde habitable n'a pas ouï les victoires du prince

de Condé et les merveilles de sa vie ? On les raconte par

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tout : le Français qui les vante n'apprend rien à l'étranger, et quoi que je puisse aujourd'hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées, j'aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez, d'être demeuré beaucoup audessous. Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires : le Sage a raison de dire que « leurs seules actions les peuvent louer': » toute autre louange languit auprès des grands noms ; et la seule simplicité d'un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prince de Condé. Mais en attendant que l'histoire, qui doit ce récit 10 aux siècles futurs, le fasse paraître, il faut satisfaire, comme nous pourrons, à la reconnaissance publique et aux ordres du plus grandde tous les rois. Que ne doit point le royaume à un prince qui a honoré la maison de France,3 tout le nom français, son siècle, et pour ainsi dire l'humanité 15 toute entière? Louis le Grand 4 est entré lui-même dans ces sentiments. Après avoir pleuré ce grand homme, et lui avoir donné par ses larmes, au milieu de toute sa cour, le plus glorieux éloge qu'il pût recevoir, il assemble dans un temple si célèbre ce que son royaume a de plus auguste 20 pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce prince; et il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes représentations 5 et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur.

Ici un plus grand objet, et plus digne de cette chaire, se 25 présente à ma pensée. C'est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. «C'est vous, lui disait David, qui avez instruit mes mains à combattre, et mes doigts à tenir l'épée. » S'il inspire 'le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles, et du coeur et de 30 l'esprit. Tout part de sa puissante main : c'est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages conseils et

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sou

toutes les bonnes pensées. Mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu'il abandonne à ses ennemis, et ceux qu'il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d'avec tous les autres, c'est la piété : jusqu'à ce qu'on ait reçu ce don du ciel, tous les autres non seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine à ceux qui en sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que serait-ce que le prince de Condé avec tout ce grand coeur et ce grand

génie? Non, mes Frères, si la piété n'avait comme con10 sacré ses autres vertus, ni ces princes' ne trouveraient

aucun adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife 2 aucune confiance dans ses prières, ni moi-même aucun tien aux louanges que je dois à un si grand homme. Pous

sons donc à bout la gloire humaine par cet exemple : dé15 truisons l'idole des ambitieux; qu'elle tombe anéantie devant

ces autels. Mettons ensemble aujourd'hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, toutes les plus belles qualités d'une excellente 3 nature ; et à la gloire de la vérité,

montrons dans un prince admiré de tout l'univers que ce 20 qui fait les héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu'au

comble : valeur, magnanimité, bonté naturelle, voilà pour le cæur : vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voilà pour l'esprit, ne seraient qu'une illusion, si la piété ne

s'y était jointe : et enfin, que la piété est le tout de l'homme. 25 C'est, Messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternelle

ment mémorable de très haut et très puissant prince LOUIS DE BOURBON, PRINCE DE CONDÉ, PREMIER PRINCE DU SANG.4

I

Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants, et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait 30 un Cyrus,5 si ce n'est Dieu, qui l'avait nommé deux cents

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ans avant sa naissance dans les oracles d'Isaïe ? « Tu n'es pas encore,' lui disait-il, mais je te vois, et je t'ai nommé par ton nom : tu t'appelleras Cyrus : je marcherai devant toi dans les combats : à ton approche je mettrai les rois en fuite : je briserai les portes d’airain : c'est moi qui étends les cieux, qui soutiens la terre, qui nomme ce qui n'est pas comme ce qui est : » c'est-à-dire c'est moi qui fais tout, et moi qui vois dès l'éternité tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n'est ce même Dieu, qui en a fait voir de si loin et par des figures si vives l'ardeur 10 indomptable à son prophète Daniel? «Le voyez-vous, ditil, ce conquérant; avec quelle rapidité il s'élève de l'occident comme par bonds, et ne touche pas à terre?» Semblable dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s'avance que 15 par vives et impétueuses saillies, et n'est arrêté ni par montagnes ni par précipices. Déjà le roi de Perse est entre ses mains : «A sa vue il s'est animés : efferatus est in eum, » dit le prophète ; « il l'abat, il le foule aux pieds : nul ne le peut défendre des coups qu'il lui porte, ni lui arracher sa proie.» 20 A n'entendre que ces paroles de Daniel, qui croiriez-vous voir, Messieurs, sous cette figure, Alexandre ou le prince de Condé ?

Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France durant la minorité d'un roi de quatre 25 ans.4 Laissez-le croître, ce roi chéri du ciel ; tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines; et seul, sous la main de Dieu, qui sera 5 continuellement à son secours, on le verra l'assuré rempart de ses 30 états. Mais Dieu avait choisi le duc d'Enghien 6 pour

le défendre dans son enfance. Aussi, vers les premiers jours

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