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Double frein qui, domptant sa fureur homicide, Apaise les esprits de colère agités.

Non qu'enfin toutes âpretés

Causent le même effet, ni toutes amertumes: La nature, toujours diverse en ses coutumes, Ne fait point dans l'absinthe un miracle pareil; Il n'est dû qu'à ce bois, digne fils du Soleil.

De lui dépend tout l'effet du remède;
Seul il commande aux ferments ennemis,
Bien que souvent on lui donne pour aide
La centaurée, en qui le ciel a mis
Quelque âpreté, quelque force astringente,
Non d'un tel prix, ni de l'autre approchante,
Mais quelquefois fébrifuge certain.
C'est une fleur digne aussi qu'on la chante;
J'ai dit sa force, et voici son destin.

Fille jadis, maintenant elle est plante. Aide-moi, Muse, à rappeler

Ces fastes qu'aux bumains tu daignas révéler.
On dit, et je le crois, qu'une nymphe savante
L'eut du sage Chiron, et qu'ils lui firent part
Des plus beaux secrets de leur art.

Si quelque fièvre ardente attaquoit ses compagnes,
Si courant parmi les campagnes

Un levain trop bouillant en voulait à leurs jours,
La belle à ses secrets avoit alors recours.
Il ne s'en trouva point qui pût guérir son ame
Du ferment obstiné de l'amoureuse flamme.
Elle aimoit un berger qui causa son trépas.
Il la vit expirer, et ne la plaignit pas.
Les dieux pour le punir en marbre le changèrent.
L'ingrat devint statue; elle fleur, et son sort
Fut d'être bienfaisante encore après sa mort;
Son talent et son nom toujours lui demeurerent.
Heureuse si quelque herbe eût su calmer ses feux!
Car de forcer un cœur il est bien moins possible:
Hélas! aucun secret ne peut rendre sensible,
Nul simple n'adoucit un objet rigoureux :

Il n'est bois, ni fleur, ni racine,
Qui dans les tourments amoureux
Puisse servir de médecine.

La base du remède étant ce divin bois.
Outre la centaurée on y joint le genièvre ;

Foible secours, et secours toutefois.
De prescrire à chacun le mélange et le poids,
Un plus savant l'a fait : examinez la fièvre,
Regardez le tempérament;

Doublez, s'il est besoin, l'usage de l'écorce;
Selon que le malade a plus ou moins de force,
Il demande un quina plus ou moins véhément.
Laissez un peu de temps agir la maladie :
Cela fait, tranchez court; quelquefois un moment
Est maître de toute une vie.

Ce détail est écrit ; il en court un traité.
Je louerois l'auteur et l'ouvrage :
L'amitié le défend, et retient mon suffrage;
C'est assez à l'auteur de l'avoir mérité.

Je lui dois seulement rendre cette justice, Qu'en nous découvrant l'art il laisse l'artifice,

Le mystère, et tous ces chemins

Que suivent aujourd'hui la plupart des humains.
Nulle liqueur au quina n'est contraire:
L'onde insipide et la cervoise amère,
Tout s'en imbibe; il nous permet d'user
D'une boisson en tisane apprêtée :
Diverses gens l'ayant su déguiser,
Leur intérêt en a fait un Protée.
Même on pourroit ne le pas infuser,
L'extrait suffit préférez l'autre voie.
C'est la plus sûre; et Bacchus vous envoie
De pleins vaisseaux d'un jus délicieux,
Autre antidote, autre bienfait des cieux.
Le moût surtout, lorsque le bon Silène,
Bouillant encor, le puise à tasse pleine,
Sait au remède ajouter quelque prix:
Soit qu'étant plein de chaleur et d'esprits,
Il le sublime, et donne à sa nature
D'autres degrés qu'une simple teinture;
Soit que le vin par ce chaud vébément
S'impreigne alors beaucoup plus aisément,
Ou que bouillant il rejette avec force
Tout l'inutile et l'impur de l'écorce:
Ce jus enfin pour plus d'une raison
Partagera les honneurs d'Apollon.

Nés l'un pour l'autre ils joindront leur puissance: Entre Bacchus et le sacré vallon

Toujours on vit une étroite alliance.

Mais, comme il faut au quina quelque choix, Le vin en veut aussi bien que ce bois : Le plus léger convient mieux au remède; Il porte au sang un baume précieux, C'est le nectar que verse Ganymède Dans les festins du monarque des dieux. Ne nous engageons point dans un détail immense; Les longs travaux pour moi ne sont plus de saison; Il me suffit ici de joindre à la raison

Les succès de l'expérience.

Je ne m'arrête point à chercher dans ces vers
Qui des deux amena les arts dans l'univers ;
Nos besoins proprement en font leur apanage :
Les arts sont les enfants de la nécessité;
Elle aiguise le soin, qui, par elle excité,
Met aussitôt tout en usage.

Et qui sait si dans maint ouvrage L'instinct des animaux, précepteurs des humains, N'a point d'abord guidé notre esprit et nos mains? Rendons grâce au hasard. Cent machines sur l'onde Promenoient l'avarice en tous les coins du monde : L'or entouré d'écueil avoit des poursuivants; Nos mains l'alloient chercher au sein de sa patrie : Le quina vint s'offrir à nous en même temps. Plus digne mille fois de notre idolâtrie. Cependant près d'un siècle on l'a vu sans honneurs. Depuis quelques étés qu'on brigue ses faveurs, Quel bruit n'a-t-il point fait! de quoi fument nos temples,

Que de l'encens promis au succès de ses dons?
Sans me charger ici d'une foule d'exemples,
Je me veux seulement attacher aux grands noms.
Combien a-t-il sauvé de précieuses têtes!
Nous lui devons Condé, prince dont les travaux,
L'esprit, le profond sens, la valeur, les conquêtes,
Serviroient de matière à former cent héros.
Le quin fera long-temps durer ses destinées.
Son fils, digne héritier d'un nom si glorieux,
Eût aussi sans ce bois langui maintes journées,
J'ai pour garants deux demi-dieux :
Arbitres de nos jours, prolongez les années
De ce couple vaillant et né pour les hasards,
De ces chers nourrissons de Minerve et de Mars,
Puisse mon ouvrage leur plaire!

Je toucherai du front les bords du firmament.
Et toi que le quina guérit si promptement,
Colbert, je ne dois point te taire;

Je laisse tes travaux, ta prudence, et le choix
D'un prince que le ciel prendra pour exemplaire
Quand il voudra former de grands et sages rois.
D'autres que moi diront ton zèle et ta conduite,
Monument éternel aux ministres suivants;
Ce sujet est trop vaste, et ma muse est réduite
A dire les faveurs que tu fais aux savants.
Un jour j'entreprendrai cette digne matière ;
Car pour fournir encore une telle carrière

Il faut reprendre haleine aussi bien aujourd'hui
Dans nos chants les plus courts on trouve un long ennui.
J'ajouterai sans plus que le quina dispense
De ce régime exact dont on suivoit la loi :
Sa chaleur contre nous agit faute d'emploi ;
Non qu'il faille trop loin porter cette indulgence.
Si le quina servoit à nourrir nos défauts,

Je tiendrois un tel bien pour le plus grand des maux.
Les muses m'ont appris que l'enfance du monde,
Simple, sans passion, en désirs inféconde,
Vivant de peu, sans luxe, évitoit les douleurs:
Nous n'avions pas en nous la source des malheurs
Qui nous font aujourd'hui la guerre:
Le ciel n'exigeoit lors nuls tributs de la terre ;
L'homme ignoroit les dieux, qu'il n'apprend qu'au be-
soin;

De nous les enseigner Pandore prit le soin:
Sa boîte se trouva de poisons trop remplie.
Pour dispenser les biens et les maux de la vie,
En deux tonneaux à part l'un et l'autre fut mis.
Ceux de nous que Jupin regarde comme amis
Puisent à leur naissance en ces tonnes fatales
Un mélange des deux, par portions égales :
Le reste des humains abonde dans les maux.
Au seuil de son palais Jupin mit ces tonneaux.
Ce ne fut ici-bas que plainte et que murmure;

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On accusa des maux l'excessive mesure.
Fatigué de nos cris le monarque des dieux
Vint lui-même éclaircir la chose en ces bas lieux.
La Renommée en fit aussitôt le message.
Pour lui représenter nos maux et nos langueurs,
On députa deux barangueurs,

De tout le genre humain le couple le moins sage,
Avec un discours ampoule
Exagérant nos maladies:
Jupiter en fut ébranlé :

Ils firent un portrait si hideux de nos vies,
Qu'il inclina d'abord à réformer le tout.
Momus alors présent reprit de bout en bout
De nos deux envoyés les harangues frivoles :
N'écoutez point, dit-il, ces discurs de paroles;
Qu'ils imputent leurs maux à leur déréglement,
Et non point aux auteurs de leur tempérament,
Cette race pourroit avec quelque sagesse
Se faire de nos biens à soi-même largesse.
Jupiter crut Momus; il fronça les sourcils:
Tout l'Olympe en trembla sur ses pôles assis.
Il dit aux orateurs: Va, malheureuse engeance,
C'est toi seule qui rends ce partage inégal:
Eu abusant du bien, tu fais qu'il devient mal,
Et ce mal est accru par ton impatience.
Jupiter eut raison, nous nous plaignons à tort:
La faute vient de nous aussi bien que du sort.
Les dieux nous ont jadis deux vertus députées,
La constance aux douleurs, et la sobriété :
C'étoit rectifier cette inégalité.

Comment les avons-nous traitées ?
Loin de loger en nos maisons

Ces deux filles du ciel, ces sages conseillères,
Nous fuyons leur commerce, eiles n'habitent guère
Qu'en des lieux que nous méprisons.

L'homme se porte en tout avecque violence,
A l'exemple des animaux,

Aveugle jusqu'au point de mettre entre les maux
Les conseils de la tempérance.

Corrigez-vous, humains; que te fruit de mes vers
Soit l'usage réglé des dons de la nature.
Que si l'excès vous jette en ces ferments divers,
Ne vous figurez pas que quelque flamme impure
Se doive avec le sang épuiser dans nos corps.
Le quina s'offre à vous, usez de ses trésors.
Éternisez mon nom : qu'un jour on puisse dire:
Le chantre de ce bois sut choisir ses sujets;
Phébus, ami des grands projets,

Lui prêta son savoir au si bien que sa lyre
J'accepte cet augure à mes vers glorieux :
Tout concourt à flatter là-dessus mon génie ;
Je les ai mis au jour sous Louis, et les dieux
N'oseroient s'opposer au pouvoir d'Uranie.

FIN DU POÈME DU QUINQUINA.

OEUVRES DIVERSES.

COMPLÈTES

DE LA FONTAINE.

POÉSIES DIVERSES.

ÉLÉGIE I.

Amour, que t'ai-je fait ? dis-moi quel est mon crime :
D'où vient que je te sers tous les jours de victime?
Qui t'oblige à m'offrir encor de nouveaux fers?
N'es-tu point satisfait des maux que j'ai soufferts?
Considère, cruel, quel nombre d'inhumaines
Se vante de m'avoir appris toutes tes peines;
Car, quant à tes plaisirs, on ne m'a jusqu'ici
Fait connoitre que ceux qui sont peines aussi.
J'aimai, je fus heureux: tu me fus favorable
En un âge où j'étois de tes dons incapable.
Chloris vint une nuit : je crus qu'elle avoit peur.
Innocent! Ah! pourquoi hâtoit-on mon bonbeur?
Chloris se pressa trop; au contraire, Amarylle
Attendit trop long-temps à se rendre facile.
Un an s'étoit déjà sans faveurs écoulé,
Quand l'époux de la belle aux champs étant allé,
J'aperçus dans les yeux d'Amarylle gagnée
Que l'heure du berger n'étoit pas éloignée.
Elle fit un soupir, puis dit en rougissant:
Je ne vous aime point, vous êtes trop pressant :
Venez sur le minuit, et qu'aucun ne vous voie.
Quel amant n'auroit cru tenir alors sa proie?
En fut-il jamais un que l'on vit approcher
Plus près du bon moment, sans y pouvoir toucher?
Amarylle m'aimoit; elle s'étoit rendue
Après un an de soins et de peine assidue.
Les chagrins d'un jaloux irritoient nos désirs:
Nos maux nous promettoient des biens et des plaisirs.
La nuit que j'attendois tendit enfin ses voiles,
Et me déroba même aux yeux de ses étoiles:
Ni joueur, ni filou, ni chien ne me troubla.
J'approchai du logis: on vint, on me parla;
Ma fortune, ce coup, me sembloit assurée.
Venez demain, dit-on, la clef s'est égarée.
Le lendemain l'époux se trouva de retour.
Eh bien! me plains-je à tort? me joues-tu pas, Amour?
Te souvient-il encor de certaine bergère?

On la nomme Phyllis; elle est un peu légère :

Son cœur est soupçonné d'avoir plus d'un vainqueur;
Mais son visage fait qu'on pardonne à son cœur.
Nous nous trouvâmes seuls : la pudeur et la crainte
De roses et de lis à l'envi l'avoient peinte.
Je triomphai des lis et du cœur des l'abord;
Le reste ne tenoit qu'à quelque rose encor.
Sur le point que j'allois surmonter cette honte,
On me vint interrompre au plus beau de mon conte :
Iris entre; et depuis je n'ai pu retrouver
L'occasion d'un bien tout près de m'arriver.
Si quelque autre faveur a payé mon martyre,
Je ne suis point ingrat, Amour, je vais la dire:
La sévère Diane, en l'espace d'un mois,
Si je sais bien compter, m'a souri quatre fois;
Chloé pour mon trépas a fait semblant de craindre;
Amarante m'a plaint; Doris m'a laissé plaindre;
Clarice a d'un regard mon tourment couronné ;
Je me suis vu languir dans les yeux de Daphné.
Ce sont là tous les biens donnés à mes souffrances;
Les autres n'ont été que vaines espérances:
Et, même en me trompant, cet espoir a tant fait
Que le regret que j'ai les rend maux en effet.
Quant aux tourments soufferts en servant quelque in-
grate,

C'est où j'excelle: Amour, tu sais si je me flatte.
Te souvient-il d'Aminte ? il fallut soupirer,
Gémir, verser des pleurs, souffrir sans murmurer,
Devant que mon tourment occupât sa mémoire.
Y songeoit elle encore? bélas! l'osé-je croire ?
Caliste faisoit pis; et, cherchant un détour,
Répondoit d'amitié quand je parlois d'amour.
Je lui donne le prix sur toutes mes cruelles.
Enfin, tu ne m'as fait adorer tant de belles
Que pour me tourmenter en diverses facons.
Cependant ce n'est pas assez de ces lecons.

Tu me fais voir Clymène : elle a beaucoup de charmes:
Mais pour une ombre vaine elle répand des larmes;
Son cœur dans un tombeau fait vœu de s'enfermer,

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