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PRÉFACE

Dans une protestation, en date de 1852, contre la publication qui pourrait être faite d'une correspondance dont la communication lui avait été refusée, Lamennais s'exprime

ainsi :

« Comme, attendu la part que j'ai prise aux choses de mon temps, mon nom me survivra peut-être, et que ma conduite et mes écrits où se marque le progrès de mon esprit, ses variations même, si quelques-uns préfèrent ce mot, pourront donner lieu à des appréciations très-diverses, j'ai voulu qu'au moins mes pensées véritables, aux différentes époques de ma vie, fussent bien connues et d'une manière incontestable, afin de prévenir les suppositions et les conjectures erronées. A cet effet, secondé par l'obligeance de mes amis, j'ai pris soin de recueillir mes correspondances les plus intimes, pour qu'elles pussent après ma mort servir au dessein que je viens d'expliquer. »

Lamennais avait eu d'abord l'intention de publier ces correspondances de son vivant; ce projet n'eut pas de suite. Elles ont été éditées en 1859 par M. Forgues, institué par Lamennais légataire de ses OEuvres posthumes (1), avec cette clause que mademoiselle de Kertanguy, sa petite-nièce, partagerait les bénéfices. M. Forgues voulut ajouter d'autres lettres à celles classées par Lamennais, se fondant sur des instructions verbales dont il n'a pu justifier. Cette prétention exorbitante, contestée par la famille de Lamennais dont on repoussait le contrôle, ne pouvait être admise. Un arrêt de la Cour impériale de Paris, en date du 5 mai 1857, fit défense à M. Forgues de publier d'autres correspondances que celles qui lui avaient été remises avec les papiers à lui légués et indiqués dans le testament.

Si la jurisprudence n'autorise les tiers à livrer à la publicité les correspondances posthumes qu'avec l'autorisation formelle de l'auteur ou de sa famille, c'est que cette publicité peut donner lieu à de graves abus. Une lettre est l'expression de sentiments intimes. On écrit comme on parle, sous l'impression fugitive du moment, pour soi et non pour le public. Sans admettre d'une manière absolue que la vie privée doive

(1) Les Euvres posthumes se composent de la traduction de la Divine Comédie, de deux volumes de Correspondance et d'un volume de Mélanges.

être murée, nous sommes de ceux qui pensent qu'il n'est pas permis d'écouter aux portes. La plume court légère comme la parole, effleurant tout, hommes et choses. « L'on parle impétueusement, dit La Bruyère, souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d'attention. » La mo.querie qui généralement est indigence d'esprit, la louange exagérée qui n'est qu'impertinence, la médisance, voire la calomnie, sont le fond de nos entretiens. Combien d'appréciations fausses, passionnées, naissent d'affirmations hasardées, d'un mot mal rapporté ou mal compris! Il n'est pas jusqu'à une mauvaise disposition physique qui ne réagisse sur nos jugements dans le cours ordinaire de la vie.

Dans l'ordre politique ou religieux, c'est bien autre chose. Là il y a plus que des intérêts privés en jeu, mais des convictions et surtout des intérêts de parti qui produisent des haines violentes, des animosités aveugles. Il n'est pas d'accusation absurde qui ne soit accueillie, pas d'acte le plus innocent du monde, qui ne soit mal interprété, car il est à peu près généralement admis qu'il n'y a de vertus et de talents que dans la petite église infaillible dont on fait partie. C'est un travers de l'esprit humain, et les plus intelligents et même les meilleurs ne savent pas toujours s'y soustraire.

On ne saurait donc mettre trop de réserve dans la reproduction de lettres écrites sous des influences que l'on n'a pas été à même de connaître. Il est souverainement injuste de donner des impressions passagères comme des opinions définitives. Il y a quelque chose de plus grave, c'est de publier, au nom d'un homme et sous sa responsabilité directe, comme une æuvre émanant de lui, des lettres qu'il n'a pas relues, qui pouvaient même être effacées de son souvenir, surtout quand on ignore les motifs qui les ont dictées, les circonstances dans lesquelles elles ont été écrites. Ce procédé ne choque pas moins la délicatesse que le bon sens.

La publication que M. Forgues avait en vue n'était pas exempte des inconvénients que nous venons de signaler. Si la plupart des lettres de Lamennais se rapportent aux événements au milieu desquels il a vécu, il en est qui ont trait à la vie privée où il apportait la vivacité des sentiments et l'esprit absolu que l'on remarque dans ses écrits. Ses amitiés se modifiaient comme ses idées; elles avaient en quelque sorte une couleur locale : aussi, sauf de rares exceptions, elles ont été plutôt des relations passagères que des attachements durables. Sa haute position attirait autour de lui une foule de personnes conduites les unes par une respectueuse sympathie, les autres par la curiosité, plusieurs par l'intérêt. On savait son extrême facilité et on en abusait souvent. Il accordait de suite sa confiance et répondait à toutes les lettres qui lui étaient adressées. Combien de fois il a été indignement trompél L'expérience ne le corrigeait pas; il est dans la destinée des honnêtes gens d'être dupes des fripons. Après une de ces déceptions si fréquentes, il nous disait en souriant : « En vérité, je crois que si l'on m'assu

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