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loit avoir la paix , il s'embarqueroit sur le moment, iroit en Afrique, & conjureroit cette tempête à fa fatisfaction; & que s'il aimoit mieux faire la guerre, il lui fourniroit &entreciendroit à ses dépens cinquante galeres à trois rangs, toutes équipées.

Le jeune Denys admira & éleva jusqu'aux nues cette magnanimité fi généreuse , & lui témoigna beaucoup de reconnoissance de son affection & de la bonne volonté ; mais les courtisans qui pensoient que cette magnificence de Dion leur reprochoit leur avarice, & que fa grande puissance alloit être une diminurion de la leur , tirerent d'abord de-là un prétexte de le calomnier, & n'épargnerent aucun des discours qui pouvoient le plus aigrir contre lui le jeune Prince; ils fui faisoiene entendre qu'en fe rendant fort für mer, il s'ouvroit un moyen d'usurper la tyrannie , & qu'avec ses vaisseaux il pensoit à transporter toute la puissance aux fils d'Aristomaque , qui étoient les neveux.

Mais les causes les plus apparentes & les plus fortes de la haine & de l'envie qu'ils lui portoient, c'est la vie qu'il menoit , très-différente de la leur, & le peu de commerce qu'il vouloit avoir avec eux. Car tous ces courtifans s'étant d'abord emparé de l'esprit de se jeune Tyran, qui avoir été très-mal éle, l'obsédoient éternellement par des voloptés toujours nouvelles, & par les flatter ries continuelles dont ils l'enivroient. Ils ne pensoient qu'à lui fournir tous les jours de vains amusements, le tenant toujours occupé à des festins, à des commerces de femmes, & à tous les autres plaisirs les plus honteux, par lesquels la tyrannie enfin amollie & fondue comme le fer par le feu, parut humaine & douce à ses sujets. En effet, elle perdit ce qu'elle avoit de trop dur, émoulsée, non par la douceur , mais par la paresse & par la nonchalance de celui qui gouvernoir.

Dès ce moment, cette lâche négligence où l'on entretenoit ce jeune Prince, croisfanc de jour en jour, & gârant tout-peu-à

elle délia enfin, & fondit entiérement ces chaînes de diamant, dont le vieux Denys s'étoit vanté qu'il laisseroit à son fils fa Monarchie liée & garottée. Dès le commencement de son regne, il fit des débauches qui duroient des trois mois; & pendant touc ce temps-là, son palais , fermé à tout ce qu'il y avoit de gens sages, étoit plein d'ivrognes, & tout retentisfoit du bruit de farces & de plaisanteries obscenes, de chansons impudiques, de danses, de mascarades, & de toutes forces de dissolutions. Il n'y avoit donc rien de si importun pour eux, comme on peut penser , ni qui leur fût tant à charge, que

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la présence de Dion, qui ne donnoit dans aucun plaisir , & qui ne se laissoit aller à aucune

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jeunesse. (i) C'est pourquoi donnant à ses vercus les couleurs les plus apparentes du vice, & celles qui y avoient le plus de rapport, ils trouverent moyen de le calomnier auprès du Prince, & de faire passer sa gravité pour arrogance, & sa liberté de parler pour infolence & pour opiniâtreté. S'il vouloit donner quelques fages conseils, on disoit qu'il faisoit des réprimandes & des reproches; & s'il refusoit de faire la débauche avec les autres, on disoit qu'il les méprisoit.

Ausli faut-il avouer qu'il avoit naturellement dans ses moeurs & dans toutes ses manieres une certaine fierté & une austérité fé, vere qui ne le laissoient pas facilement approcher , & qui le rendoit enciérement insociable; de Torte que fa compagnie paroissoit désagréable & dure, non-feulement à un Prince jeune & dont les oreilles délicates étoient corrompues par des flatteries & par des louanges continuelles, mais à ceux mêmes qui

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(i) C'est pourquoi donnant vertus les noms des vices à ses vertus les couleurs les qui leur font opposés. C'est plus apparentes du vice. C'est ce qu'Horace a fort bien la méthode de ceux qui expliqué dans la fatyre 3 veulent décrier les vere du livre premier. mieux ; ils donnent à leurs

At nos virtutes ipsas invertimus. » Nous prenons les ver- tement à ce passage de » tus mêmes pour des vi- Plutarque, & qui fait voir → ces". On peut voir la que ces calomnies sont fort fuite qui convient parfai.. ordinaires dans les Coure,

étoient le plus liés avec lui , & qui admiroient la simplicicité & la noblesse de ses meurs; car ils se plaignoient de son commerce, & lui reprochoient que fa maniere de parler aux gens & de traiter avec eux, étoit plus sauvage & plus rude que les affaires d'Etat ne le demandoient. (k) Et c'est sur cela même que, long-temps après , Platon, comme pro phécisant ce qui lui devoit arriver, lui écrivit pour l'exhorter à fuir la fierté (ce sone ses termes,) toujours compagne de la solitude. Cependant on ne laissoit pas alors de lui faire les plus grands honneurs à cause de la nécessité des affaires, parce qu'on le croyoit le seul , ou du moins celui qui pouvoic le mieux soutenir & conserver la tyrannie, qui écoic battue de tous côtés par des vents très-ora

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(k) Et c'est sur cela même tois åv@párois, tad to que, long-temps après, Plac Tpát TELV ésiv se dve ton, comme prophétisant ce qui lui devoit arriver. Le fádela épnjusce &úvoixos. passage de Platon est à la . Pensez aufli, que vous pas fin de la quatrieme lec- roisez à quelques-uns beautre; & comme il renfer: coup moins familier moins me un grand précepte de carefant que

ne de politique , & que Serres vriez. Il faut donc que vous la fort mal traduit je n'oubliiez jamais que c'est en vais le rapporter ici & en bien traitant les hommes, & donner l'explication : śva en actirant leur bienveillanθυμε δε και ότι δοκείς

qu'on vient à bout des Tichy eydessépos tã ipo- la fierté est toujours compa;

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plus grandes affaires, & que σήκοντος θεραπευτικός gne de la Jolitude

mot à Sivel. uid Šv navedvéta mot , habite avec la solitude σε έτι δια το αρεσκεί?

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geux. Il ne fut pas long-temps sans s'appercevoir que ce n'étoit pas par la bonne volonté du Prince, mais nalgré lui, & uniquement à cause du besoin que le Tyran avoit de fon secours, qu'il étoit le premier & le plus grand de son Royaume.

Comme il croyoit que tous les vices du jeune Denys ne venoient que de son ignorance, & de la mauvaise éducation qu'il avoit eue, il chercha à le jetter dans des converfations honnêtes, & à lui faire goûter les difcours & les préceptes qui forment les meurs, afin qu'il cessât de haïr la vertu, & qu'il s'accoûtumât à aimer tout ce qui est beau & digne de louange. Car de son naturel, ce Prince n'écoit pas des plus mauvais Tyrans; mais son pere craignant que s'il venoit à se connoître, à réveiller fon courage, & à fréquenter des gens de bon entendement, il ne conjurât contre lui, & ne s'emparar de son Royaume, le tenoit enfermé dans son palais, où privé de la connoissance des affaires & de touc ce qui se passoir à la Cour, & éloigné de tout commerce, il s'amusoit, faute d'autres occupacions, à tourner & à faire de petits chariots, des chandeliers, des escabelles de bois, & des tables. Car ce vieux Denys étoit si défiant & li soupçonneux, que tout le monde lui étoit fufpect ; & sa timidité lui avoit tellement abattu l'esprit & le courage , qu'il ne souffroit pas qu'on lui fîc les cheveux avec

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