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tiste (Grammaire n° 3) les animaux qui cacabent.. belotent.. margotent, pisotent, pupulent, titinnent.. (Gramm. n° 4); lout cela ne suffisait pas apparemment pour faire une grammaire. On a voulu quelque chose qui eût un air de théorie, et une apparence de neuf. Or en pareil cas, il y a des établissemens qui sont la providence des grammatistes, on les en voit ressortir tout habillés. Ces Capharnaums s'appellent Furetière, l'Académie, Trévoux, ce Trévoux de qui Boileau a dit en passant :

Ou si plus sûrement tu veux gagner la cause,
Porte la dans Trévoux, à ce beau tribunal,
Où de nouveaux Midas un sénat monacal,
Tous les mois assisté de la sour l'Ignorance,
Pour juger Apollon tient, dit on, sa séance.

Sat. de l'Equivoq.

On verra Voltaire, plus loin, p. 127.

Ce Sénat , c'est le P. Catrou, le P. Buffier, le P. Bougeant, le P. Ducerceau , et une foule de pères. C'est cela qui tout à l'heure va faire échec à Bossuet, à Racine, à Labruyère, à Voltaire, à Montesquieu etc.

La première théorie a donc été empruntée à une trinité de Dictionnaires, Furetière, l'Académie, Trévoux. On verra , p. 128, qu'il est malaisé de démêler à qui revient réellement la paternité. A tout seigneur tout honneur, nous en avons fait honneur à l'Académie. Qu'elle réclame.

Donc première théorie. Théorie des multiples. Quatrevingt doit varier devant une consonne, parce que c'est quatre fois vingt, comme si quatrevingt mille n'était pas quatre mille fois vingt!

On verra pp. 126-129, à quel point les contemporains, Bossuet, Racine, Labruyère, etc., ont ignoré la théorie des multiples !

On verra que l'Université l'a ignorée jusqu'assez avant dans ce siècle.

Deuxième théorie. Feu ma soeur. Celte fois du Trévoux pur, du P. Bouhours, c'est tout un. On verra entr'autres détails,

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suet,

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p. 145, que l'Académie écrivait jadis comme toute la littéralure : feue ma sour (feuë la Reine). Aujourd'hui, docile aux plagiaires discrets de Trévoux, et ignorante de ses propres antécédents, elle écrit : feu.

Que l'Université, après deux siècles d'orthographe, se soit déjugée sur quatrevingt, cela se conçoit encore : elle n'a jamais rien eu à elle, et on connait son faible pour tout ce qui touche de près ou de loin à Trévoux. Mais l'Académie, faire amende honorable à ses anciens ennemis; à son âge, aller chez les ignorantins, et coiffer le bonnet d'âne!

Troisième théorie : tout entière, et toute stupéfaite. Celle là, l'Université se l'est appropriée par l'explication qu'elle en donne :

« Tout, quoique adverbe, varie. »
Les adverbes qui varient, c'est la fin du monde.

Il y a des cas où les questions d'orthographe sont des questions de style. Si vous me supprimez le toute entière de Bos

dans « sa grande âme se déclara toute entière » vous supprimez du même coup un procédé du style, l'attraction. Bossuet ne peut plus dire : « Versez des larmes avec des prières. »

On verra, p. 112, que l'Académie écrivait jadis toute entière, avec toute la littérature.

Ils en ont supprimé bien d'autres ! genres, nombres, cas. Le français n'a plus de neutre. Aussi faut il voir comme Molière est malmené pour avoir dit : « la prose est pis encore que les vers (p. 147). Aucun, nul, n'ont plus de pluriel. Il n'y a plus de cas, mais il y a le cas absolu. Conciliez.

On verra, p. 52, que l'Université et l'Académie ont approuvé et enseigné les cas.

Il est vrai qu'il ont ajouté par compensation. On ne sait pourquoi ils ont voulu des exemples pour feu ma sour. Il y en avait dans Molière, en vers, mais ils les avaient oubliés. Ils en ont fait, et voici comme. L'imprimeur va à l'école chez Chapsal. Quand il refait une nouvelle édition, il la corrige, son Chapsal à la main. Il voit dans Montesquieu : feue ma soeur; il corrige feu. Il voit dans Voltaire : feue Madame la princesse de Conti. Il corrige feu. Ainsi a fait Didot. Les grammaires arrivent à la file, et s'emparent de ces exemples, qui sont bien leurs ! Quel cercle vicieux !

Il est heureux que les correcteurs de tout ordre n'aient pas encore découvert juste les six mêmes mols : feue Madame la princesse de Conti, dans Arnauld

Arnau!d, le grand Arnauld, fit mon apologie. BOIL. « Mais voici les deux faits dont je suis informé. Le premier est que feuë Madame la princesse de Conti etc. (Lettre d'Arnauld à Perrault 1.) Mais comme Arnauld et Changuion auraient pu ne pas leur suffire, ils trouveront encore plus loin les six mêmes mots, cette fois dans Th. Corneille, des deux Académies, imprimé par Coignard, membre et imprimeur de l'Académie.

Ils ont supprimé, ajouté, refait. Ils ont refait nos grands écrivains. Lisez le discours de Henri IV à Rouen, ce monument de la langue française; lisez le dans Michelet, Précis d'histoire moderne, p. 162, puis dans cet impur mélange qui a nom : Leçons de Littérature de Noël et Delaplace. Nous avons noté ces altérations et interpolations, p. 58 et p. 445.

Comparez par la même occasion l'Alexandre de Montesquieu, Esprit des Lois, Liv. Ch. XIV, et l'Alexandre des mêmes, aux Caractères et Portraits. Etc.

L'imprimeur s'est piqué d'émulation. Ne vaut il pas ses maitres, les Chapsal, et toute cette bande ? Il a donc refait aussi, d'emblée. Molière écrit (Tartuf. Act. III. Sc. IV):

Puisque je l'ai promis, ne me dédites pas. Didot écrit :

Puisque je l'ai promis, ne me dédisez pas. (Voir au Tableau des Verbes irréguliers, p. 226, à Dire et à Défaillir, p. 216.)

1 OEuvres de Boileau, en 4 vol. Changuion. Amsterd. 1743. Magnifique édition, faite con amore. On sait que Changuion était ami de Boileau, et qu'il n'y a plus de Changuions.

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M. Didot, il y a un élève de Molière qui parle sa langue, Alfred de Musset. Vite, refaites une édition d'Alfred de Musset, sans quoi il resterait encore une trace de la vérité.

Il n'y a plus de textes, plus de Bossuet, de Racine, de Molière, de Voltaire, de Montesquieu; il n'y aura bientôt plus d'écrivains modernes, car les écrivains modernes courbent la tête, et passent sous les fourches caudines; il n'y aura bientôt plus de langue, et sur les ruines de la littérature française, il restera... Chapsal !

Est ce assez ?
C'est pourquoi un passant est intervenu.

Les écrivains ne feront pas de grammaire, ils font la langue, et c'est bien assez, mais pendant ce tems là d'autres la défont.

Cette grammaire réunit pour la première fois les anciens et -les modernes. Il était peut être tems d'en finir avec un préjugė, avec le préjugé du « dix septième siècle. » Enfermez vous dans le dix septième siècle, crient les autorités approuvantes !! Pourquoi ? C'est nous vivans, qui sommes la vie. Qui oserait aujourdhui dire avec Boileau : le peuple françois ? avec Lafontaine : des problèmes à soudre ? avec Labruyère : en ce rencontre. Et : l'esprit de pique et de jalousie prévaut chez eux à l'honneur? avec Racine :

Vous croyez qu'un amant viinne vous insulter?

:

Avec le dixhuitième siècle, avec Voltaire : le mois d'Auguste, pour le mois d'aout; les nations européanes ? Avec Montesquieu : les Osmanlins, il tressaillit (tressaille) ? Avec d'Aguesseau : « Ce degré de vraisemblance qui équipolle presqu'à la vérité? » Avec Buffon : les temples (tempes de la téte), les Brasiliens? Avec J. Jacques : il tressaillit (comme Montesquieu) etc.

Ne servons donc pas l'intérêt de deux petites castes, de deux fractions impondérables de la société; ne servons pas l'immobilité.

1 Textuel.

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Une simple soustraction : enlevons deux atomes de l'univers, l'Académie et l'Université. Que reste-t-il? Presque tout? Non, tout, car l'Académie et l'Université, loin de s'additionner, se combattent et se détruisent :

L'Académie et l'Université approuvent Chapsal. Chapsal, sujet universitaire ?, censure l'Académie; il censure son ouette, il persiste dans le fromage d'Hollande. A propos de ce fromage d'Hollande, Nodier, un autre académicien, traite Chapsal de blanchisseuse. Un professeur de Paris, rééditant la Grammaire n° 4, s'associe à ce jugement. Un autre professeur, dans une édition classique de Racine ?, censure les doctrines universitaires de Chapsal. L'Académie et l'Université nient le neutre français, et l'Université enseigne ce même neutre français dans sa grammaire grecque. (Voir plus loin, p. 102.) Quel est ce gâchis, et sont ce là des autorités ?

Il n'y a pas d'autorités.

Les autorités en tout sont invisibles, le goût, la justice, l'honneur etc.

« Il n'y a pas de règle générale, » dit Pascal. Montesquieu continue : « Un homme qui écrit bien n'écrit pas comme on écrit, mais comme il écrit, et c'est souvent en parlant mal qu'il parle bien. » Et Châteaubriand termine : « Le mystère du style. »

Mais il y a des gens qui veulent voir et toucher, des gens qui veulent des dieux en chair et en os, malgré l'Évangile. Alors, il y a deux autorités, qui n'en font qu'une, l'écrivain qui frappe la langue, et le monde qui la répand; le reste n'existe pas.

Le monde, l'élite polie; les femmes, à qui la France doit tant! où est la femme qui dira : mon bouquet fleure bon?

L'écrivain, l'ouvrier, la tradition de ces lettres françaises que Richelieu voulut asservir en créant l'Académie, tentative folle, car deux fois en trente ans, memoriâ nostra 5, l'Académie a

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1 Ex-maitre d'étude à Ste-Barbe. C'est là qu'a commencé sa réputation. 2 Théâtre choisi de Racine Paris, Hachette. Note de la p. 82.

3 Expression très usitée de Tacite, qui veut dire : de notre tems, du tems qu'embrasse notre souvenir.

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