Page images
PDF
EPUB

de toute sa vie : à vingt-cinq ans il voulut aller fonder une colonie au fond de la Russie, sur les bords du lac Aral; à trente, il vendit son patrimoine pour se rendre à Madagascar, avec un projet de république ; à trente-huit, il esquissait le premier livre de l'Arcadie; à cinquante deux, il publiait les Vœux d'un Solitaire, et à soixante-dix, il recommençait l'Amazone.

Il était dans ces dispositions romanesques, lorsqu'un de ses oncles, nommé Godebout, capitaine de vaisseau, vint annoncer son prochain départ pour la Martinique. A cette nouvelle l'imagination du jeune homme s'enflamme; il veut réaliser tous ses plans d'institutions humaines; il ne voit qu'iles désertes, forteresses, sauvages, gouvernemens. Son oncle, qui croit reconnaître dans ses desirs un penchant invincible pour la marine, se charge d'obtenir le consentement de son père; il l'obtient, et le jeune législateur monte sur le vaisseau, bien résolu de se faire roi à la première île déserte qu'il va rencontrer. Le mal de mer, les dures occupations auxquelles il était condamné, les brusqueries de son oncle, mirent bientôt les regrets à la place de l'espérance, et ne tardèrent pas à dissiper ses illusions. La mer était toujours calme, on n'avait pas même l'espoir d'une tempète, et les îles désertes ne paraissent pas très-communes dans ces parages. Encore s'il avait eu le frère Paul pour charmer ses ennuis! mais aucune consolation ne lui était laissée. Bref, il vit les rives de l'Amérique, et le voyage ne lui laissa d'autres souvenirs que la tristesse de ses deux traversées.

Son père, dégoûté de tant d'essais infructueux, ne songeait plus à lui faire continuer ses études; mais,madame de Bayard, qui jugeait mieux des dispositions de son filleul, réussit à le faire rentrer en grâce. Cette fois il fut envoyé chez les Jésuites à Caen, où il ne tarda pas à obtenir de brillans succès. Peu de temps après il perdit sa marraine, et il lui sembla qu'il venait de perdre une mère. Dans son désespoir, il fit pour elle une oraison funèbre où il exprimait avec enthousiasme ses regrets et sa reconnaissance: et c'est ainsi que son premier écrit fut inspiré par sa première douleur.

Le chagrin qu'il ressentit de cette perte ne fit qu'accroître son penchant pour la solitude, et le prépara aux nouvelles impressions qu'il allait bientôt recevoir. On sait avec quelle adresse les jésuites captivaient leurs elèves, et les attiraient à eux par de lectures faites pour toucher vivement les ames. Les veilles des fêtes des saints de leur ordre, ils avaient établi des espèces de demi-congés où chaque professeur lisait à son auditoire les voyages de quelque missionnaire jésuite. On peut juger de l'attention des élèves par l'intérêt singulier de ces relations. Tantôt ils se sentaient attendris au récit des persécutions et des tortures que le martyr éprouvait chez les peuples barbares; tantôt l'assemblée entière etait ravie d'admiration en le voyant sortir sain et sauf des profondeurs d'un cachot ou des flammes d'un bùcher, recevoir les hommages de ses néophytes et faire, en se promenant avec eux, quantité de miracles. Ces lectures rappelaient au jeune de Saint-Pierre d'autres lectures encore présentes à son imagination. Il ne concevait rien de plus agréable que de voguer d'ile en ile, de

côtoyer les rivages du Gange ou de l'Amazone, de traverser les vastes forêts du Nouveau-Monde, et, chemin faisant, d'apaiser les tempètes, de convertir les peuples, et de voir les tigres lui lécher les pieds, ou les dauphins rapporter son crucifix du sein des flots. Age précieux d'innocence et de simplicité, où l'on croit plus à ce qu'on lit qu'à ce qu'on voit, où l'imagination nous environne de ses prestiges, comme pour nous dédommager des tristes réalités du reste de la vie! Bientôt les lectures publiques ne suffirent plus à sa curiosité. L'heure de rentrer en classe sonnait, le récit était interrompu; et comment travailler lorsqu'on laissait un martyr entre les mains des Sauvages, lorsque le bûcher était allumé, et que des anges venaient d'apparaître dans le ciel? Le grec, le latin, les jeux mêmes étaient oubliés pour réver au dénouement de cette aventure. Enfin le goût de ces relations pieuses devint une espèce de fureur; non-seulement notre écolier achetait tous les volumes qu'il pouvait se procurer, mais encore il dérobait ceux de ses camarades et jusqu'à ceux de son régent. Aucun voyage n'était en sureté; un livre oublié était un livre pris. Il lisait en classe, dans les jardins, dans les promenades, se passionnant pour ses héros au point d'oublier tout ce qui l'environnait. Son professeur, l'ayant puni plusieurs fois inutilement, le fit venir dans son cabinet pour chercher à découvrir la cause d'une négligence si coupable. Pressé de parler, il avoua, en baissant les yeux, qu'il était tourmenté du desir de voyager et d'être martyr. Cette double vocation fit sourire le jésuite, qui, loin de le rebuter, se mit à faire l'éloge des missionnaires, et lui proposa de l'associer aux travaux des pères qui allaient précher la foi aux Indes, à la Chine et au Japon. «Nous aurons grand soin de vous, lui dit-il, et peutêtre serez-vous un jour, selon vos souhaits, un illustre martyr ou un fameux voyageur. » Cette promesse enchanta le néophyte, qui écrivit aussitôt à son père pour lui demander la permission de se faire jésuite, attendu qu'il était absolument décidé à convertir les peuples sauvages. M. de Saint-Pierre, surpris de cette nouvelle vocation, s'empressa de rappeler son fils auprès de lui, en promettant toutefois de ne pas contrarier ses projets. Pénétré de joie, la tête pleine de prodiges, et pensant aux grandes fatigues de ses prochains voyages, le jeune homme monta en diligence, et arriva au Havre où il était attendu. La première personne qu'il aperçut en approchant de la ville, fut la bonne Marie Talbot, qui le reçut d'un air triste, les larmes aux yeux, et qui lui dit en soupirant : « Quoi! monsieur Henri, vous voulez donc vous faire jésuite? » 11 lui répondit en l'embrassant. Arrivé à la maison paternelle, il trouva sa mère dans une égale affliction, ce qui le toucha vivement, mais sans ébranler sa vocation. Le frère Paul vint encore lui conter des histoires. On lui fit lire les plus célèbres voyageurs, et peu à peu l'impression des missionnaires s'étant affaiblie, il fut plus facile d'obtenir de lui qu'il achèverait ses études et qu'il se déciderait après. C'est alors qu'il fut envoyé au collège de Rouen, où il fit sa philosophie et obtint le premier prix de mathémnatiques en 1757, sous le professeur Le Cat. Il était âgé de vingt ans,

De ces lectures si délicieuses, des dispositions qu'elles éveillèrent, il lui resta cet esprit religieux qui lui montrait partout la main de la Providence, et cet amour de la liberté qui ne lui permit jamais de garder aucune place. Mais les souvenirs du collége étaient loin d'avoir le charme des souvenirs de la maison paternelle. La perte d'un ami tendrement aimé, la nouvelle de la mort de sa mère, tout, jusqu'au prix qu'il remporta, avait laissé dans son ame des impressions douloureuses. Et quant à ce dernier fait, nous avons sous les yeux quelques notes où il s'accuse d'avoir été tourmenté dans sa jeunesse de deux passions terribles, l'ambition et l'amour, l'ambition surtout, qu'il attribuait à ces concours, à ces rivalités dont il s'était si souvent loué d'être le premier. Tons les vices de la société, disait-il, sortent des colleges. D'abord notre séparation d'avec les parens fait naitre l'indifférence absolue pour la famille; et sans l'amour de la famille, il ne peut exister d'amour de la patrie. Vient ensuite l'émulation, qui n'est qu'une ambition déguisée, qui se tourne en haine dans le monde. Ajoutez à tant d'inconséquences les prix donnés aux beaux discours et jamais aux bonnes actions; les éloges exclusifs des héros de la Grèce et de Rome, comme si nos pères n'avaient rien fait pour la gloire, comme si la chose la plus utile pour un Français était de lui apprendre ce qu'étaient les Grecs et les Romains. A cette première instruction succède celle du monde, des affaires, des femmes, qui n'a aucun rapport avec les souvenirs d'Athènes et de Rome. Ainsi, d'un côté l'éducation du monde affaiblit les forces de l'ame, flatte les vices heureux, honore les ambitions puissantes; de l'autre, l'éducation de college nous exagère nos propres forces ou les use sur des objets imaginaires. Tel se croit capable d'imiter Mutius Scévola qui se plaint d'une égratignure. Au lieu de soutenir notre faiblesse par des exemples tirés des conditions les p'us simples de la société, on irrite notre orgueil, on éveille notre ambition, en nous faisant admirer les conquêtes d'Alexandre, le suicide de Caton, la fureur de Brutus, comme si nous devions un jour dévaster la terre, arracher nos entrailles, ou faire égorger nos en. fans. Faible mortel! voilà donc les signes de ta raison, les modèles de ton héroïsme, les preuves de ta sagesse ; voilà ce qu'on t'apprend à admirer le pillage de l'univers, un suicide et un assassinat! Ah! la voix des prophètes nous crie encore à travers les siècles, que celui qui sème du vent doit s'attendre à recueillir des tempètes!

:

Il est un autre péril plus grand encore que celui de fausser la pensée; c'est celui de dépraver le cœur, de briser les affections de famille et de les remplacer par des affections étrangères. M. de Saint-Pierre se souvenait avec attendrissement que dans sa première enfance il ne quittait jamais la maison de son père sans éprouver les plus vives angoisses. Séparé de ceux qu'il aimait, il ne pouvait songer qu'à les revoir. Loin de se livrer à des amitiés nouvelles, il s'éloignait de ses camarades et de leurs jeux brillans, comme il s'éloigna plus tard des hommes et de leurs jeux cruels. Mais un long séjour au college affaiblit peu à peu la ferveur de ce sentiment. Un de ses camarades plus âgé que lui, et qui, ainsi que

lui, était tendre, studieux, mélancolique, lui inspira une amitié si passionnée, qu'elle absorba bientôt toutes ses facultés. M. de Chabrillant avait ces goûts simples et vertueux qui marquent toujours une ame supérieure lorsqu'ils sont le fruit de la réflexion : c'était un de ces jeunes gens précoces à qui une sensibilité exquise tient lieu de sagesse. Son caractère formait un parfait contraste avec celui du jeune de Saint-Pierre. Il avait un nom, de la fortune, des talens, et il méprisait la gloire, l'argent et les hommes. Sa plus douce fantaisie était de se dérober au monde, de labourer un champ, d'habiter une chaumière. Son ami, au contraire, quoique sans fortune, sans titre, sans protecteur, livrait son ame à tous les genres d'ambition. Il voulait courir les mers, fonder des républiques, combattre, écrire, réformer les peuples corrompus et civiliser les nations barbares. Celui qui possédait tout, n'aspirait qu'à l'obscurité; celui qui ne possédait rien, voulait gouverner le monde, et n'aspirait qu'à la renommée. Souvent ils se livraient à des discussions véhémentes sur ces graves questions qui ont occupé la vie des sages. M. de Chabrillant faisait de beaux discours de morale dans le genre de Plutarque; son ami lui répondait par des fictions séduisantes dans le genre de Platon; et sans jamais parvenir à s'accorder, ils s'aimaient chaque jour davantage.

L'époque des vacances étant venue, le jeune de SaintPierre fut rappelé dans sa famille, et cette nouvelle, attendue autrefois avec tant d'impatience, reçue avec tant de joie, ne lui apporta qu'un sentiment de tristesse. Il vit avec surprise que la maison paternelle n'était plus sa première pensée; mais sans approfondir pour lors ce nouveau sentiment, il ne songea qu'à obtenir de son père d'aller passer les vacances chez M. de Chabrillant. Ainsi s'étaient brisés peu à peu les liens de la famille. Qu'il y avait loin de ce qu'il venait d'éprouver, à l'horreur avec laquelle il eût repoussé, deux années auparavant, la seule pensée de quitter la maison paternelle ! Mais aussi que de moyens on avait employés, que de peines on s'était données pour détourner ses tendres affections, et pour lui faire oublier ce qui avait ravi son enfance!

Les deux amis partirent ensemble, bien résolus de ne se jamais quitter: projets inutiles que les mortels ne devraient jamais faire ! La santé délicate de Chabrillant ne put résister à la crise qui sépare l'enfance de l'adolescence; chaque jour on le voyait dépérir. Près d'expirer, il ne songeait qu'aux douleurs de son ami; il lui rappelait le souvenir d'Étienne de la Boétie, et faisant allusion à ses paroles qu'ils avaient tant admirées, « il le priait » aussi d'avoir courage, et de montrer par effet que les » discours qu'ils avaient tenus ensemble pendant la santé, » ils ne les portaient pas seulement en la bouche, mais » engravés bien avant au cœur pour les mettre en exé» cution. 1» Ainsi ce bon jeune homme ne voy it dans la mort qu'un moyen d'essayer sa vertu ; et lorsqu'à sa dernière heure il tournait vers son ami son dernier regard,

Voyez la Mesnagerie de Xénophon, etc.. traduite du grec par Étienne de la Boétie, et publiée par Montaigne qui inséra à la suite une relation bien touchante de la mort de son ami.

[ocr errors]

il lui dit d'une voix mourante: « Henri, ne pleure pas, ce n'est pas pour toujours! » Cette perte laissa dans l'ame du jeune de Saint-Pierre un regret que rien ne put effacer. Il lui donnait encore des larmes lorsque lui-même, parvenu au terme de la vie, il n'aimait à se rappeler du passé que le temps où l'amitié lui était apparue sous la forme la plus touchante, pour disposer son ame à la vertu.

Mais les plus beaux jours de Bernardin de Saint-Pierre se sont évanouis! L'enfance n'est plus, et déja commencent les fautes de la jeunesse, les projets de fortune, les songes rapides de l'amour, et cette ambition qui tourmenta sa vie, et dont lui-même il avouait l'erreur :

Optima quæque dics miseris mortalibus ævi Prima fugit.....'

Le prix de mathématiques semblait indiquer sa vocation: il entra donc à l'école des ponts et chaussées, et il y étudiait depuis un an lorsqu'il apprit que son père venait de se remarier. Ce nouvel hymen devait faire tarir la source des bienfaits paternels. Pour comble de malheur, une mesure d'économie fit réformer, à la même époque, les fonds destinés à l'école, en sorte que la plupart des ingénieurs et tous les élèves furent remerciés. Frappé de ces deux coups inattendus, il prit aussitôt la résolution de solliciter du service dans le génie militaire. Ses premières démarches ayant été inutiles, un de ses compagnons d'infortune lui proposa d'aller à Versailles, où le ministre de la guerre formait un corps de jeunes ingénieurs. Avant de partir, ils se présentèrent chez leur ancien directeur pour en obtenir des lettres de recommandation. Celui-ci les différa dans l'intention de se donner le temps de placer quelques élèves auxquels il prenait plus d'intérêt. Fatigués d'attendre ces lettres, les deux solliciteurs prennent le parti de s'en passer, et se rendent à Versailles. Par un hasard singulier, le chef du nouveau corps attendait en ce moment les deux jeunes gens recommandés par le directeur. Accueillis comme des hommes protégés, ils reçoivent aussitôt leur brevet, et ne peuvent revenir de la facilité avec laquelle leurs vœux sont remplis. Bref, lorsque la méprise fut découverte, il n'était plus temps de la réparer, et ils eurent la double satisfaction d'être placés, et de l'être sans recommandation.

Ses appointemens étaient de cent louis: il reçut une gratification de six cents livres ; c'était une fortune inespérée, et il partit aussitôt pour Dusseldorf, où se rassemblait une armée de trente mille hommes commandée par M. le comte de Saint-Germain 2. II put juger alors des effets de cette gloire dont il avait été ébloui dès sa plus tendre enfance. Les scènes horribles que les historiens laissent dans l'ombre lorsqu'ils louent les héros, s'éclairerent tout à coup, et il fut épouvanté des fureurs et de la démence humaine. Toujours envoyé en avant pour faire des reconnaissances, ses regards ne rencontraient que des villages déserts, des champs dévastés, des femmes, des enfans, des vieillards qui fuyaient en pleu

[ocr errors][merged small]

rant leur chaumière. Partout des hommes armés pour détruire triomphaient des douleurs des hommes; partout la destruction était le comble de la gloire. Mais au milieu de tant d'actes de cruauté, un trait sublime vint consoler notre jeune philosophe, et lui montrer un homme où il n'avait encore vu que des victimes et des bourreaux. « Un >> capitaine de cavalerie, commandé pour aller au four» rage, se rendit à la tête de sa troupe dans le quartier >> qui lui était assigné. C'était un vallon solitaire où l'on » ne voyait guère que des bois. Il y aperçoit une pauvre » cabane, il y frappe; il en sort un vieil hernhuter' à la » barbe blanche. Mon père, lui dit l'officier, mon» trez-moi un champ où je puisse faire fourrager mes » cavaliers. — Tout à l'heure, reprit l'hernuter. Ce bon

>> homme se met à leur tète et remonte avec eux le val>> lon. Après un quart d'heure de marche, ils trouvent » un beau champ d'orge. — Voilà ce qu'il nous faut, dit » le capitaine. Attendez un moment, répond le con»ducteur, vous serez contens. Ils continuent à marcher, » et ils arrivent à un autre champ d'orge. La troupe » aussitôt met pied à terre, fauche le grain, le met en >> trousse et remonte à cheval. L'officier de cavalerie dit » alors à son guide: Mon père, vous nous avez fait aller » trop loin sans nécessité ; le premier champ valait mieux » que celui-ci. — Cela est vrai, monsieur, reprit le bon >> vieillard, mais il n'était pas à moi. »

Cependant une bataille générale se préparait. Un matin l'armée fut rangée sur deux lignes. Depuis trois heures elle était immobile et dans un morne silence, lorsque plusieurs aides-de-camp passèrent au grand galop en criant : « Marche la cavalerie ! » Au mème instant trente mille sabres parurent en l'air. M. de Saint-Pierre, chargé de porter des ordres à l'autre extrémité du champ de bataille, fut renversé dans la mêlée; il se releva froissé et blessé, poursuivit sa course, et rejoignit M. de SaintGermain, mais après avoir rempli sa mission. 11 le trouva exposé au feu le plus terrible et donnant tranquillement ses ordres. Plusieurs officiers témoignant leur impatience, et desirant sans doute se mettre hors de la portée du mousquet, ce général leur dit froidement : « Mes» sieurs, modérez un peu l'ardeur de vos chevaux. »

Le champ de bataille resta aux Français. Mais peu de jours après, M. de Saint-Germain ayant osé combattre les avis du maréchal de Broglie, fut disgracié, et l'on envoya pour le remplacer le chevalier du Muy. Dès lors tout alla mal dans l'armée. L'obéissance aveugle de ce dernier aux ordres du maréchal causa les plus grands malheurs. Chaque jour on éprouvait quelques nouvelles pertes. Un matin M. de Saint-Pierre reçut l'ordre d'aller reconnaître les positions occupées par le prince Ferdinand. I traversa la plaine de Warburg au milieu d'un brouillard épais, et trouva le général Fischer qui faisait bonne contenance. On distinguait à peine quelques hussards ennemis qui caracolaient autour de cette partie de l'avant-garde, en faisant le coup de pistole!.

Les hernhuters sont des espèces de quakers répandus dans quelques cantons de l'Allemagne. Ce trait est rapporté par l'auteur lui-même dans les notes du tome III des Etudes de la Nature.

XIV

Tout à coup un aide-de-camp du maréchal de Castries, le chevalier de La Motte, vint à passer à bride abattue, en criant: « Dans trois minutes vous allez avoir cinq mille hussards sur les bras. » Aussitôt la plaine se couvre de fuyards. Entraîné par la multitude, M. de SaintPierre courut long-temps sans pouvoir se dégager; enfin ayant peu à peu tiré sur la droite, il se trouva seul et vit ce nuage fondre sur la gauche. Arrivé à Warburg, tout était en confusion: les équipages encombraient le pont, les troupes se dispersaient, et les généraux ne savaient quel parti prendre. Ils délibéraient encore, lorsque le brouillard, se levant peu à peu, laissa voir l'ennemi à portée du canon. Il s'avançait sur trois colonnes et débordait l'armée française qui se trouvait au milieu du feu. Dans cette situation dangereuse, les officiers, ne prenant conseil que de leur courage, tentèrent de s'ouvrir un chemin dans les rangs ennemis. Un si généreux dévouement fut inutile, et le sacrifice de leur vie ne put sauver l'armée. Les fantassins, les cavaliers, les uniformes bleus, rouges, blancs, se précipitaient pèle-mėle du haut de la montagne. On avait à peine combattu et déja la déroute était complète. M. de Saint-Pierre s'élança avec son cheval sur des rochers si escarpés, que dans un autre moment il n'eût osé les regarder de sang froid. Parvenu au bord de la Dymel, dont les eaux ne roulaient que des cadavres, il la traversa à la nage au milieu du feu le plus vif, et il atteignit l'autre rive, d'où il put contempler cet horrible désastre. Les flancs de la montagne qu'il venait de quitter étaient couverts de malheureux Français morts ou blessés ; ils apparaissaient à travers la fumée du canon comme des ombres sanglantes; et atteints de tous côtés par le feu ennemi, ils mouraient sans pouvoir se défendre. Cet affreux spectacle se prolongeait sur toute rive.

Peu de temps après cette bataille, M. de Saint-Pierre, desservi par des chefs qui ne lui pardonnaient ni ses talens, ni sa franchise, ni d'occuper une place dans le génie militaire sans appartenir à ce corps, fut suspendu de ses fonctions, et reçut l'ordre de se rendre à Paris. Le voilà donc sans ressources, sans protections, et réduit à se justifier auprès de quelques grands, bien décidés à le trouver coupable. Il ne perdit cependant pas courage, et se rendit à Francfort, où il fit la rencontre d'un officier de hussards qui menait à sa suite une marchande de café de l'armée. Ils s'arrangèrent pour faire ensemble la route de Mayence, où ils arrivèrent un soir peu de temps avant la nuit. A l'aspect de cette grande ville, la maîtresse du hussard ne peut supporter la pensée d'y paraître en négligé. Elle fait arréter la voiture, se relève le teint avec un peu de rouge, met des plumes sur sa tête, et s'affuble d'un mantelet de soie blanc. Pendant qu'elle prépare sa toilette, ses deux chevaliers prennent à pied le chemin de la ville, et retiennent plusieurs chambres dans la meilleure auberge. Bientôt la voiture arrive avec fracas, et la voyageuse parait dans tout l'éclat de sa parure. L'hôtesse empressée s'avance pour la recevoir; mais saisie d'un scrupule soudain à la vue de son rouge et de son mantelet de soie, elle refuse obstinément de lui ouvrir sa maison. Ni les prières ni les menaces ne peuvent la toucher. Obligés de chercher

un autre logement, nos galans chevaliers parcourent ja ville entière, et partout, à l'aspect de leur compagne, ils essuient le mème refus. Enfin, après deux heures de supplications inutiles, ils furent trop heureux de se loger dans un méchant cabaret, où on leur servit un méchant souper. Il serait difficile de peindre la figure déconcertée de la pauvre voyageuse. Quant à M. de Saint-Pierre, il ne put jamais oublier cette bonne ville où un étranger pouvait coucher à la belle étoile, parce qu'une femme avait eu la fantaisie de mettre un peu de rouge.

Le lendemain il abandonna ces deux ridicules personnages et traversa la France en faisant les plus cruelles réflexions sur le mauvais état de ses affaires. Dégoûté de la guerre, n'ayant aucun dessein arrêté, il crut trouver quelques secours auprès de sa famille, et se rendit chez un de ses oncles à Dieppe. Dans le premier mo ment, sa tante parut charmée de le recevoir et le combla de caresses. Elle s'imaginait qu'il avait laissé ses chevaux et ses gens à l'auberge; mais quand elle apprit qu'il était venu seul et sur un cheval de louage, elle se refroidit insensiblement et finit par lui chercher querelle. Obligé de quitter la maison de son oncle pour se rendre au Havre, il y passa trois mois auprès de son père qui était remarié depuis un an. Mais s'étant aperçu que son séjour commençait à fatiguer sa belle-mère, il résolut de tenter encore une fois la fortune. Il lui restait six louis; un billet de la loterie de Saint-Sulpice doubla cette somme, et c'est avec ce petit renfort qu'il prit la route de Paris, vers le commencement de mars de l'année 1761.

Une aventure extraordinaire qui fut sur le point d'armer toute l'Europe, lui présenta une occasion de se tirer d'affaire. Un vaisseau de guerre turc, la Couronne ottomane, était allé, suivant l'usage, lever le carache, ou tribut payé au grand-seigneur par les Grecs des îles de l'Archipel. Il jeta l'ancre près des rives de la Morée, et une partie de son équipage étant descendue à terre avec tous les officiers, soixante esclaves français formèrent le hardi projet de s'emparer du vaisseau. Ce projet réussit, et sur quatre cents hommes restés à bord, un bien petit nombre se sauva à la nage. Aussitôt les câbles furent coupés; on laissa tomber les grandes voiles, et le vent de terre venant à souffler, les vainqueurs furent emportés en pleine mer. La nuit vint, et ils échappèrent à toutes les poursuites. Le capitan-pacha, qui était descendu à terre, paya cette imprudence de sa tête.

Cependant les fugitifs se dirigèrent vers la rade de Malte, où ils entrèrent un dimanche matin. Le grandseigneur somma l'ile de rendre le vaisseau; on craignit un siége, et plusieurs ingénieurs furent envoyés au secours de l'ordre. M. de Saint-Pierre fut du nombre; on promit de lui adresser à Toulon la commission de lieutenant et le brevet d'ingénieur-géographe. Sur la foi de ces promesses, il se rendit à Lyon au commencement de mai. La beauté de la saison et les espérances de fortune dissipèrent peu à peu ses inquiétudes. Il se livra au plaisir de voir des objets nouveaux. Cependant il n'y a guère de villes intéressantes entre Paris et Lyon. Il semble que ces deux grandes cités épuisent toutes celles qui

les environnent, comme de grands arbres étouffent les végétaux qui croissent sous leur ombre. Après quelques jours de repos à Lyon, il se rendit à Marseille où il ne fit qu'un court séjour. Tous les soirs il se promenait sur le port, en observant les divers costumes des navigateurs que le commerce y attirait de toutes les parties du globe. Il y voyait des Tartares, des Arméniens, des Grecs, des Indiens, des Chinois, des Persans, des Moresques, etc.: c'était comme un abrégé du monde. Le port de Toulon, où il ne tarda pas à se rendre, et où il fut présenté au capitaine du vaisseau le Saint-Jean par l'ingénieur en chef, lui offrit un spectacle moins varié; mais il en emporta le souvenir d'une aventure touchante. « Au moment de » m'embarquer, dit-il, un homme, à barbe longue, en » turban et en robe, qui était assis sur ses talons à la » porte du café de la Marine, m'embrassa les genoux » comme j'en sortais, et me dit en langue inconnue » quelque chose que je n'entendais pas. Un officier de la » marine qui l'avait compris, me dit que cet homme » était un Turc esclave, qui, sachant que j'allais à » Malte, et ne doutant pas que son sultan ne prit cette » ile et ne réduisit tous ceux qui s'y trouveraient à l'es» clavage, me plaignait de tomber si jeune dans une » destinée semblable à la sienne. » M. de Saint-Pierre fut d'autant plus touché de cette scène, qu'il éprouva la douleur de ne pouvoir secourir cet infortuné. L'élan généreux d'un vieillard qui oubliait ses propres maux pour gémir sur ceux d'un étranger qu'il devait regarder comme un ennemi, lui montrait le cœur humain dans toute sa sublimité. Il s'étonnait cependant d'avoir excité la pitié d'un homme plus malheureux que lui, car l'expérience ne lui avait point encore révélé la profondeur de ce vers de Virgile, qu'il mit dans la suite à la tête de tous ses ouvrages:

«Non ignara mali miseris succurrere disco. »

Peu de jours après cette aventure, il se rendit à bord du vaisseau, et l'on mit à la voile. Mais il commit une imprudence qui devait le jeter dans de grands embarras : ce fut de partir sans la commission qui lui avait été promise. Les officiers du génie ne lui voyant ni titre, ni fonction, ne voulurent bientôt plus le reconnaître, et dès lors il fut en butte à l'intolérance d'un corps auquel il n'appartenait pas.

Un événement déplorable troubla cette courte aventure. Un jour on entendit crier que deux jeunes gens qui se jouaient sur les lisses venaient de tomber dans la mer. Aussitôt le vaisseau arrive, le canot est mis à flot, et l'on coupe le salva nos, espèce de grands cônes de liége, suspendus à la poupe. Toutes ces précautions furent inutiles. Le vaisseau avait été poussé si rapidement loin de ces infortunés, qu'ils ne purent jamais l'atteindre. On les voyait nager dans le lointain, mais déja l'on ne pouvait plus entendre leurs cris. Bientôt ils levèrent les bras vers le ciel; ce fut le dernier signe de leur détresse : ils s'enfoncèrent dans les flots, et disparurent pour toujours. Ces deux jeunes gens périrent sans qu'aucun de leurs camarades, qui se jetaient tous les jours à la mer

Vœux d'un Solitaire.

pour quelques pièces de monnaie, témoignât le moindre desir d'aller à leur secours.

Le onzième jour après le départ, on découvrit les côtes de Malte, qui sont blanches et peu élevées. On y débarqua à midi. Il y avait dans le vaisseau quatre ingénieurs ; ils se réunirent pour rendre visite au grandmaitre, et laissèrent M. de Saint-Pierre seul sur le rivage, sous prétexte qu'il n'appartenait pas au corps du génie militaire. Surpris d'une pareille conduite, il l'attribua à l'oubli du ministère qui ne lui avait point envoyé la commission promise. Mais que devint-il en apprenant que l'ingénieur en chef le faisait passer pour son dessinateur? Indigné d'un pareil mensonge, il réclama successivement devant le ministre de France, le grand-maître, et M. Burlamaqui, commandant en chef. Ces réclamations n'ayant eu aucun succès, il prit le parti de se retirer et d'attendre qu'on voulût en user plus convenablement avec lui. Il loua une petite maison à un étage six francs par mois, et y vécut solitaire avec un vieux domestique qui lui coûtait le même prix. Ce domestique était Portugais, et d'une fierté qui ne lui permettait d'obéir qu'à sa propre volonté. Il refusait mème de porter des fruits achetés au marché; ce qui réduisait la plupart du temps M. de Saint-Pierre à se servir lui-même. Un jour cependant il voulut bien prendre sous son bras une harpe que son maitre venait de louer; et comme ce dernier lui témoignait sa surprise d'un changement si subit, il répondit avec dignité «< que tout ce qui pouvait faire honneur » à l'homme, comme les livres, les tableaux, la musique, » il était toujours disposé à s'en charger; mais que ja>> mais il ne s'abaisserait à porter des vivres, » M. de Saint-Pierre rencontrait souvent ce bon homme, qui, après avoir achevé son service, se promenait gravement sur la place publique, coiffé d'une perruque à trois marteaux, et une canne à pomme d'or à la main.

Cependant les ennemis de notre jeune solitaire cherchaient tous les moyens de le perdre. De ridicules calomnies furent répandues sur sa personne et sur sa famille, et comme il en témoignait un jour son ressentiment dans les termes les plus vifs, on fit aussitôt courir le bruit que la chaleur du climat avait agi sur son cerveau, et qu'il était atteint de folie. Dans cette situation, quelques amis s'empressèrent de le consoler. Tels furent un simple chevalier nommé Pestel, le marquis de Roullet, et le Bailli de Saint-Simon. Mais quelle distraction pouvait-il espérer de la société, dans un pays où l'on ne se réunit que pour jouer, et où il n'y a ni jardins, ni promenades, ni spectacles? Le malheur ne lui avait point encore appris à obéir sans murmurer aux ordres de la Providence, et à se consoler de l'injustice des hommes par l'étude de la nature.

Le siége n'eut pas lieu, et chacun ne songea qu'à retourner en France. M. de Saint-Pierre reçut 600 livres pour les frais de son voyage, et il s'embarqua sur un vaisseau danois qui faisait voile pour Marseille. Malheureusement le capitaine n'avait aucune connaissance de cette mer où les orages s'élèvent avec une effroyable rapidité. Après avoir louvoyé long-temps, ils se trouvèrent à la vue de la Sardaigne entre le banc de la Case et les rochers à pic qui hérissent la côte. Dans cette partie,

« PreviousContinue »