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enfants , il lui échappe de l'appeler son fils dix fois le jour. Il a pris aussi la résolution de marier son fils à la fille d'un homme d'affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de sa maison et de ses ancêtres, que les Ménalques ne se sont jamais mésalliés. Enfin, il n'est ni présent ni attentif dans une compagnie à ce qui fait le sujet de la conversation : il pense et il parle tout à-la-fois; mais la chose dont il parle est rarement celle à laquelle il pense; aussi ne parle-t-il guère conséquemment et avec suite: où il dit non, souvent il faut dire qui; et où il dit oui, croyez qu'il veut dire Non : il a, en vous répondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne s'en sert point, il ne regarde ni vous ni personne , ni rien qui soit au monde : tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps qu'il est le plus appliqué et d'un meilleur commerce, ce soift ces mots : « Oui, vraiment : C'est

vrai : Bon! Tout de bon ? Oui dà: Je pense « qu’oui : Assurément: Ah, ciel! » et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas même placés à propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il paroit être : il appelle sérieusement son laquais MONSIEUR ; et son ami il l'appelle la VerDURE: il dit votre RÉVÉRENCE à un prince du sang, et VOTRE ALTEsse à un jésuite. Il entend la messe, le prêtre vient à éternuer, il lui dit: Dieu vous ASSISTE! Il se trouve avec un magistrat: cet homme, grave par son caractère, vénérable par son âge et par sa dignité, l'interroge sur un événement, et lui demande si cela est ainsi; Ménalque lui répond: Oui, MADEMOISELLE. Il revient une fois de la campagne; ses laquais en livrée entreprennent de le voler, et y réussissent; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend : arrivé chez soi, il raconte son aventure à ses amis, qui ne manquent pas de l'interroger sur les circonstances; et il leur dit : « De« mandez à mes gens,

ils y étoient. » L'incivilité n'est pas un vice de l'ame; elle est l'effet de plusieurs vices, de la sotte vanité, de l'ignorance de ses devoirs, de la paresse, de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres, de la jalousie: pour ne se répandre que sur les dehors, elle n'en est que plus haïssable, parceque c'est toujours un défaut visible et manifeste: il est vrai cependant qu'il offense plus ou moins selon la cause qui le produit.

Dire d'un homme colère, inégal, querelleur, chagrin, pointilleux, capricieux, c'est son humeur, n'est pas l'excuser, comme on le croit, mais avouer, sans y penser, que de si grands défauts sont irremediables.

Ce qu'on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes ; ils devroient comprendre qu'il ne leur suffit pas d'être bons, mais qu'ils doivent encore paroître tels , du moins s'ils tendent à être sociables, capables d'union et de commerce, c'est-à-dire à être des hommes. L'on n’exige pas des ames malignes qu'elles aient de la douceur et de la souplesse ; elle ne leur manque jamais , et elle leur sert de piège pour surprendre les simples, et pour faire valoir leurs artifices : l'on desireroit de ceux qui ont un bon cæur, qu'ils fussent toujours pliants , faciles , complaisants, et qu'il fût moins vrai quelquefois que ce sont les méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir.

Le commun des hommes va de la colère à l'injure : quelques uns en usent autrement, ils offensent, et puis ils se fâchent; la surprise où l'on est toujours de ce procédé ne laisse pas de place au ressentiment.

Les hommes ne s'attachent pas assez à ne point manquer les occasions de faire plaisir : il semble que l'on n'entre dans un emploi que pour pouvoir obliger et n'en rien faire; la chose la plus prompte et qui se présente d'abord, c'est le refus, et l'on n'accorde que par réflexion.

Sachez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes en général, et de chacun d'eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce du monde.

Si la pauvreté est la mère des crimes, le défaut d'esprit en est le père.

Il est difficile qu’un fort malhonnête homme ait assez d'esprit : un génie qui est droit et perçant conduit enfin à la régle, à la probité, à la vertu. Il manque du sens et de la pénétration à celui qui s'opiniâtre dans le mauvais comme dans le faux : l'on cherche en vain à le corriger par des traits de satire qui le désignent aux autres, et où il ne se reconnoît pas lui-même; ce sont des injures dites à un sourd. Il seroit desirable, pour le plaisir des honnétes gens et pour la vengeance publique, qu’un coquin ne le fût pas au point d'être privé de tout sentiment.

Il y a des vices que nous ne devons à personne, que nous apportons en naissant, et que nous fortifions par l'habitude; il y en a d'autres

que

l'on contracte, et qui nous sont étrangers. L'on est né quelquefois avec des mæurs faciles, de la complaisance, et tout le desir de plaire; mais par les traitements que l'on reçoit de ceux avec qui l'on vit, ou de qui l'on dépend, l'on est bientôt jeté hors de ses mesures, et même de son naturel; l'on a des chagrins, et une bile que l'on ne se connoissoit point; l'on se voit une autre complexion , l'on est enfin étonné de se trouver dur et épi

neux.

L'on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme une seule nation et n'ont point voulu parler une même langue, vivre sous les mêmes lois, convenir entre eux des mêmes usages et d'un même culte; et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des sentiments, je suis étonné de voir jusqu'à sept ou huit personnes se rassembler sous un même toit, dans une même enceinte, et composer une seule famille.

Il y a d'étranges pères, et dont toute la vie ne semble occupée qu'à préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.

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