Page images
PDF
EPUB

sens, voulut inutilement tempérer cette vanité. Catherine persista dans ses dédains, ne voyant rien autour d'elle qui fût digne de son amour. Ce qu'il y a de singulier, c'est que vers l'âge de trente ans une révolution inespérée s'opéra dans son esprit : aussi accorte qu'elle avait été revêche, elle semblait ne plus vivre que pour se faire aimer. Ainsi, dans sa jeunesse, elle eut toute la mauvaise humeur, toute l'acrimonie d'une vieille fille, et sa maturité s'embellit de la douceur et des grâces prévenantes qui donnent tant de charme à la jeunesse. Son frère Dutailly, tourmenté comme elle d'une présomptueuse ambition, détestait l'élude, et se moquait philosophiquement du latin, des pédans et du collége. Il ne cessait de répéter qu'il voulait aller à la cour, et que c'était l'épée, et non le rudiment, à la main, qu'un brave devait faire fortune. Son père n'approuvait que trop ces gentillesses: il croyait y reconnaitre les inspirations d'un esprit supérieur qui dédaigne les routes communes. Dutailly fut militaire; mais ses prétentions exagérées, l'inconstance de ses projets, la violence de son caractère, nuisirent à son avancement. Toujours malheureux et toujours incorrigible, il devint le fléau de sa famille, sa raison se troubla, et il mit fin à ses jours après les expéditions les plus aventureuses.

Dominique, le plus jeune de tous, avait un caractère modeste, des goûts simples et modérés. Il entra de bonne heure dans la marine, où il acquit l'estime générale. Devenu capitaine de vaisseau, il fit plusieurs voyages de long cours, puis il se retira à la campagne, après avoir obtenu la main de mademoiselle de Grain. ville, charmante personne, à la perte de laquelle nous verrons qu'il ne put survivre.

Quant au jeune Henri, l'aîné de tous, il réunissait la à lui seul les défauts et les qualités de ses deux frères, vanité de sa sœur, et une imagination brillante qui environna d'illusions toutes les époques de sa vie. Dès sa plus tendre jeunesse, ses lectures le jetèrent dans les rêveries d'un monde idéal où il se créa une existence et des habitudes solitaires. Toutes ses sensations devenaient aussitôt des passions. L'injustice le révoltait, elle pouvait même égarer un moment sou cœur, mais il ne fallait qu'une émotion tendre pour le ramener. Élevé dans les principes de la plus ardente piété, il disait souvent, en se rappelant ses premières impressions, qu'il serait devenu méchant si sa confiance en Dieu n'avait redoublé à mesure qu'il apprenait à se méfier des hommes. Ce sentiment donnait une telle énergie à son ame, que dans son enfance, quand il se croyait victime d'une injustice, sa consolation était de songer que Dieu lit au fond des cœurs, et qu'il voyait la pureté du sien. Un jour il assistait à la toilette de sa mère, en se réjouissant de l'accompagner à la promenade; tout à coup il fut accusé d'une faute assez grave par une bonne fille nommée Marie Talbot, dont, malgré cette aventure, il conserva toujours le plus touchant souvenir. Il avait alors près de neuf ans, et il était fort doux à cet age. Encouragé par son innocence, il se défendit d'abord avec assez de tranquillité; mais comme toutes les apparences étaient contre lui, et qu'on refusait de croire à sa justification, il finit par s'emporter jusqu'à donner un démenti à sa

bonne. Madame de Saint-Pierre, étonnée d'une vivacité qu'elle ne lui avait point encore vue, crut devoir le punir en le privant de la promenade; et comme il ne cessait de l'importuner par ses larmes et ses protestations, elle prit le parti de s'en débarrasser en l'enfermant seul dans une chambre. Trompé dans l'attente d'un plaisir, condamné pour une faute dont il n'était pas coupable, tout son étre se révolta contre l'injustice de sa mère. Dans cette extrémité, il se mit à prier avec une confiance si ardente, avec des élans de cœur si passionnés, qu'il lui semblait à tout moment que le ciel allait faire éclater son innocence par quelque grand miracle. Cependant l'heure de la promenade s'écoulait, et le miracle ne s'opérait pas. Alors le désespoir s'empare du pauvre pri sonnier; il murmure contre la Providence, il accuse sa justice, et bientôt, dans sa sagesse profonde, il décide qu'il n'y a pas de Dieu. Assis auprès de cette porte que ses prières n'avaient pu faire tomber, il s'abîmait dans cette pensée avec une incroyable amertume, lorsque le soleil, perçant les nuages qui dès le matin attristaient l'atmosphère, un de ses rayons vint frapper la croisée que le petit incrédule contemplait avec tant de tristesse. A la vue de cette clarté si vive et si pure, il sentit tout son corps frissonner, et s'élançant vers la fenêtre par un mouvement involontaire, il s'écria avec l'accent de l'enthousiasme «Oh! il y a un Dieu ! » puis il tomba à genoux et fondit en larmes.

[ocr errors]

Cette anecdote dévoile l'ame entière de l'auteur des Études. Ce qu'il fut dans son enfance, il le fut toute sa vie. Jamais les beautés de la nature ne le trouvèrent insensible; elles éveillèrent ses premières émotions, elles inspirèrent ses dernières pensées. Sa mère lui avait dit un jour que si chaque homme prenait sa gerbe de blé sur la terre, il n'y en aurait pas assez pour tout le monde, et tous deux en avaient conclu sagement que Dieu multipliait le blé dans les greniers. Plus tard, lorsqu'il eut étudié cette multitude de phénomènes que la science décrit sans les comprendre, la réflexion de sa mère l'étonnai: moins que le pouvoir donné à un grain de blé de produire plusieurs épis, et de renfermer la vie qui doit animer pendant des siècles toutes les moissons à venir. Cette pensée était encore une suite des études de son enfance. Dès l'âge de huit ans on lui faisait cultiver un petit jardin où chaque jour il allait épier le développement de ses plantations, cherchant à deviner comment une grosse tige, des bouquets de fleurs, des grappes de fruits savoureux, pouvaient sortir d'une graine frèle et aride. Mais les animaux surtout attiraient son affection, étonnaient son intelligence. Ayant accompagné son père dans un petit voyage à Rouen, celui-ci s'arrêta devant les flèches de la cathédrale dont il ne pouvait se lasser d'admirer la hauteur et la légèreté; le jeune Henri levait aussi les yeux vers la cime des tours; mais c'était pour admirer le vol des hirondelles qui y faisaient leurs nids. Son père qui le voyait dans une espèce d'extase, l'attribuant à la majesté du monument, lui dit : « Eh bien, Henri, que penses-tu de cela? » L'enfant, toujours préoccupé de la contemplation des hirondelles, s'écria : << Bon Dieu ! qu'elles volent haut!» Tout le monde se mit à rire, son père le traita d'imbécile; mais toute sa

vie il fut cet imbécile, car il admirait plus le vol d'un moucheron que la colonnade du Louvre.

Un jour il trouva un malheureux chat près d'expirer dans l'égoût d'un ruisseau; il était percé d'un coup de broche, et poussait des cris effrayans. Emu de pitié, il le cache sous son habit, le porte furtivement au grenier, lui fait faire un lit de foin, et vient lui donner à boire et à manger toutes les heures du jour, partageant avec lui son déjeuner et son goûter, et lui tenant fidèle compagnie. Au bout de quelques semaines le pauvre animal avait recouvré la santé; il devint alors un excellent chasseur de souris, mais si sauvage qu'il ne se montrait plus qu'à la voix de son ami, sans jamais cependant se laisser approcher. Il se promenait autour de lui, enflant sa queue, se caressant au mur, et fuyant au moindre mouvement, au bruit le plus léger. A la fois méfiant et reconnaissant, il vit toujours un homme dans son libérateur. Bernardin de Saint-Pierre ne pouvait se rappeler cette petite aventure sans attendrissement. «Dans une de nos promenades, disait-il, je la racontai à J.-J. Rousseau ; il en fut touché jusqu'aux larmes, et je crus un instant qu'il allait m'embrasser. »

Qu'on ne nous accuse pas de rapporter ici des traits insignifians ou puérils : ce n'est point une chose indifférente, selon nous, que de faire sentir l'influence des premières pensées sur le reste de la vie. Ce qui ne fut dans l'enfance de Bernardin de Saint-Pierre qu'un sentiment de commisération pour quelques étres souffrans, devint plus tard un sentiment d'amour qui s'étendit à tout le genre humain. Dans la société, on le vit toujours rechercher l'amitié de ceux qui paraissaient les plus timides et les plus malheureux. Voilà pourquoi, avec des avantages qui auraient dû hâter sa fortune, il échoua dans toutes ses entreprises. Sa sensibilité même lui nuisait d'autant plus qu'elle était plus versatile, car il prenait en pitié la souris sous les griffes du chat, le chat dans la gueule du chien, le chien sous le bâton de l'homme, et l'homme, quel qu'il fût, sous la domination d'un tyran. C'est ainsi qu'en s'attachant toujours au plus faible, il eut toujours à lutter contre le plus fort. Mais dans cette lutte perpétuelle, son courage avait quelque chose de divin; car il lui semblait bien qu'il n'était pas seul, et que la Providence aussi combattait pour les malheureux.

Cette confiance en Dieu, première impression de son enfance, consolation de toute sa vie, fut singulièrement exaltée par la lecture de quelques livres pieux et amusans, entre autres par la Vie des Saints. Il y avait dans le cabinet de son père un énorme in-folio renfermant toutes les visions des ermites du désert. Ravi des miracles qu'il y voyait, persuadé que la Providence vient au secours de tous ceux qui l'invoquent, il crut ue plus rien avoir à craindre de ses parens ni de ses maîtres, et résolut de s'abandonner à Dieu à la première occasion où il aurait à se plaindre des hommes. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Un jour, à cette époque il avait à peine neuf ans, un maître d'école chez lequel on l'envoyait étudier les élémens de la langue latine l'ayant menacé de le fouetter le lendemain s'il ne récitait pas couramment sa leçon, il prit à l'instant même le parti

VII

de dire adieu au monde et d'aller vivre en ermite au fond d'un bois. Le matin du jour fatal il se leva tranquillement, mit en réserve une portion de son déjeuner, et, au lieu de se rendre à l'école, il se glissa par des rues détournées et sortit de la ville. Heureux de sa liberté, sans inquiétude de l'avenir, ses regards se promenaient avec délices sur une multitude d'objets nouveaux qui lui semblaient autant de prodiges. La campagne était fraîche et riante; les bois, les prairies, les collines se déroulaient devant lui, et il se voyait avec admiration seul et libre au milieu de ce brillant horizon. II marcha environ un quart de lieue dans un joli sentier jusqu'à l'entrée d'un bouquet de bois d'où s'échappait un petit ruisseau. Ce lieu lui parut un désert, il le crut inaccessible aux hommes et propre à remplir ses projets. Résolu de s'y faire ermite, il y passa toute la journée dans la plus douce oisivelé, s'amusant à ramasser des fleurs et à entendre chanter les oiseaux. Cependant l'appétit se fit sentir vers le milieu du jour. Il cueillit des mûres de haies, et arracha a ec ses petites mains des racines dont il fit un repas délicieux. Ensuite il se mit en prières, attendant quelque miracle de la Providence, et se rappelant tous les saints ermites qui, dans la même position, avaient reçu les secours du ciel; il lui semblait toujours qu'un ange allait lui apparaitre et le conduire dans une grotte sauvage ou dans un jardin miraculeux. Cette agréable attente l'occupa le reste du jour. Cependant le soleil était déja sur son déclin, l'air se rafraîchissait insensiblement, et les oiseaux avaient cessé leur ramage. Le petit solitaire se préparait à passer la nuit sur l'herbe au pied d'un arbre, lorsqu'à l'entrée de la plaine il aperçut la bonne Marie Talbot qui l'appelait à grands cris. Son premier mouvement fut de fuir dans la forêt; mais la vue de cette pauvre fille qui tant de fois avait essuyé ses larmes, et qui en versait en le retrouvant, l'arrêta tout court; il s'élança vers elle, et se mit aussi à pleurer.

Dès qu'il lui eut confié le sujet de ses peines, elle commença par le rassurer, puis elle lui raconta que son père et sa mère avaient ressenti les plus vives inquiétudes de ne pas le voir revenir à l'heure du diner; qu'elle était allée le chercher d'abord chez son maître qui avait paru surpris de son absence; qu'ensuite elle s'était enquis dans le voisinage à des gens de la ville, puis à des gens de la campagne, qui de l'un à l'autre et de proche en proche lui avaient indiqué le chemin qu'il avait pris. En parlant ainsi elle le couvrait de tant de caresses que sa vocation commença à s'affaiblir, et qu'il se décida enfin, quoique avec un peu de peine, à renoncer à son ermitage. De retour dans sa famille, son père et sa mère lui firent raconter comment il avait vécu; ensuite ils lui demandèrent ce qu'il aurait fait dans le cas où il n'eût rien trouvé dans les champs. Il ne manqua pas de leur répondre qu'il était sûr que Dieu l'y aurait nourri en lui envoyant un corbeau chargé de son dîner, comme cela était arrivé à saint Paul l'ermite. « On rit beaucoup de la simplicité de cette réponse, disait un jour Bernardin de Saint-Pierre, et cependant la Providence a fait depuis de plus grands miracles en ma faveur, lorsqu'elle me protégea au milieu des nations étrangères où

je m'étais jeté seul, sans argent et sans recommandation, et, ce qui est encore plus merveilleux, lorsqu'elle me protégea dans ma propre patrie contre l'intrigue et la calomnie. »

Cette petite aventure, qui décelait une ame passionnée, donna quelques inquiétudes à sa famille. On crut nécessaire de l'éloigner de la maison paternelle, et, peu de jours après, il fut conduit à Caen chez un curé qui habitait un joli presbytère aux portes de la ville, et qui avait un grand nombre d'élèves. Les jeux de cet åge, l'exemple de ses camarades, donnèrent bientôt une autre direction à ses idées. N'ayant pu devenir le plus saint des er:nites, il devint le plus espiègle des écoliers, et peu de jours s'écoulaient sans que ses ruses ne missent en défaut la surveillance de toute la maison. Parmi les tours dont il gardait le souvenir, il en est un qui avait si bien exercé la finesse de son esprit, qu'il prenait toujours plaisir à le raconter. 11 y avait dans un des angles d'une cour interdite aux élèves, près de la porte de sortie, un superbe figuier dont tous les matins le jeune observateur admirait de sa fenêtre les branches couvertes des fruits les plus appétissans. De l'admiration il passa à la convoitise. Trois figues surtout, pendantes, violettes, entr'ouvertes, et qui laissaient couler le miel, le tentaient si vivement, qu'il ne songea plus qu'au moyen de se les approprier. La chose n'était pas facile. Deux chiens et une grosse fille nommée Janneton, véritable servante maîtresse, vive, alerte, terrible, semblaient avoir été commis à la garde du fruit défendu. Cependant, à force d'y songer, il crut avoir trouvé le moyen d'échapper à leur vigilance: c'était un samedi soir, il fallait attendre le dimanche. L'inquiétude et l'espérance le tinrent éveillé toute la nuit ; vingt fois il fut sur le point de renoncer à une entreprise si périlleuse; mais lorsque le matin il put entrevoir du coin de la fenètre l'arbre couvert de ses fruits dorés des premiers rayons du jour, la crainte s'envola, la conquète fut résolue.

La matinée du dimanche n'offrit aucune occasion favorable. Après le diner on se rassemble pour aller à vêpres; le moment est attendu et prévu. Les rangs se forment, on traverse la cour à la hâte pour gagner la porte de sortie; aussitôt le petit maraudeur s'esquive et disparaît derrière le figuier. Déja la troupe se met en marche; il entend le bruit de la serrure et des verrous. Le voilà pris comme le cerf de la fable. Comment ferat-il rouvrir cette porte? C'est ce qui l'inquiète peu, sa prévoyance a pourvu à tout. Déja l'arbre est escaladé, déja il en courbe les branches, il en touche les fruits, lorsque les aboiemens du chien attirent dans la cour la terrible Janneton. Son regard inquiet et vigilant se promène autour d'elle. Le coupable reste un moment glacé d'effroi ; cependant il se remet, et, pour se débarrasser de cet Argus, il tire un cordon qu'il avait eu soin d'attacher à la sonnette du réfectoire. Janneton rentre dans la maison, n'y voit personne et croit s'être trompée. Un second cordon, également attaché à la sonnette de la rue fait aussitôt son office; Janneton accourt tout effarée, ouvre la porte, et s'étonne de n'y voir personne. De nouveau rappelée par la sonnelte du réfectoire, elle perd la tête, va d'un côté, revient de l'autre, laisse tout

ouvert, et, toujours frappée d'une nouvelle stupeur, elle s'imagine que le diable au moins s'est emparé du presbytère. Pendant qu'elle remplit la maison de ses cris, notre maraudeur ne fait qu'un saut de l'arbre vers la rue; il emporte ses figues, et se glisse dans une allée, où il attend joyeusement le retour de ses camarades, en savourant le prix de sa victoire.

Le souvenir de ce tour d'écolier égayait singulièrement Bernardin de Saint-Pierre. Il ne pouvait s'empècher de rire en se rappelant la figure comique, l'air effaré, les signes de croix de cette grosse fille, lorsqu'elle courait de la cour à la rue, de la rue au réfectoire, au bruit de toutes les cloches du presbytère. « Saint-Augustin, disait-il agréablement, s'accusait du larcin de quelques poires; et moi, qui ai volé des figues, je n'ai jamais pu m'en repentir. »>

Ces traits de son enfance semblent prouver qu'il vivait dans une espèce d'isolement au milieu de ses camarades. En effet, tous ses goûts étaient solitaires, et son cœur profondément sensible se tournait sans cesse vers ses premières affections. Il regrettait sa mère et sa sœur ; il regrettait de n'avoir presque jamais vu ses frères, qu'il aurait voulu aimer. Ses desirs le ramenaient toujours au sein de sa famille. Tout lui paraissait aimable sous le toit paternel. Quand il songeait au chien et au perroquet de la maison, il se faisait une si agréable image de leur bonheur, que des larmes involontaires venaient mouiller ses yeux. La pauvre Marie Talbot avait aussi une bonne part à ses regrets. Pouvait-il oublier le temps où, lorsqu'il perdait ses livres de classe, elle prenait secrètement sur ses gages pour lui en acheter d'autres, afin de lui éviter la punition de sa négligence? Et ses toilettes du dimanche, avec quelles délices elles revenaient à sa mémoire ! Il lui semblait toujours voir cette bonne fille environnant sa tête d'une multitude de papillotes à l'amidon, pour le conduire ensuite d'un air triomphant à la messe de la paroisse. Et ces jolis goûters sur l'herbe, ces gâteaux exquis, ces promenades sur le bord de la mer, ces lectures dans le grand volume infolio, croyait-on avoir remplacé tout cela par les froides leçons d'un régent et l'étude fastidieuse du grec et du latin? A ces tendres souvenirs venait encore se mêler celui de sa marraine, belle et noble dame qui s'offrait à son imagination avec toute la majesté d'une reine, et cependant avec la grâce et l'indulgence d'une mère. Cette excellente femnie, instruite des regrets de son filleul, et devinant tout ce qu'il n'eût osé dire, obtint facilement son retour dans sa famille. Il y rentra après dix mois d'absence, avec des démonstrations de joie qu'il serait difficile d'exprimer. Sa tendresse pour sa marraine s'en accrut sensiblement; dès ce jour elle exerça sur tous ses goûts une influence qui ne lui fut pas inutile, car c'était l'influence d'un esprit supérieur, qui ne se fait sentir que par l'admiration et l'amour.

Bernardine de Bayard comptait parmi ses aïeux le héros dont elle portait le nom. En perdant son mari, elle avait été réduite, suivant la coutume de Normandie, à un modique douaire qui ne pouvait suffire à ses besoins. Née dans l'opulence, habituée à la prodigalité, elle supportait avec peine la mauvaise fortune; ce qu'elle

P

regrettait de la bonne, c'était surtout le pouvoir de donner. La générosité, cette vertu brillante qui fait pardonner aux grands la plupart de leurs vices, est un vice pour ceux que la fortune abandonne. Triste exemple de cette vérité, la comtesse de Bayard se vit enfin réduite à flatter ceux que jadis elle obligeait d'un regard. Une politesse extréme, le ton de la cour, un grand nom, un reste de beauté, ne purent toujours éloigner d'elle la honte qui suit la misère quand la misère arrive sans la résignation. Elle y échappait cependant presque toujours par la supériorité de son esprit, et l'ascendant de sa naissance. Au lieu de fuir ceux qui lui avaient ouvert leur bourse, elle les rassemblait autour d'elle, elle en faisait sa société la plus intime, et les charmait si bien par ses grâces et son aménité, qu'elle leur ôtait la force de lui jamais rien demander. Touchait-elle son mince revenu? elle se hâtait aussitôt de les réunir, non pour s'acquitter, mais pour leur donner une petite fête dont elle était le principal ornement. Elevée dans la société des vieux courtisans de Louis XIV, elle les avait presque tous vus disparaitre avec la splendeur du siècle. Son imagination, vivement frappée de tant de grandeurs évanouies, en avait retenu une teinte de mélancolie qui contrastait avec sa conversation légère, galante, spirituelle, et semée d'une multitude d'anecdotes qui ne tendaient pas toujours à faire regretter le temps passé. Paraissait-elle dans un cercle, on l'entourait, on se pressait pour l'entendre: avec quel charme elle racontait alors les exploits du grand Condé, les amours de Louis, ou les romanesques aventures de mademoiselle de Montpensier! Cette princesse, vers la fin de sa vie, s'était retirée en Normandie, dans son château d'Eu. Elle y avait accueilli et distingué madame de Bayard qui habitait une terre voisine, et qui était alors jeune, riche et charmante. Souvent, dans leurs promenades solitaires, mademoiselle de Montpensier s'arrêtait avec de simples villageoises, et se plaisait à leur faire conter leurs amours, leur mariage, et leurs peines si faciles à soulager. Elle écoutait ces récits naïfs avec des yeux pleins de larines, et plus d'une fois, en reprenant le chemin du château, elle s'étonnait de voir tant de bonheur où il y avait tant de besoins et si peu de desirs. « Que ne suis-je née dans une cabane! disait-elle avec amertune; j'aurais vécu heureuse, j'aurais vécu aimée, j'aurais pressé sur mon sein des enfans chéris, et l'ingratitude des hommes me serait restée inconnue ! » En rapportant ces paroles, madame de Bayard était toujours vivement émue, et ses auditeurs, touchés des larmes qu'ils lui voyaient répandre sur les maux qu'entraine la haute fortune, et tournant sur elle des regards attendris, étaient tentés de pleurer à leur tour sur ceux qui suivent la pauvreté. Ses récits vifs et animés, le singulier contraste de son élégance et de sa misère, de ses brillans souvenirs et de sa situation présente, pénétraient de respect le jeune de Saint-Pierre, et remplissaient son esprit des souhaits les plus bizarres. Il voulait devenir grand seigneur pour être heureux comme un paysan; aimable et savant pour plaire à sa marraine; riche pour lui tout donner. Et lorsque dans un âge avancé il se rappelait ces premières impressions de l'enfance, il disait que l'aspect de ma

dame de Bayard, son air de noblesse, son affabilité, son ton, ses récits, l'avaient fait toucher au grand siècle de Louis XIV.

Le caractère de son parrain, M. de Savalette, ne ressemblait guère à celui de madame de Bayard. Riche, dur, avare, dédaigneux, il grondait toujours, n'encourageait jamais, et répondait régulièrement au compliment que son filleul venait lui faire chaque année, au premier janvier, par une leçon d'économie et une tape sur la joue. Avec cela, l'enfant était aussitôt congédié. En pareille circonstance, la pauvre marraine ne manquait pas d'accompagner les louanges qu'elle prodiguait, d'une tendre caresse et d'un petit cadeau. Un jour, après avoir vainement promené ses regards dans toutes les parties de sa chambre, voyant qu'elle n'avait plus rien à donner, elle se mit à pleurer, et pressant les mains de son filleul, elle ne pouvait se résoudre à le quitter. L'enfant, ému de sa peine, et se rappelant qu'il avait reçu le matin une pièce d'argent pour ses étrennes, imagina de la laisser glisser sous le coussin de cette excellente femme, croyant au moins rétablir sa fortune! Hommage d'une ame innocente et pieuse, qui ne pouvait offenser celle qui en était l'objet! hommage religieux, que l'amour déposait avec respect aux pieds du malheur, comme on dépose une offrande sur les autels de la Divinité!

A son retour dans la maison paternelle, il reprit avec délices ses premières occupations. Il recueillait des insectes, élevait des oiseaux, cultivait son jardin, et relisait sans cesse la Vie des Saints. Mais ces plaisirs furent encore interrompus par une circonstance qui éveilla en lui un nouveau goût, celui des voyages. Depuis longtemps sa famille était liée avec un capucin du voisinage, homme agréable qui s'était fait l'ami de la maison en caressant les enfans et en leur donnant des dragées. Chaque jour il rendait visite au petit solitaire, c'est ainsi que s'appelait notre écolier depuis sa fuite dans le désert. Sa bonté captiva le cœur d'un enfant qui ne demandait qu'à aimer. Le frère Paul était un des plus amusans capucins du monde, ayant toujours quelque histoire plaisante à raconter, et sachant à la fois éveiller et satisfaire la curiosité. Sur le point de faire une tournée en Normandie, il pria M. de Saint-Pierre de lui confier son fils, auquel il promettait instruction et plaisir. Sa proposition fut accueillie avec empressement, et voilà notre petit ermite, devenu apprenti capucin, voyageant à pied, le bâton à la main, suivant ou précédant sou guide, et se croyant déja un grand personnage. Le soir, son compagnon le conduisait soit dans un couvent, soit dans un château, soit même chez quelque riche villageois, et partout il se voyait accueilli, fèté, caressé, soupant bien, dormant bien, et prenant goût au métier. Les dames surtout, charmées de son air éveillé, ne manquaient jamais de remplir ses poches de toutes sortes de friandises pour lui faire oublier les fatigues du voyage. Malgré cette précaution, il demandait souvent à se reposer. Son guide se gardait bien alors de le contredire; mais ayant recours à la ruse, il lui montrait dans le lointain une belle forêt, ou une prairie émaillée, lui promettait de s'y arrêter, puis commençait une histo

riette dont l'intérêt ne manquait pas de redoubler à l'approche du but qui, bientôt dépassé, reparaissait toujours à l'horizon sous les plus rians aspects. Ainsi, de plaisir en plaisir, d'histoire en histoire, on arrivait au gite sans s'être aperçu de la longueur du chemin. La tournée dura quinze jours, et le petit voyageur fut si satisfait de cette vie indépendante, qu'à son retour il annonça sérieusement le dessein de se faire capucin. Et comme il racontait ses aventures à sa famille réunie pour l'entendre, il se prit à dire que vraiment les capucins étaient fort heureux; qu'ils faisaient bonne chère, et que dans un couvent où il s'était arrêté, il avait vu qu'on leur servait à chacun une tête de veau. Son père rit beaucoup de cette exagération, et lui demanda où il prétendait qu'on eût pris toutes ces têtes. Cette objection lui troubla l'esprit, et lui donna à penser qu'il n'avait peut-être pas bien observé la vie des capucins.

C'est à peu près à cette époque que sa marraine, pour encourager ses études, lui fit présent de quelques livres, parmi lesquels se trouvait Robinson. Peut-être avaitelle compté sur l'effet de ce roman pour changer le cours de ses idées; mais elle ne put prévoir la révolution singulière que sa lecture allait opérer. Frappé d'une situation si neuve et si touchante, il ne put jamais s'en détacher. L'ile déserte, les lamas, le perroquet, Vendredi, devinrent l'unique objet de ses pensées, et l'impression fut si vive, qu'elle influa peut-être sur le reste de sa vie, et qu'on en retrouve des traces dans tous ces projets et dans tous ses ouvrages.

La première lecture fut une espèce d'enchantement. Chaque soir il s'endormait avec Robinson dans quelque agréable solitude, défrichant la terre, plantant des arbres, lisant la Bible, élevant des palissades, et se défendant seul contre une armée de sauvages. Les nuits et les jours s'écoulaient ainsi dans des rêveries délicieuses. Ce pendant il venait d'atteindre l'âge de douze ans ; son cœur déja troublé par des desirs vagues, mais pleins de charmes, commençait à sentir que Robinson est un modèle imparfait de l'homme. La tête de ce solitaire renferme bien le germe des arts et des sciences; la nécessité les fait éclore; mais on n'y sent point le feu des passions qui les font fleurir, et qui sont elles-mêmes les premiers mobiles de la vie humaine : l'amour et l'ambition.

Robinson n'est que la tête d'un homme, il lui manque un cœur. On le voit, à la vérité, touché d'un sentiment religieux, diriger ses méditations vers le ciel : et cette lueur divine qui se reflète sur toutes les situations de sa vie mélancolique en fait sans doute le plus grand charme : mais on ne le voit jamais, ni réchauffé de la chaleur de l'amour, ni agité de ces ressouvenirs qui acquièrent tant d'énergie dans la solitude, et ajoutent des regrets particuliers à chacune de nos privations. Au sein de l'abondance, même dans sa misère, il ne desire jamais une compagne, sans laquelle aucune vie ne peut être appelée humaine, suivant cette parole aussi ancienne que le monde : Il n'est pas bon que l'homme soit seul.

C'est une chose singulière que de voir ces idées va

gues et confuses se développer peu à peu dans le cœur d'un enfant qui cherchait à les débrouiller et à les comprendre. Chose plus singulière encore! par un instinct unique et prodigieux à cet âge, il se mit à refaire ce livre, sans le vouloir, devinant comme par inspiration tout ce que l'auteur avait oublié d'y mettre. C'est ainsi qu'en se mettant à la place de Robinson, il sentit que cet ouvrage si ingénieux ne peut cependant s'appliquer à aucun homme en particulier; car l'enfance de l'homme doit être long-temps protégée par le secours d'autrui, et l'intelligence est plutôt le résultat des préjugés de la société que des lumières indirectes de la nature.

Pour construire sa cabane, pour cultiver son jardin, il avait souvent besoin d'un compagnon. De cette faiblesse qui le forçait de recourir à ses semblables, il tira cette conséquence, que l'être le plus isolé est nécessairement lié avec le genre humain; ce qui en fait dans tous les cas un être moral, obligé de rendre à ses semblables les secours qu'il en a reçus. De cette conséquence il tira cette autre conclusion, qu'aucun homîme ne peut étre heureux si la société dans laquelle il vit n'est heureuse elle-même; ce qui le conduisit naturellement à s'occuper de la recherche du bonheur.

Le bonheur! mot ravissant, qui n'échappe à notre adolescence qu'avec les vœux de l'amour. Pourquoi ces rêveries solitaires, ces prières ardentes? Jeune homme, que demandes-tu à l'avenir? Un cœur qui réponde aux battemens du tien. Doubler ton être ou mourir; aimer éternellement, uniquement, infiniment, voilà ta seule espérance. Tu ne connais encore l'amour que par le desir, et déja sa seule image te rend heureux! Attends quelques jours seulement, et tu trouveras le bonheur jusque dans tes larmes.

Cédant à ces douces inspirations, il imagina de peupler son île, et d'y supposer des amis, des femmes, des enfans. L'établissement de ces enfans le liait bientôt à des peuples voisins; de-là naissaient des amitiés et des haines, des fètes et des querelles. Ces désordres nécessitaient des lois; le maintien de ces lois, un plan d'éducation publique; l'éducation faisait naître l'harmonie constante de la société, qui, réunie par le devoir, le besoin et l'habitude, devenait bientôt semblable à une ruche dont toutes les abeilles concourent invariablement au même but.

Le développement de ces premiers rêves de la jeunesse de Bernardin de Saint-Pierre est ici tel que luimême se plaisait à le rappeler. Les esprits méditatifs s'étonneront sans doute, de la marche, de la gradation et du lien de ses pensées, qu'il reproduisit plus tard avec tant de charme dans ses divers ouvrages, et principalement dans l'Arcadie, l'Amazone, et Paul et Virginie, tableaux délicieux de cette société qui devait ramener l'innocence des premiers jours du monde. 11 est intéressant de voir un enfant de douze ans s'élever, par la lecture de Robinson, jusqu'aux théories d'une profonde politique, trouver les bases du bonheur social dans les plus doux penchans de la nature, et travailler, comme Platon, à un code de lois pour un peuple imaginaire. Cette dernière pensée fut cello

[merged small][ocr errors]
« PreviousContinue »