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Et crois que mon salut vous donne ce soucy.,

T AR T U F F E.

Il luy ferre les bouts des doigts.
Oûi, Madame , lans doute, & ma ferveur est telle...

EL MIR E.
Ouf, vous me serrez trop.

T A R T U F F E.

C'est par excés de zele.
De vous faire aucun mal, je n'eus jamais deflein,
Et j'aurois bien plûtôt...

Il luy met la main sur le genoe.
EL MI Ř E.

Que fait là vôtre main:

TARTU F F E.
Je táte vôtre habit, l'étoffe en est moúelleuse.

EL MIR E.
Ah! de grace , laissez, je suis fort chatoüilleuse.
Elle recule fa Chaise, & Tartuffe rapproche la sienne.

T Å R T U F F E.
Mon Dieu, que de ce Point l'ouvrage eft merveil-

leux !
On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux ;
Jamais, en toute chole, on n'a veu si bien faire.

EL MIRE.
Il est vray. Mais parlons un peu de nôtre affaire.
On tient que mon Mari veut dégager la foi,
Et vous donner sa Fille. Est-il vray, dites-moi

TART UF F E.
Il m'en a dit deux mots : mais , Madame, à vrai dire,
Cen'est pas le bonheur apres quoy je soupire;
Et je vois autre part les merveilleux attraits
De la felicité qui fait tous mes souhaits.

EL MIR E.
C'est que vous n'aimez rien des choses de la Terre.

TARTU F F E.
Mon fein n'enferme pas un cæur qui soit de pierre.

EL MIR E.
Pour moy je croi qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,
Et que rien, ici bas, n'arrête vos desirs.

TARTU F F E.
L'amour qui nous astache aux Beautez éternelles,
N'érouffe pas en nous l'amour des temporelles,
Nos sens facilement peuvent être chainez
Tome Ill.

lii

Des

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Des ouvrages parfaits que le Ciel a formez.
Ses attraits refléchis brillent dans vos pareilles :
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles.
Il a sur vôtre face épanché des beautez,
Dont les yeux sont surpris , & les cours transportez;
Et je n'ay pû vous voir, parfaite Creature,
Sans admirer en vous l'Auteur de la Nature,
Er d'une ardente amour sentir mon cæur atteint,
Au plus beau des Portraits où lui-mênte il s'est peint.
D'abord j'apprehenday que cette ardeur secrette
Ne fût du noir Esprit une surprise adroite;
Et même à fuir vos yeux, mon cour se résolut ,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô Beauté route aimable,
Que cette passion peut n'être point coupable;
Que je puis l'ajuster avecque la pudeur:
Et c'est ce qui m'y fait

abandonner mon coeur.
Cem'eft, je le confesse, une audace bien grande ,
Que d'oser, de ce coeur, vous adresser l'offrande ;
Mais j'aitens, en mes veux, tout de votre bonté;
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
En vous est mon espoir , mon bien, ma quietude :
De vous dépend ma peine, ou na beatitude,
Et je vais être enfin , par vôtre feul Arrêt,
Heureux, si vous voulez; malheureux, s'il vous
plait.

E L M I R E. La declaration est tout-à-fait galante: Mais elle est, à vray dire, un peu bien surprenante. Vous deviez, ce me semble, armer mieux vôtre sein, Et raisonner un peu sur un pareil dessein. Un Dévot comme vous,& que par tout on nomme...

T A R T U F F E. Ah! pour être Dévot,je n'en suis pas moins Homme; Et lors qu'on vient à voir vos celestes appas, Un cæor se laille prendre, & ne raisonne pas. Je sçay qu'un tel discours de moi paroît étrange; Mais, Madame , aprés tout , je ne suis pas un Ange; Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais, Vous devez vous en prendre à vos charmans attraits. Dés que j'en vis briller la splendeur plus qu'hu

maine, De mon interieur vous fites souveraine,

Dc

De vos regards divins l'ineffable douceur,
Força la refiftance où s'obstinoit mon ceur;
Elle lurmonta cout, jeûnes, prieres, larmes,
Et tourna tous mes væux du coré de vos charmes.
Mes yeux,& mes soûpirs, vous l'ont dit mille fois;
Et pour mieux m'expliquer, j'employe ici la voix.
Que si vous contemplez , d'une ame un peu benigne,
Les tribulations de vôtre Esclave indigne ;
S'il faut que vos bontez veuillent me consoler,
Et jusqu'à mon neant daignent se ravaler,
J'aurai toûjours pour vous, ô fuave merveille,
Une devotion à nulle autre pareille.
Vôtre honneur, avec moi, ne court point de hazard,
Et n'a nalle disgrace à craindre de ma part.
Tous ces galans de Cour, dont les femmes sont foles,
Sont bruyans dans leurs faits, & vains dans leurs pa-

roles.
De leurs progrés sans cesse on les voit se targuer;
Ils n'ont point de faveurs, qu'ils n'aillent divulguer:
Et leur langue indiscrete, en qui l'on se confie,
Deshonore l'Autel où leur Coeur sacrifie:
Mais les Gens comme nous,brûlent d'un feu discret,
Avec qui pour toûjours on est seur du secret.
Le soin que nous prenons de notre renommée,
Répond de toute chofe à la personne aimée;
Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant nôtre cæur,
Delamour sans scandale, & du plaisir sans peur.

EL MI R E.
Je vous écoute dire; & vôtre Rhétorique,
En termes affez forts, à mon ame s'explique.
N'apprehendez-vous point, que je ne fois d'humeur
A dire à mon Mari cette galante ardeur ?
Et que le prompt avis d'un amour de la forte,
Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte?

TARTUFF E.
Je sçay que vous avez trop de benignité.
Et que vous ferez

grace à nia temerité ?
Que vous m'excuserez sur l'humaine foibleffe,
Des violens transports d'un amour qui vous blefle ;
Et considererez, en regardant vôtre air ,
Que l'on n'est pas aveugle, & qu'un Homme eft de

chair,

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EL MIR E. D'autres prendroient cela d'autre façon, peut-être; Mais nia discretion se veut faire paroitre Je ne redirai point l'affaire à mon Epoux ; Mais je veux en revanche une chose de vous. C'est de prefer tout franc, & fans nulle chicane, L’union de Valere avecque Mariane, De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir ;

Er...

SCENE IV.
DAMIS, EL MIRE, TARTUFFE,

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DAMIS fortant du petit cabinet ,

il s'étoit retiré.
Non, Madame, non , ceci doit se répandre.
J'étois en cerendroit, d'où j'ay pů tout entendre;
Et la bonté du Ciel m'y semble avoir conduit ,
Pour confondre l'orgueil d’un Traître qui me nuit;
Pour m'ouvrir une voie à prendre la vangeance
De son hypocrisie, & de fon insolence;
A détromper mon Pere, & luy mettre en plein jour,
L'ame d'un Scelerat qui vous parle d'amour.

E L M IRE.
Non, Damis, il suffit qu'il se rende plus fage,
Et tâche à meriter la grace où je m'engage.
Puis que je l'ay promis, ne m'en dédites pas.
Ce n'est point mon humeur de faire des éclats;
Une Femme fe rit de fottises pareilles,
Et jamais d'un Mary n'en trouble les oreilles.

DA MIS.
Vous avez vos raisons pour en 'user ainsi;
Et pour faire autrement, j'ay les miennes aussi.
Le vouloir épargner, eft une raillerie;
Et l'insolent orgueil de la Cagotterie,
N'a triomphe que trop de mon jufte courroux,
Et que trop excité de desordre chez nous.

Le Fourbe, trop long-temps, a gouverné mon Rere,
: Et desservi nes feux avec ceux de Valere.
Il faut que du Perfide il soit desabuse;
Et le Ciel, pour cela, m'offre un moyen aisé:

De

De cette occasion, je luy suis redevable ;
Et pour la négliger, elle est trop favorable.
Ce feroit meriter qu'il me la vint ravir ;
Que de l'avoir en main, & ne m'en pas servis.

EL MIR E.
Damis...

DA MI S.
Non, s'il vous plait, il faut que je me croie,
Mon ame est maintenant au comble de la joie ,
Et vos discours en vain prétendent m'obliger.
A quitter le plaisir de me pouvoir vanger,
Sans aller plus avant, je vais vuider l'affaire,
Et voicy justement de quoy me satisfaire.

SCENE V.

ORGON, DAMIS, TARTUFFE,

EL MIRE,

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D A M IS.
Nous allons régaler, mon Pere, vôtre abord
D'un incident tout frais , qui vous surprendra

fort.
Vous étes bien payé de toutes vos caresses;
Et Monsieur, d'un beau prix, reconnoît vos ten-

dresses.
Son grand zele, pour vous, vient de se déclarer..
Il ne va pas à moins qu'à vous deshonorer
Et je l'ay surpris , là, qui faisoit à Madame
L'injurieux aveu d'une coupable flame.
Elle est d'une humeur douce,& son cæur trop discret
Vouloit, à toute force, en garder le secret :
Mais je ne puis facter une telle impudence,
Et crois que vous la taire , est vous faire une offence.

EL MIRE.
Qüi, je tiens que jamais, de tous ces vains propos,
On ne doit d'un Mari traverser le repos;
Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépen-

dre,
Et qu'il suffit pour nous, de sçavoir nous défendre.
Ce sont mes sentimens; & vous n'auriez rien dit,
Damis, si j'avois eu sur vous quelque credit.

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