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LEAN DR E.
Mepromets-tu de travailler pour moi ?

SCAPIN.
On y fongera,

LEAN DR E.
Mais tu sçais que le temps presse.

SCAPIN.
Ne vous mettez pasen peipe. Combien elt-ce
qu'il vous fauc?

LEANDR E.
Cinq censécus. -

SCAPIN
Et à vous ?

OCT A V E
Deux cens pistoles,

SCAPIN
Je veux tirer cet argent de vos peres. Pour ce
qui est du vôtre, la machine est déja toute trou-
vée : Et quant au vôtre , bien qu'avare au der-
nier degre, il y faudra moins de façon encore ; car
vous sçavez que pour l'esprit, il n'en a pas, gracesà
Dieu, grande provision; & je le livre pour une espe.
ce d'homme à qui l'on fera coûjours croire tout ce
que l'on voudra. Cela ne vous ofence point, il
ne tombe entre lui & vous aucun soupçon de ref-
semblance ; & vous sçavez assez l'opinion de tout
le monde , qui veut qu'il ne soit vôtre perc que pour
la forme.

LEA NDR E.
Tout-beau , Scapin.

SEA PI N.
Bon, bon; on fait bien scrupule de cela, vous
moquez-vous ? Mais j'apperçois venirle pere d'O-
&ave. Commcnçons parlui, puis qu'il se presente.
Alez-vous en tous deux. Et vous, avertissez votre
Silvestre de venir víte jouer son rôle.

SCENE V.
ARGANTE, SCAPIN.

Lero

SCAPIN.
voilà qui rumine.

AR

i

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ARGANTE,
Ayoir fi peu de conduite & de consideration !
S'aller jecter dans un engagement comme celuy-là !
Ah, ah , jeunesieimpertinente.

SCAPIN.
Monsieur, votre serviteur.

AR GAN TE.
Bonjour, Scapin. ,

SCAPIN
Vous rêvez à l'affaire de votre filso.

AR GANTE,
: Je t'avouë que cela me donne un furicax cha-
grin.

SC A PIN.
Monfieur, la vie et mêlée de traverses. Il eft
bon de s'y tenir sans cesie príparé, & j'ay oui dire
il y a long-temps une párole d'un Ancien, que j'ai
toûjours retenië.

ARGAN TE.
Quoi ?

SCA P IN,
Que pour peu qu'un pere de famille ait été ab-
fent de chez lui, il doit promener lon csprit sur
tous les fâcheux accidens que son retour peut ren-
contrer ; se Sgurer sa maison brûlée, fyn argent dé-
robé, fa temine morte, fon fils estropié, la fille
fubornée; & ce qu'il trouve qui ne luy est point
arrivé, l'imputer à bonne fortune. Pour moi,j'ai
pratiqué toûjours cette leçon dans ma petite phi-
losophie ; & je ne suis jamais revenu au logis ,
que je ne me fois tenu prêt à la colere de mes Mai-
tres, aux reprimandes , aux injures, aux coups de
pied au cul, aux bastonnados, aux écrivieres;& ce
qui a manqué à m'arriver, j'en aireddu grace à mon:
bon destin.

AR GANTE
Voilà qui est bien ; mais ce mariage impertinent
qui trouble celui que nous voulons faire, est une
chose que je ne puis souffrir , & je viens de consul-
ter des Avocats pour le faire cafter.

SCAPIN.
Ma foi, Monsieur , si vous m'en croyez, vous:
lâchercz par quelqu'autre voye , d'accommoder

l'affalim

l'affaire. Vous sçavez ce que c'est que les procéses
ce païs-ci, & vous allez vous enfoncer dans d's
tranges épines.

ARGANTE
Tu as raison, je le voi bien. Mais quelle autre
voye?

SCAPIN.
Je pense que j'en ai trouvé une. La compaffic
que m'a donnée tantôt vôtre chagrin, m'a obliger
chercher dans ma têre quelque moyen pour vou
tirer d'inquietude: car je ne sçaurois voir d'honné
les peres chagrinez par leurs enfans, que cela ne
m'émeuve; & de tout temps je me suis senti por
vôtre personne une inclination particuliere.

AR GANT E.
Je te suis obligé.

SCA P-IN:
J'ai donc été trouver le frere de cette fille qui a
été épousée. C'est un de ces braves de profesion,
de ces gens qui sont tous coups d'épée ; qui ne par-
lent que d'échiner , & ne font non plus de conscien-
ce de cuër un homme, que d'avaler un verre de
vin. Je l'ai mis sur ce mariage, lui ai fait voit
quelle facilité offroit la raison de la violence, pour le
faire casser ; vos prerogatives du nom de pere, &
l'appui que vous donneroit auprés de la Justice
& vôtre droit, & vôtre argent, & vos amis. Enfin
je l'ai tant tourne de tous les côtez, qu'ila prêté l'o-
reille aux propositions que je lui ai faites d'ajuster
l'affaire pour quelque somme;& ildonnera fon con.
fentement à rompre le mariage, pourveu que volk
lui donniez de l'argent.

A Ř GAN T E..
Et qu'a-t-il demandé ?

SCAPI N.
Oh d'abord , des choses par dessus les maisons.

ARGAN TE.
Et quoi?

SCA PI N.
Des choses extravagantes.

ARGAN T.E.
Mais encore?

SCA.

SCAPIN.
Il ne parloit pas moins que de cinq ou fexcens
pistoles,

AR GAN TE.
Cinq ou six cens fievres quarraines qui le puissent
5 ferrer. Se moque-t-il des gens ?

SCAPIN.
C'est ce que je luy ay dit. J'ai rejetté bien
loin de pareilles propositions, & je luy ai bien
fait entendre que vous n'étiez point une dupe,
pour vous demander des cinq ou fix cens pisto-
les. Enfin aprés plusieurs discours, voici où s'est
reduit le resultat de notre conference. Nous voie
là au temps, m'a-t-il dit, que je dois partir
pour l'armée. Je suis aprés à m'équiper ; & le
besoin que j'ay'de quelque argent, me fạit con
sentir malgré moi à ce qu'on me propose. ll me
fauc un cheval de service, & je n'en sçaurois avoir
un qui foit tant soit peu raisonnable, à moins de
soixante pistoles,

AR GA N T E.
Hébien, pour soixante pistoles, je les donne.

SCA P I N.
Il faudra lc harnois, & les pistolets ; & cela ira
bien à vingt pistoles encore.

ARGAN TE.
Vingt pistoles, & soixante, ce seroit quatre-
vingts.

SCAPIN.
Justemente

AR GA N T E.
C'est beaucoup; mais soit, je consensà cela.

SCAPIN.
Il lui faut aussi un cheval pour monter son valets
qui coûtera bien trente pistoles.

AR GAN TE.
Comment dianire! Qu'ilse promene ; il n'aura
rien du tout.

SCAPI N.,
Monsieur.

AR GAN TE.
Non, c'est un impertinent.

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?

SCA

SCA PIN.
Voulez-vous que son valecaille à pié?

AR GAN TE.
Qu'il aille comme il luy plaira, & le Maitr:
ul.

SCAPIN.
Mon Dieu , Monsieur , ne vous arrêtez pointà
peu de chose. N'allez point plaider, je vous prie:
& donnez tout pour vous fauver des mains de i
Justice.

AR GANT E.
Hé bien soit, je me refons à donner encore ces
trente pistoles.

SCAPI N.
Il me faut encore, a-t-il dit, un mulec pour por-
ter...

ARGANT E.
Oh qu'ilaille au diable avec son mulet; c'en eft
trop, & nous irons devant les Jages,

SCAPIN.
De grace, Monheur...

ARG ANTE.
Non, je n'en ferai rien.

8 CA PI N.
Monheur, un petit mulet.

ARGAN T E.
Je ne luy donnerois pas seulement un âne.

SCAPIN.
Considercz...

AR GA N T E.
Non, j'aime mieux plaider.

SCA PIN.
Eh , Monsieur , dequoi parlez-vous là, & à
quoi vous refolvez-vous ? J'eccez les yeux fur les
détours de la Justice. Voyez combien d'appels & de
degrez de jurisdiction; combien de procedures
embarrassantes, combien d'animaux raviffans , par
les griffes desquels il vous faudra passer , Sergens,
Procureurs , Avocats, Greffers, Subfticuts, Rap-
porteurs, Juges, & leurs Clercs. Il n'y a pas un
de coures ces gens-là, qui pour la moindre chose,
ne foit capable de donner un foufflet au meilleur
drois du monde. Un Sergent baillera de faux ex-

ploits,

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