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LETTRE DE MGR L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS

MON CHER AMI,

C'est toujours un bonheur pour moi quand je vois paraitre un beau et bon livre. Mais celui que vous publiez en ce moment touche de trop près à une de mes plus vives et plus profondes sympathies, pour que je ne sois pas tout spécialement heureux d'en saluer l'apparition.

Il m'a été donné un jour, et c'est une des consolations de ma vie, de plaider en France la sainte cause de l'Irlande : c'est ce que vous faites aussi et bien mieux que moi dans votre savant et éloquent ouvrage.

Ce qu'un discours ne comportait qu'imparfaitement, un livre vous permettait pleinement de le faire de tout dire, de tout révéler, de proclamer

l'entière vérité, de donner la pleine lumière sur les ineffables maux de ce catholique et infortuné pays.

On sait bien que l'Irlande a été opprimée; on sait qu'elle gémit: mais, séparés que nous sommes d'elle par l'orageux océan, c'est de trop loin et trop affaiblis que nous arrivent les cris de sa détresse et de sa douleur.

Il faut entendre, il faut voir de près ce qui se passe, ce qu'on souffre, là-bas, dans cette île, au milieu des mers.

La vérité, la vérité simple, terrible, il faut la dire; vous la dites les faits, les faits quotidiens, irrécusables, écrasants, il faut les faire connaître ; vous le faites.

Grâce à votre enquête personnelle, à vos longues et infatigables recherches, à votre opiniâtre étude des faits, à vos renseignements précis, positifs, innombrables, chacun désormais peut voir de ses yeux, et pour ainsi dire toucher de ses mains, la vérité sur l'irlande.

Et cette vérité, c'est qu'il y a eu sur la terre un peuple dont le sang a coulé goutte à goutte pendant trois siècles, dont les enfants meurent souvent encore dans l'horrible agonie de la misère et de la faim, en face et sous la main d'une opulente nation; et cela, en Europe, en

!

plein christianisme, en plein soleil du xix° siècle! On accusait les amis de l'Irlande d'exagérer ses malheurs. On ne pouvait pas croire qu'un peuple put souffrir aujourd'hui, au milieu des nations. européennes, cet excès de misère et d'oppression. Eh bien! voilà, non des plaintes vagues, mais une étude sérieuse, et des faits; et, grâce à vous, désormais on pourra voir, dans les plus intimes et les plus authentiques récits, ce que l'Angleterre a fait de l'Irlande, ce qu'ont déchaîné de calamités de tout genre sur ce malheureux pays les lois, l'administration, les hommes qui l'ont régi et le régissent encore. On pourra voir qu'il y a près de nous un peuple condamné encore chaque jour à s'expatrier, évincé violemment du sol qu'il cultive, livré sans pitié à la merci des trop célèbres landlords, opprimé dans tous les détails de sa vie, ruiné, affamé, réduit enfin à un état de misère tel, qu'un archevêque de Dublin s'adressant, il y a cinq ans à peine, au gouvernement anglais luimême, comparait l'Irlande « à une terre ravagée par le fer et par le feu! »>

Voilà ce que vous démontrez; et cette démonstration est irréfutable: car, comme on publie tout en Angleterre, tous vos documents sont officiels : vous les empruntez à ceux-là mêmes qu'ils con

damnent, et auxquels la force de la vérité et le cri de la conscience arrachent ces terribles aveux.

C'est un inappréciable service rendu à l'Irlande que d'exposer ainsi aux regards du monde entier, avec tous les détails que ce grand et lugubre sujet comporte, l'immense et persistante iniquité dont l'Irlande est victime, ce grand crime social, le plus grand de tous, » comme l'a dit le Times lui-même.

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Mais un autre grand mérite de votre livre, c'est qu'il jette des flots de lumière sur une question vitale à notre époque, et à toutes les époques, je veux dire sur ce que peut le catholicisme pour les résistances du droit désarmé aux prises avec la force toute-puissante, ce que peut la foi pour la défense d'un peuple opprimé et gémissant sous le poids d'un gouvernement tyrannique; en un mɔt, car la cause de l'Irlande n'est ici qu'un cas particulier, le phénomène est général, — ce que peut le courage chrétien pour la grandeur, la dignité, la liberté des sociétés humaines.

Après vous avoir lu, on voit ce que l'Église sait maintenir de consolation, de vie et de force au sein des peuples destitués de tout secours humain, et on voit aussi ce que l'erreur, devenue maîtresse, sait communiquer d'ardeur persévé

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