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avec le fer de la bêche et de la charrue. Mais la nature, qui prend soin des végétaux qu'elle sème elle-même, leur a donné de profondes racines, qui font pénétrer la chaleur, l'air et les eaux jusque dans le sein des roches.

Voyons maintenant comment ces racines s'accrochent aux différens sols auxquels la nature les a destinées.

A commencer par les montagnes solaires ou à feu, nous trouverons que les volcaniennes, comme nous l'avons observé, sont les plus fertiles du globe par leurs bases, mais en même temps les plus arides par leurs sommets. Cependant, comme elles ont des oiseaux qui leur sont propres, et que ceux appelés diables y habitent, comme dans le volcan de la Guadeloupe, je ne doute pas qu'elles n'aient aussi leurs plantes. Les naturalistes y ont observé une espèce de lichen qui est particulière aux laves. Les lichen ont en général pour racines des griffes imperceptibles qui s'accrochent aux rochers les plus durs et les plus polis; ces racines dégradent à la longue la surface de ces rochers, et la changent en terre végétale : elles sont les premiers avantcoureurs de la végétation. Mais comme rien n'est monotone dans les paysages que dessine la nature, elle revêt la bouche même enflammée d'un volcan du plus vif éclat des minéraux. Souvent son cône noir s'élève du sein verdoyant des forêts, et son cratère, tout jaune des couleurs de ses soufres, vomit un long tourbillon de fumée étincelante au milieu d'un ciel azuré.

Les montagnes hyemales, les plus hautes du globe, sont couvertes de mousses d'une multitude d'espèces. Ces mousses végètent en quelque sorte par la simple émanation des vapeurs qui s'élèvent du sol, car si on en expose de sèches à l'humidité long-temps après qu'elles ont été cueillies, même après des siècles, on les voit reverdir et croître. Cependant elles s'accrochent par des filamens à la surface de la terre, aux rochers et aux troncs des arbres, où elles sont suspendues ou rampantes. Il semble que la nature en ait revêtu, comme d'une laine, les roches et les arbres des pays élevés et des contrées polaires, par la même raison qu'elle a couvert leurs animaux d'épaisses fourrures. Les nousses sont si abondantes dans les forêts de la Russie, qu'il m'est arrivé plusieurs fois, en voulant en traverser quelque partie hors des chemins frayés, d'y enfoncer jusqu'aux genoux, et d'en voir sortir aussitôt des légions de mouches. C'est sans doute à cause de ce végétal, ou de l'insecte dont il est le berceau et l'asile, que la Russie portait autrefois le nom de Moscovie, ou à cause de ses mouches, propter muscas, suivant d'anciens géographes, ou

parce qu'elle est couverte de mouches, muscosa. C'est ainsi que la Saxe tire son nom de ses rochers, appelés en latin saxa. D'autres végétaux non moins variés que les mousses, quoique moins nombreux, sont répandus dans les contrées les plus élevées et les plus septentrionales: ce sont les champignons. Ils ont avec elles des consonnances par leurs proportions, et parce qu'ils végètent comme elles; ils en ont d'autres par les vapeurs du sol, qu'ils reçoivent dans les nombreux feuillets de leurs parapluies; mais ils contrastent avec elles de la manière la plus frappante par leurs formes, leurs couleurs, et surtout leur durée; car si les mousses conservent la vie végétale pendant des siècles, les champignons ne la gardent qu'un jour. Les premières, destinées à donner des abris aux semences des végétaux et aux insectes pendant l'hiver, devaient durer toute l'année; il suffisait aux seconds de n'exister que le cours d'un été, pour nourrir des habitans éphémères comme eux. Du sein de ces humbles végétations s'élèvent des arbres de la plus haute stature, qui forment entre eux de semblables contrastes. Les bouleaux, comme de hautes pyramides renversées, supportés par des troncs blancs, laissent flotter dans les airs leurs scions pendans, garnis de feuilles que moissonnent les hivers : ils sont disséminés parmi les sapins pyramidaux, dont les troncs noirs élevent vers les cieux leurs rameaux toujours verts, symbole de l'immortalité chez les Orientaux. Leurs longues racines, surtout celles du sapin, sont semblables à de fortes ficelles, et en tiennent lieu aux Lapons et aux Samoïèdes, qui en font les cordes de leurs arcs; elles serpentent dans l'humus des vallées, et entourent de leur plexus les blocs de granit qu'elles ne peuvent percer. Elles contribuent, avec celles des mousses, à fixer les couches végétales du sol sur les flancs déclives des montagnes hyemales. L'œil n'est pas moins surpris de voir des monts de neige et des rochers de glace s'élever du sein des tapis et des bocages toujours verts, que de voir les cônes noirs des montagnes volcaniennes vomissant le feu au milieu des forêts.

On peut compter les végétaux précédens parmi ceux qui croissent dans les monts éoliens, parce qu'ils ont, d'une part, de longues racines capables d'une forte résistance, et de l'autre, des feuilles très-menues, qui ne donnent point de prise aux vents: tels sont les pins, les sapins, les genévriers, les genêts, les joncs. Quoique les sommets de ces monts dépouillés de terre se montrent à nu, la nature les revêt de plantes microscopiques, dont les racines armées de griffes imperceptibles, ou de ventouses, se collent aux surfaces des rochers les

plus durs, les décorent de plaques vertes, noires, blanches, aurores, et les font paraitre comme de grands moles de marbres de toutes les couleurs. Souvent des lianes, telles que nos lierres, prennent racine à leurs pieds, et tapissent leurs flanes où elles s'attachent avec des racines semblables à des suçoirs, tandis que d'autres, poussant des racines dans leurs fentes, sont suspendues la tête en bas, et jouent, comme des draperies de verdure, au gré des vents. Dans les vallées anti-éoliennes, comme quelques-unes du Mexique, renfermées dans des bassins de montagnes où règne un long calme, les cactus, les nopals, les cierges, s'élèvent presque sans racines, en s'appuyant contre les flancs des rochers. On voit à Paris, au Jardin des Plantes, un cierge de plus de soixante-dix pieds de haut, qui jette de longs bras à droite et à gauche; il n'a pas un pied de racine en terre il est renfermé dans une espèce de tour vitrée qui le soutient de toutes parts. Il y a apparence que ce grand végétal est destiné à ramper.

Dans les monts hydrauliqnes, on trouve des arbres qui paraissent concourir avec les rochers hydro-attractifs à attirer les vapeurs de l'air et à les résoudre en pluies: tel est celui que l'on appelle Sanctus dans une des îles des Canaries. Il est toute la nuit entouré d'un brouillard qui se resout le jour en pluie dans une telle abondance qu'il fournit de l'eau à la plupart des insulaires. J'en ai parlé dans mes Études de la Nature, en observant que beaucoup d'arbres avaient la propriété d'attirer les vapeurs de l'air et même les tonnerres. Je crois qu'on peut ranger au nombre des arbres hydro-attractifs celui dont le tronc est entouré d'ailerons en forme de larges planches qui lui servent d'arcs-boutans contre les vents au milieu des rochers où il aime à croître, et où il ne trouve guère à étendre ses racines.

Les végétaux qui croissent dans les montagnes littorales, tant fluviatiles que maritimes, ont des racines qui en fortifient les rivages : celles des joncs, des roseaux, des glaïeuls, des aunes, s'entrelacent comme des cordes dans les berges de nos rivières et les défendent contre les courans. Plusieurs graminées, comme le chiendent et le gramen arenosum, lient les sables arides de leurs longues racines articulées, et protégent même les digues de la Hollande contre les fureurs de l'Océan. Mais c'est surtout dans la zone torride, où les tempêtes sont d'autant plus violentes que les calmes y sont plus profonds, que la nature a pris les plus grandes précautions pour fortifier les rivages de la mer par les racines des végétaux. Les grèves arides sont couvertes des rameaux de la

fausse patate, espèce de liane rampante qui s'etend comme un filet dont les cordons sont si longs et si forts, que les noirs s'en servent pour prendre des poissons. Les cocotiers s'y enracinent par une multitude de filamens, qui font du sable une masse solide comme un rocher; il n'y a point de colonnes plus fermes sur leurs piédestaux. La nature élève non-seulement des colonnades dans ces sables marins, mais des palais entiers de verdure. L'arbre des banians jette de l'extrémité de ses branches des racines qui s'enfoncent dans les sables et forment autour de son tronc une multitude d'arcades et de voûtes dont les pieds droits deviennent bientôt de nouveaux troncs. Un seul arbre produit au milieu de ces sables marins brûlans une forêt dont les racines sont inaccessibles aux flots, et dont le feuillage est impénétrable à la pluie et au soleil.

Les montagnes littorales, tant fluviatiles que maritimes, nourrissent sous les eaux des végétaux dont les racines les fortifient contre les dégradations et contre les tempêtes. C'est sur les bords des rivières et au fond de leurs canaux, que croissent les racines des joncs, des roseaux, des nymphæa, de l'iris fetida, de la sagittaire. Elle s'entrelacent au point que, si on ne les fauchait tous les ans, elles en obstrueraient le cours. Ce sont elles qui, en arrêtant les vases et les sables, élèvent à la longue les bords et les canaux des rivières au-dessus du sol des vallées. Souvent il s'y joint des saules et des aunes, dont les racines traçantes sont semblables à des cordes. Si un de ces arbres vient à être renversé par quelque inondation fortuite, il pousse des rejetons de chacun de ses rameaux, et reproduit à lui seul une forêt. Ainsi la nature tire le remède du mal même, et en harmoniant la puissance végétale à l'aquatique, donne un lit aux fleuves et des canaux aux forêts. C'est ainsi que coule le Mississipi et plusieurs fleuves de l'Amérique dont les bords, couverts de cannes et d'une multitude d'autres végétaux, forment à droite et à gauche des digues latérales entre lesquelles circulent leurs eaux, au-dessus du niveau des plaines. Les montagnes littorales maritimes ont aussi leurs végétaux sous-marins qui les fortifient. On peut regarder en général les plantes marines comme de simples racines qui, plongées au sein des eaux, en tirent leur nourriture par tous leurs pores. Elles sont attachées à leur extrémité inférieure par une espèce de gluten insoluble à l'eau, au moyen duquel elles se collent aux rochers; elles sont dures comme du cuir, souples et allongées comme des cordes, et il y en a de plus de trois cents brasses de longueur, comme le fucus giganteus dont nous avons déja parlé. Elles sont

pour l'ordinaire terminées par un bouquet de feuilles qui apparaît à la surface de l'eau, sans doute pour y recevoir les influences immédiates de l'air et du soleil. Celles qui croissent sur les bords de la mer, dans nos climats, et qui sont découvertes deux fois par jour par les marées, sont plus feuillues que celles qui croissent à de grandes profondeurs. J'ai vu souvent avec intérêt, sur les côtes de Normandie, des masses de marne blanche entremêlées de lits de galets noirs, détachées des falaises dont la mer s'était emparée et qu'elle avait couvertes de fucus, d'algues et de varechs. Ils suspendaient aux flancs des rochers leurs houppes et leurs guirlandes brunes, vertes, pourprées, 'cramoisies, au-dessus et au-dessous des flots azurés, s'élevant et s'abaissant avec eux comme des ondes de diverses couleurs. C'est dans le lit de l'Océan que naissent une multitude de plantes inconnues à nos botanistes; c'est là qu'elles forment mille harmonies étrangères à leurs systèmes. Non-seulement elles fournissent des abris et des pâtures à un grand nombre de coquillages, de testacés, de poissons, d'oiseaux de marine, d'amphibies; mais elles protégent encore les rivages de l'Océan : c'est ce que prouvent les dégradations de ces rivages dans les lieux où l'agriculture par ses engrais, et le commerce par ses manufactures, les ont dépouillés de leurs végétaux pélagiens. Mais c'est surtout sur la terre proprement dite, sur les flancs de ses collines, au fond de ses vallées et dans ses plaines, que les racines sout aussi variées que les végétaux mêmes qui les tapissent et les couronnent. Il y en a de chevelues, de cordonnées, de capillacées, de pivotantes, qui s'harmonient avec les sables, les rochers, les cailloux, les argiles; chacune conserve sa forme toujours en rapport avec le terrain que lui a destiné la nature. J'ai vu dans les carrières de pierres à chaux, des racines de vignes pousser leurs longs filamens à travers les rochers, à plus de quinze pieds de profondeur. Le chiendent entrelace les siennes dans les sables dont il arrête la mobilité; celles de l'anémone nemorosa s'étendent comme un réseau à la surface de la terre, dans les bois, et y fixent l'humus. L'orme prolonge les siennes autant que son ombrage sur la pente des collines; le chêne y enfonce son long pivot autant qu'il élève sa cime dans la région des tempêtes.

Nous contemplons avec plaisir une belle forêt. Les troncs de ses arbres, comme ceux des hêtres et des sapins, surpassent en beauté et en hauteur les plus magnifiques colonnes; ses voûtes de verdure l'emportent en grâce et en hardiesse sur celles de nos monumens. Le jour, je vois les rayons du

soleil pénétrer son épais feuillage, et à travers mille teintes de verdure, peindre sur la terre des ombres mêlées de lumière; la nuit, j'aperçois les astres se lever çà et là sur ses cimes, comme si elles portaient des étoiles dans leurs rameaux : c'est un temple auguste qui a ses colonnes, ses portiques, ses sanctuaires et ses lampes; mais les fondemens de son architecture sont encore plus admirables que son élévation et que ses décorations. Cet immense édifice est mobile; le vent souffle, les feuilles sont agitées et paraissent de deux couleurs; les troncs s'ébranlent avec leurs rameaux et font entendre au loin de religieux murmures. Qui peut maintenir debout ces colonnes colossales mouvantes? Leurs racines. Ce sont elles qui, avec les siècles, ont élevé sur une plage aride une couche végétale qui, par l'influence du soleil, a changé l'air et l'eau en séve, la séve en feuilles et en bois; ce sont elles qui sont les cordages, les leviers et les pompes aspirantes de cette grande mécanique de la nature; c'est par elles qu'elle supporte l'impétuosité des vents, capable. de renverser des tours. La vue d'une forêt me fait naître les plus douces méditations; je me dis, comme à l'aspect d'un de nos plus magnifiques spectacles: Le machiniste, le décorateur et le poète sont sous le théâtre et derrière la toile: ce sont eux qui ont préparé toute la scène et qui la font mouvoir avec ses acteurs; de même les agens des forêts sont sous la terre, et ce que je ne vois pas à sa surface est encore plus digne de mon adiniration que ce que j'y vois.

Quoique toutes les montagnes et même les rochers soient susceptibles, comme nous l'avons vu, de nourrir des végétaux, il y a cependant des parties de la terre qui leur sont plus particulièrement destinées par des ados et des abris: telles sont en général les vallées. C'est là que les pluies rassemblent l'humus, l'un des moteurs de la végétation. Son exposition la plus favorable est à l'orient et au midi dans nos climats. Nous y distinguons en général les plantes en septentrionales et en méridionales; nous pouvons les subdiviser encore en orientales et en occidentales; mais nous parlerons de ces classifications aux harmonies végétales de la terre: il nous suffit d'avoir donné ici une idée des harmonies terrestres des végétaux.

HARMONIES TERRESTRES

DES ANIMAUX.

Quelque intéressantes et nombreuses que soient les harmonies que les végétaux ont avec la terre, elles n'égalent point celles que les animaux ont

avec elle et avec les autres élémens. Un arbre n'affaisse point par sa pesanteur le sol qui le supporte; il s'y soutient par ses longs pivots, par les différens étages de ses racines, et même par les divers plans de ses feuilles. Il n'en serait pas ainsi d'un quadrupède du même poids: comme il ne pèse qu'à la surface de la terre, il y enfoncerait par la base étroite de ses pieds. C'est sans doute pour cette raison que la nature a fait les animaux terrestres beaucoup moins pesans que les arbres, et même que les animaux aquatiques, qui sont supportés par l'eau dans toute leur longueur : l'éléphant, le plus lourd des quadrupèdes, pèse beaucoup moins qu'un cèdre et qu'une baleine. Il y a aussi cette différence très-remarquable entre le centre de gravité de l'arbre et celui du quadrupède, que le premier a le sien en bas, parce qu'il devait être en repos, et que le second l'a en haut, parce qu'il devait être susceptible d'un mouvement de progression, qui n'a lieu que lorsqu'il porte son corps et sa tête en avant. En considérant les arbres de nos parcs et de nos vergers, dont le tronc est nu, et dont la tête est surchargée d'une masse de branches et de feuilles, on serait tenté de croire que leur partie supérieure est la plus pesante; mais ils ne sont figurés ainsi que parce qu'on a soin d'élaguer, dès leur jeunesse, les branches de leur tronc. Si on les abandonnait à la nature, ils en produiraient dès leurs racines, et affecteraient bientôt la forme pyramidale. C'est ce que j'ai vu arriver à des ormes négligés, qui avaient poussé de leur partie inférieure des rameaux si étendus, qu'on ne pouvait plus passer dans leurs intervalles, ni même dans l'avenue qu'ils formaient. Ainsi la nature a donné aux arbres des forêts des espèces d'échelles propres à les escalader. Je ne connais guère que les palmiers dont la tête seule soit chargée de palmes. Quoique la tète des palmiers soit assez large, le poids en est léger par comparaison à celui de la partie inférieure de leur tronc, et surtout de leurs racines, composées d'une multitude de filamens qui forment une masse solide avec le sable, dont elles tirent leur nourriture. Cependant, en considérant en général les arbres comme de grands leviers, garnis du haut en bas de plusieurs étages de verdure, agités par les vents qui leur font décrire des arcs de cercle, j'admire la force prodigieuse de leurs racines, qui souvent n'ont d'autre tenue que du sable ou des terres marécageuses, où nous n'oserions asseoir le plus petit édifice; mais je suis bien plus surpris encore en voyant des animaux fort pesans avoir en euxmêmes une force motrice, qui les pousse, suivant leur volonté, en avant et en arrière, à droite et à

gauche, en haut et en bas, suivant les diverses configurations du sol qu'ils parcourent.

Quoique tous les animaux soient assujétis à la force centripète de la terre, ils ont une force de progression qui leur est propre, et au moyen de laquelle ils surmontent cette force générale d'attraction, soit en volant dans les airs, ou en nageant dans les eaux, ou en marchant sur la terre. Nous avons entrevu combien leur vol et leur nager sont variés : maintenant nous allons jeter un coupd'œil sur leur marcher, qui présente encore plus de combinaisons. En effet, les animaux terrestres, proprement dits, n'étant soutenus par aucun fluide, ont des organes et des moyens de progression bien plus variés que les oiseaux et les poissons. Parmi eux on en trouve qui glissent, rampent, marchent, sautent, roulent, dansent, etc., avec des membranes, des anneaux, des ressorts et des pieds, dont la configuration est en rapport avec le sol qu'ils habitent et leurs besoins divers. La nature a fait la surface de la terre assez com-pacte pour résister au poids des plus lourds animaux, et en même temps assez légère pour que les insectes et les végétaux pussent la pénétrer. Ainsi elle se trouve à la fois, par sa densité et sa ténuité, en rapport avec la mousse et la fourmi, et elle supporte à la fois le cèdre et l'éléphant. Cette observation est, je crois, de Fénelon, et je saisis cette occasion de lui en rendre hommage.

Ce n'est pas tout. La nature a mis les animaux les plus lourds en harmonie avec cette même terre, afin qu'ils ne pussent s'y enfoncer par leurs mouvemens accélérés, qui doublent et triplent leur poids. Elle les a d'abord posés sur quatre appuis, que nous appelons jambes, et ces jambes sont terminées par des pieds d'autant plus larges, que le quadrupède est plus pesant. Les os de leurs jambes ne sont point en ligne droite et perpendiculaire, mais un peu arqués en dehors et même en arrière, comme des voussoirs, pour mieux supporter la charpente de leur squelette et le poids des muscles qui y sont attachés. Elle a divisé ces jambes en plusieurs articulations, fortifiées de nerfs au pied, au jarret, à la cuisse, afin que l'animal ne tombât pas de tout son poids; ce qui serait arrivé si ses jambes avaient été d'une seule pièce. Elle a ensuite fortifié le pied d'un cuir trèsépais et d'une corne à la fois dure et élastique. Il s'ensuit de toutes ces précautions, dont je donne ici une bien faible idée, que les quadrupèdes les plus pesans sont, en quelque sorte, ceux qui marchent le plus légèrement.

L'éléphant a quatre jambes formées en colonnes articulées, terminées par des pieds un peu conca

ves en dessous, avec cinq ergots plats, qui lui servent à gravir les montagnes où il se plaît. Son pas est très-sûr. Le philosophe Chardin, qui en avait vu beaucoup en Perse et aux Indes, dit qu'en marchant il ne fait pas plus de bruit qu'une souris, qu'il va fort vite, et que s'il vient derrière vous, il est sur vos talons avant que vous vous en aperceviez. On en peut inférer qu'il ne galope point; car, s'il galopait, son poids, accéléré par la chute de toute la partie antérieure de son corps, l'enfoncerait en terre. Que serait-ce, s'il s'élançait en l'air comme un chevreuil? Il écraserait le sol comme un rocher, et s'y briserait lui-même.

Ainsi la nature a proportionné le poids des animaux à leur marche et à la densité de la terre, comme celui des oiseaux à la résistance de l'atmosphère, et celui des cétacés à l'équilibre de l'air qui les fait flotter, et des eaux qui les supportent. Si une baleine marchait, ou même rampait sur la terre, elle y creuserait des vallées par sa pesanteur, et en détruirait tous les végétaux.

La terre, comme une bonne mère, non-seulement supporte les animaux qu'elle nourrit et qui la parcourent, mais elle leur offre de toutes parts des asiles et des lieux de repos. C'est en partie pour cette fin que ses rochers sont remplis de fentes et de crevasses, que ses sables sont si mobiles, depuis les rochers caverneux de l'Afrique qui of frent des antres aux lions, jusqu'aux dunes où les lapins creusent leurs terriers. D'un autre côté, tous les animaux ont reçu des organes, des muscles, des peaux revêtues de poil et d'autres compensations en rapport avec les diverses densités de la terre, tant pour en parcourir les sites variés, que pour y trouver des asiles et même des tombeaux.

Pour nous donner une idée de leurs harmonies terrestres, nous les considérerons sous les doubles rapports de leur mouvement et de leur repos. Afin de mettre de la clarté dans nos recherches, nous les disposerons dans l'ordre même où nous avons considéré les harmonies de la terre proprement dites. Nous allons donc commencer par celles des animaux qui habitent les montagnes solaires et hyemales.

Les animaux de la zone torride et des contrées chaudes des zones tempérées ont, pour la plupart, les jambes et le cou fort allongés. C'est là qu'on trouve les gazelles si sveltes, les chameaux, les dromadaires, les girafes ou caméléopards qui ont jusqu'à dix-huit pieds de hauteur, l'autruche, appelée par les Arabes l'oiseau-chameau; le cazoar, l'aigrette, l'ibis, et plusieurs quadrupèdes grimpans, tels que le singe, le rat palmiste, le mus jaculus ou

rat sauteur, qui franchit le sable de l'Égypte; enfin beaucoup de reptiles qui s'élancent comme des dards. Je pense que la plupart de ces quadrupèdes et de ces oiseaux ont les organes de la progression plus allongés, afin d'avoir ceux de la respiration élevés au-dessus des réverbérations brûlantes du sol. En effet, il est remarquable que les lions, les chameaux et les singes, ont les narines plus ouveries que les animaux des pays froids ou des montagnes à glace on retrouve des différences semblables dans la configuration des hommes qui les habitent. Le Nègre a les jambes et les cuisses plus allongées et le nez plus épaté que le Samoïède et le Lapon, qui sont plus raccourcis dans leurs proportions que les habitans des climats plus tempérés.

Au contraire, les animaux qui vivent dans les zones glaciales, ou dans les montagnes hyemales, ont les jambes et le cou plus courts, afin de les avoir plus rapprochés de leur corps, c'est-à-dire du centre de leur chaleur; il les ont, pour cet effet, souvent garnis de poils ou de plumes jusqu'aux extrémités des pieds; les organes de leur respiration sont aussi plus étroits, afin que l'air froid qu'ils respirent n'entre pas dans leurs poumons en trop grand volume à la fois. C'est sans doute pour cette raison que les renards et les ours blancs du nord ont le museau allongé et pointu, à l'opposite des tigres et des lions du midi, qui l'ont raccourci avec des narines évasées; l'élan du nord de l'Amérique a des tubérosités qui semblent protéger l'ouverture des siennes; les Tartares des contrées septentrionales sont même obligés de fendre les naseaux à leurs chevaux, pour leur faciliter la respiration dans les courses rapides qu'ils leur font faire. Si les pieds des animaux des pays froids se ressemblent en ce qu'ils sont plus rapprochés de leur corps, ils diffèrent les uns des autres par leurs formes, en rapport avec le sol qu'ils habitent. Ceux du renne sont très-fendus, et s'écartent en marchant, afin de l'empêcher de s'enfoncer sur les neiges, où il cherche sa pâture. D'autres, comme les oiseaux de marine, tels que les lombs de Norwége, ont des plumes jusqu'au bout des doigts; il en est, comme les ours blancs, qui ont des griffes pour gravir sur les glaces flottantes; quelques-uns, comme les lions marins, ces lourds amphibies semblables à des tonnes d'huile, ont deux fortes dents recourbées, avec lesquelles ils se traînent sur les échoueries du Groenland et du Spitzberg.

Parmi les animaux qui habitent les monts éoliens, on peut compter sans doute les volatiles, soit oiseaux, soit insectes, qui sont répandus d'ail

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