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DE LA

LITTÉRATURE FRANÇAISE.

PREMIÈRE PÉRIODE.

LES ORIGINES.

CHAPITRE PREMIER.

LES CELTES ET LES IBERES.

PERSÉVÉRANCE DU CARACTÈRE CELTIQUE. INFLUENCE DES IDIOMES CEL. TIQUES SUR LA LANGUE FRANÇAISE.

RESTES DE LA POÉSIE GAULOISE. - LES IBÈRES. - LEUR LANGUE ET LEUR POÉSIE.

Persévérance du caractère celtique.

Entre la société antique qui meurt avec l'empire romain et le monde moderne qui se constitue au moyen âge, il y a six siècles de laborieuse préparation, pendant lesquels toutes les forces vivantes qui doivent produire une civilisation nouvelle s'agitent en désordre et comme dans un vaste chaos. Cette époque, stérile en apparence, n'en renferme pas moins les germes féconds de l'avenir. Nous devons donc reconnaitre et saisir dans leur manifestation littéraire ces influences diverses dont la combinaison nous a faits ce que nous sommes. Les principales sont les traditions de la Grèce et de Rome, les enseignements du christianisme et les mæurs apportées par l'invasion germanique. Mais sous ces courants étrangers, qui s'uniront bientôt en un grand fleuve, est le sol même qui se creuse pour les contenir, je veux dire la race primitive, antérieure à la double conquête romaine et

germanique, à la double civilisation hellénique et chrétienne, et dont le caractère, persévérera sous tant de modifications diverses. C'est d'elle que nous allons d'abord parler.

« Pour bien comprendre l'histoire de la nation française, dit avec raison Heeren, il est essentiel de la considérer comme issue de la race celtique. C'est ainsi seulement qu'on peut s'expliquer son caractère si différent de celui des Allemands, caractère qui, malgré les divers mélanges qu'eut à subir la population celtique, est demeuré tel encore chez les Français, que nous le trouvons dessiné dans César, »

Les Celtes apparaissent dans l'histoire comme un peuple hardi, entreprenant, dont le génie n'est que mouvement et conquête. On les retrouve partout dans le monde, à Rome, à Delphes, en Égypte, en Asie, toujours courant, toujours pillant, toujours avides de butin et de danger. Ce sont de grands corps blancs et blonds, qui se parent volontiers de grosses chaînes d'or, de tissus rayés et brillants, comme le tartan des Écossais, leurs descendants. Ils aiment en tout l'éclat et la bravade; ils lancent leurs traits contre le ciel quand il tonne, marchent l'épée à la main contre l'Océan débordé, vendent leur vie pour un peu de vin, qu'ils distribuent à leurs amis, et tendent la gorge à l'acheteur, pourvu qu'un cercle nombreux les regarde mourir. Race sympathique et sociable, ils s'unissent en grandes hordes et campent dans de vastes plaines. Il est une chose qu'ils aiment presque autant que bien combattre, c'est finement parler. Ils ont un langage rapide, concis dans ses formes, prolixe dans son abondance, plein d'hyperboles et de témérités. Du reste, ils savent écouter dans l'occasion : avides de contes et de récits, quand ils ne peuvent aller les chercher eux-mêmes par le monde, ils arrêtent les voyageurs au passage, et les forcent à leur raconter des nouvelles. Courage, sympathie, jactance, esprit, curiosité, tels sont les traits principaux sous lesquels les auteurs anciens nous peignent les Gaulois nos aïeux.

S'il s'agissait ici d'une étude d'ethnographie ou de linguistique, il faudrait, pour être exact, subdiviser, avec M. Am. Thierry, la race gauloise en deux familles, parlant deux idiomes analogues, mais distincts, l'une celle des Gaëls, fixée plus anciennement sur le sol de la Gaule, prédominante dans les provinces de l'Est et du Centre, et envahissant de là l'Irlande et la haute Écosse ; l'autre , celle des Kymris, faisant partie d'une migration plus récente et répandue surtout à l'ouest de la Gaule, ainsi qu'au sud de l'ile de Bretagne. Nous devons négliger ici cette subdivision, qui n'est point radicale. Les deux populations et les deux langues appartiennent à la même souche, à la souche celtique ; et le peu de mots que nous en pouvons dire se rapportent indistinctement aux deux rameaux. Influence des idiomes celtiques sur la langue française.

1. Diodore de Sicile, liv. IV.

Les idiomes celtiques se rattachent, par leur origine, à la grande famille indo-européenne, qui comprend le sanscrit, le zend, le grec, le latin, les idiomes germaniques et les idiomes slaves. Ils s'y rapportent par leurs conditions essentielles, ils en sont parents à un degré éloigné, mais ils en sont encore parents'.

On croit généralement que l'invasion romaine transforma complétement la Gaule: il est sûr que les classes supérieures de la population adoptèrent avec empressement les meurs et le langage des vainqueurs. Là, plus encore qu'en Bretagne, les lettres furent un instrument de conquête ; toutefois, sous cette surface uniforme et brillante dormait l'antique génie de la Gaule. La vieille langue des aïeux, presque exilée des grandes villes, se conservait vivante et révérée dans les hameaux, dans les compagnes, au bord des forêts druidiques. L'érudition en a suivi pieusement les traces d'âge en âge à travers le texte des écrivains latins. Au vre siècle le poële Fortunat rend encore témoignage de son existence et de ses inspirations lyriques. A cette époque le celtique recule devant les conquérants germains; il se replie pas à pas et comme en grondant jusque dans l'Armorique, son dernier et inexpugnable asile. C'est là qu'aujourd'hui encore, après tant de siècles, tant d'invasions, tant de bouleversements, il subsiste tel qu'on le parlait au vio siècle de notre ère". Au milieu des changements universels de l'Europe, la Bretagne semble demeurer immobile; et, pareille à ses mystérieux dolmens, elle s'élève dans un coin de la France comme l'ombre de notre passé, comme le dépositaire des vieilles mœurs et des antiques souvenirs.

1. J.J. Ampère, Histoire de la littérature francaise, t. I, p. 33. Les savantes Recherches sur les langues celtiques, de M. P. Edwards, ont mis celle parenté dans tout son jour.

2. Larue, Essai historique sur les bardes, discours préliminaire. 3. Venantius Fortunatus, liv. VII, p. 270.

Non contente de se perpétuer dans une de nos provinces, la langue celtique a laissé des traces nombreuses dans le reste de la France. Plusieurs milliers de mots français paraissent n'avoir pas d'autre origine. M. F. Edwards a recueilli, dans sa Lexicographie, une quantité innombrable de termes français et anglais dérivés des idiomes qu'ont parlés les Gaulois. Cet héritage ne se borne pas à la partie matérielle de la langue, aux mots qui désignent les objets; il s'étend aux procédés généraux de l'élocution, à l'esprit de la grammaire, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus intime et de plus ineffaçable dans un peuple. On a remarqué avec raison que la différence la plus caractéristique qui sépare le français du latin consiste dans l'emploi de l'article et dans la suppression des désinences de la déclinaison. Or, l'usage de l'article appartient aux idiomes celtiques, quoique le mot dont nous avons fait notre article soit d'origine latine (ille, illa, etc.). Quant aux déclinaisons, il n'en existe ni dans le dialecte gallois ni dans le breton: il était naturel que les peuples qui parlaient ces langues continuassent à s'en

1. Voyez dans les Chants populaires de la Bretagne, recueillis par M. de La Villemarqué, une salire de Taliesin, barde gallois du ve siècle, et comparez-la avec la version en breton moderne que le même éditeur a placée en regard. Il résulte des curieux travaux de M. F. Edwards, que le breton moderne a subi des pertes plutôt que des changements.

2. Recherches sur les langues celtiques. La lexicographie embrasse loute la seconde moitié du volume. — Nous citerons comme exemples les premiers mots qui tombent sous nos yeux : fr. havre; gall., bret. et gaël, écoss. aber. Fr. amarre; bret. el gaèl. éc. amar. - Fr. arsenal ; gall. et bret. arsenal. - Fr. altiser ; br. atizer. Fr. bec; gall. bek. Fr. bac; br, bak, boucle; br. bucel ; gaël. éc. bucal; irl. bucla.- Fr. botte; gall, bot; br. bolcz.

Fr.

passer quand ils se mirent à apprendre le latin. Mais une circonstance bien plus frappante, c'est qu'un des dialectes gaulois, le gaël, qu'on parle encore en Écosse et en Irlande, possédait une ébauche de déclinaison dans laquelle le nominatif et le génitif singulier se tournaient au pluriel en sens inverse; en sorte que le nominatif de chacun des deux nombres était en même temps le génitif de l'autre'. Or, cette interversion des formes au pluriel, si bizarre en elle-même, se retrouve précisément dans la fameuse règle de l's constatée par Raynouard, et qui régit également, au commencement du moyen âge, les deux dialectes français dont nous parlerons bientôt.

Il n'est pas jusqu'à la prononciation française qui ne témoigne de notre descendance. Tous les tons simples du français se retrouvent dans le breton, et tous ceux du breton, à l'exception d'un seul (le ch ou le x), sont aussi dans notre langue: l'u et l’e très-ouvert, l’e muet, si rare partout ailleurs, le j pur, inconnu à toute l'Europe, sont communs à la langue française et aux idiomes celtiques. Le t euphonique (viendra-t-il), cette singularité de notre langue, est, dit M. Edwards, très-fréquent dans le gaëlique. Ce savant a même cru reconnaitre que la différence si tranchée entre la prononciation du nord et celle du midi de la France correspond jusqu'à un certain point à une différence analogue dans

Gén.,

1. Par exemple, quand le singulier était : Nominatis, bard (barde),

Génitif, baird,
le pluriel faisait :
Nom., baird,

Gén., bard,
Singulier :
Nom., colam (colombe),

colaime.
Pluriel :
Nom., colaime,

Gén., colam. 2. Celle règle consiste dans l'emploi de l's final an nominatif singulier des noms masculins, et aux cas obliques du pluriel. Ainsi on disail au singulier :

Nominatis, rois, (roi), Génitif et cas obliques, roi.
Au pluriel :
Nom., roi,

Gén, et cas obl., rois. Il est vrai qu'on peut expliquer la présence ou l'absence de l's dans ces divers cas par l'imitation de la langue latine, qui souvent l'admet au nominatif singulier et à certains cas obliques du pluriel ; tandis qu'elle le rejetle aux cas obliques du singulier et au nominat is du pluriel : dominus, domino, et domini, dominis.

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