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vez un homme facile, doux, complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, colère, fougueux, capricieux: imaginez-vous un homme simple, ingénu, crédule , badin, volage, un enfant en cheveux gris ; mais permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se livrer à un génie qui agit en lui, j'ose dire, sans qu'il y prenne part, et comme à son insu, quelle verve ! quelle élévation! quelles images? quelle latinité! Parlez-vous d'une même personne ? me direz - vous. Oui, du même, de Théodas , et de lui seul. Il crie, il s'agite, il se roule à terre, il se reléve, il tonne , il éclate; et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit : disons-le sans figure, il parle comme un fou, et pense comme un homme sage;

il dit ridiculement des choses vraies , et follement des choses sensées et raisonnables : on est surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu'ajouterai-je davantage ? il dit et il fait mieux qu'il ne sait : ce sont en lui comme deux ames qui ne se connoissent point,

Bréviaire, et un de nos meilleurs poëtes latins modernes. Il est mort en 1697.

qui ne dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs fonctions toutes séparées. Il manqueroit un trait à cette peinture si surprenante, si j'oubliois de dire qu'il est tout à-la-fois avide et insatiable de louanges, près de se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence à me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout différents : il ne seroit pas même impossible d'en trouver un troisième dans Théodas , car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est excellent homme.

Après l'esprit de discernement, ce qu'il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles.

Tel, connu dans le monde par de grands talents, honoré et chéri par-tout où il se trouve , est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches , .qu'il n'a pu réduire à l'estimer : tel autre, au contraire, prophète dans son pays , jouit d'une vogue qu'il a parmi les siens , et qui est resserrée dans l'enceinte de sa maison ; s'applaudit d'un mérite rare et singulier, qui lui est accordé par sa famille , dont il est l'idole, mais qu'il laisse chez soi toutes les fois qu'il sort, et qu'il ne porte nulle part.

Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation : à peine ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un mérite naissant et une première vogue qui semblent l'associer à la gloire dont ils sont déja en possession. L'on ne se rend qu'à l'extrémité, et après que le prince s'est déclaré par les récompenses : tous alors se rapprochent de lui; et de ce jour-là seulement il prend son rang d'homme de mérite.

Nous affectons souvent de louer avec exagération des hommes assez médiocres , et de les élever, s'il se pouvoit , jusqu'à la hauteur de ceux qui excellent, ou parceque nous sommes las d'admirer toujours les mêmes personnes, ou parceque leur gloire ainsi partagée offense moins notre vue, et nous devient plus douce et plus supportable.

L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse d'abord à pleines voiles ; ils perdent en un moment la terre de vue, et font leur route : tout leur rit, tout leur succéde; action, ouvrage, tout est comblé d'éloges et de récompenses ; ils ne se montrent que pour être embrassés et félicités. Il y a un rocher immobile qui s'éléve sur une côte ; les flots se brisent au pied ; la puissance,

les richesses, la violence, la flatterie , l'autorité, la faveur, tous les vents ne l'ébranlent pas : c'est le public, où ces gens échouent.

Il est ordinaire et comme naturel de juger du travail d'autrui seulement par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poete rempli de grandes et sublimes idées estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce souvent que sur de simples faits; et celui qui écrit l'histoire de son pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à imaginer des fictions et à trouver une rime : de méme le bachelier, plongé dans les quatre premiers siècles, traite toute autre doctrine de science triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-être méprisé du géométre.

Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine matière et en faire des leçons , qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque autre dont il n'a qu'une foible connoissance : il sort hardiment des limites de son génie; mais il s'égare, et fait que l'homme illustre parle comme un sot.

Hérille, soit qu'il parle, qu'il harangue ou qu'il

écrive, veut citer : il fait dire au prince des philosophes que le vin enivre, et à l'orateur romain que l'eau le tempère. S'il se jette dans la morale, ce n'est pas lui, c'est le divin Platon qui assure que la vertu est aimable, le vice odieux, ou que l'un et l'autre se tournent en habitude. Les choses les plus communes, les plus triviales, et qu'il est même capable de penser, il veut les devoir aux anciens, aux Latins, aux Grecs : ce n'est ni pour donner plus d'autorité ce qu'il dit, ni peut'être pour se faire honneur de ce qu'il sait : il veut citer.

C'est souvent hasarder un bon inot et vouloir le perdre que de le donner pour sien : il n'est pas relevé, il tombe avec des gens d'esprit , ou qui se croyent tels, qui ne l'ont pas dit , et qui devoient le dire. C'est au contraire le faire valoir, que de le rapporter comme d'un autre. Ce n'est qu’un fait, et qu'on ne se croit pas obligé de savoir : il est dit avec plus d'insinuation, et reçu avec moins de jalousie ; personne n'en souffre: on rit s'il faut rire, et s'il faut admirer on admire.

On a dit de Socrate qu'il étoit en délire, et que c'étoit un fou tout plein d'esprit : mais ceux des Grecs qui parloient ainsi d'un homme si sage

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