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NOTICE HISTORIQUE

SUR

LE CHANCELIER D’AGUESSEAU.

HENRI-FRANÇOIS D'AGUESSBAU, chancelier de France, commandeur des ordres du roi, né à Limoges le 27 novembre 1668 , doit être mis au rang des hommes illustres, soit comme savant, soit comme magistrat. Il était descendu, du côlé paternel et du côté maternel, de familles distinguées par leur ancienneté et, par leurs services. HENRI v’AguEsseau, conseiller d'État et au conseil royal, son père, et CLAIRE Le PICART DE PÉRIGNY, sa mère, lui fournissaient de grands mo· deles, et l'on reconnaissait en lui leurs différents caractères ?. Il avait un cæur vertueux , plein de douceur et de bonté, un esprit élevé, une imagination féconde en grandes images, qui lui fournissait sans effort les expressions les plus lumineuses, et qui était toujours conduite par la raison; une facilité surprenante pour apprendre, avec une mémoire prodigieuse qui acquérait toujours, sans rien perdre de ce qu'elle avait acquis. Son père fut presque son seul maitre. Il avait senti, dès son enfance, tout ce qu'il pouvait en attendre, et s'appliquait à l'instruire, même dans le temps où des conjonctures difficiles lui donnaient le plus d'occupation dans l'intendance de Languedoc. Les fréquents voyages qu'il était obligé de faire, dans lesquels il était presque toujours accompagné de quelques

• Si la distinction de la naissance n'est point une chimère, si elle a quelque chose de réel, c'est lorsque les ancêtres ont été vertueux : car la succession des dignités n'est rien, si on la compare à celle du mérite. D'Aguesseau recueillit en naissant ce double héritage de gloire et de vertu. Né d'une famille distinguée dans la robe, ses aieux, toujours utiles à l'Etat, lui avaient préparé un nom illustre. Mais ne craignons pas de le dire, un homnie tel que lui honore bien plus sa famille qu'il n'en est honoré. (Éloge de d'Aguesseau par Thomas.

D'AGUESSEAU.

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personnes qui aimaient les lettres, étaient pour son fils autant d’exercices littéraires. Une telle éducation lui donna tant d'ardeur pour les sciences, qu'il parvint à les réunir presque toutes. Il savait la langue française, non par le seul usage, mais par principes ; le latin, le grec, l'hébreu , et d'autres langues orientales; l'italien , l'espagnol, le portugais et l'anglais. Aussi disait-il quelquefois que c'était un amusement d'apprendre une lan La lecture des anciens poëtes fut, selon son expression, une passion de sa jeunesse. La société de deux grands poëtes français (Racine et Boileau) faisait alors ses délices, et il ne s'en permettait point d'autres : lui-même faisait de très-beaux vers, et conserva ce talent jusqu'à ses dernières années '. Quoiqu'il le cachål, on le reconnaissait dans sa prose même, qui avait le feu noble et l'harmonie de la poésie. Son père, qui lui avait fait apprendre exactement les règles de l'art oratoire, l'engagea, après l'avoir appliqué ensuite à la philosophie, à lire encore pendant une année les anciens orateurs. Il le mit par là en état de les atteindre, en y joignant l'art de raisonner si nécessaire, surtout dans le genre d'éloquence qui a pour objet d'affernir l'autorité de la justice. Jamais il ne connut ni ne voulut employer d'autres moyens pour faire adopter ses pensées. Les ouvrages de Descartes, que son père ne lui fit lire qu'après ceux qui étaient dans le goût de la philosophie d'Aristote, lui firent sentir, par la seule comparaison des uns aux autres, les avantages de cet ordre qui, en partant d'un point évident, conduit à une démonstration assurée. L'usage qu'il en faisait dans les matières de droit y répandait le plus grand jour. Il aimait surtout les mathématiques : on l'a vu souvent, lorsqu'il était fatigué des affaires, prendre un livre de géométrie ou d'algèbre. C'était un plaisir qu'il substituait à ceux qui dissipent l'esprit, loin de le ranimer. Son principe était, que le changement d'occupation est seul un délassement; et ce fut ainsi qu'au milieu des fonctions les plus pénibles il trouva le moyen d'étendre toujours ses connaissances. Jusqu'à la fin de sa vie il ne faisait aucun voyage sans lire en chemin des ouvrages de philosophie, d'histoire, ou de critique. On sait jusqu'à quel point il avait approfondi la science de son état. Il avait lu et médité les lois tirées des jurisconsultes romains, auxquelles il donnait la préférence ; les constitutions des empereurs, grecques et latines; les ordonnances de nos rois; les coutumes, dont

• Trait de ressemblance qu'il avait de plus avec le chancelier de l'Hospital.

il avait recherché la source dans les antiquités du droit féodai et de la monarchie française; et s'était encore instruit des lois et des formes observées dans les autres États. Avec toutes ces sciences, et un génie supérieur dont les premières idées étaient toujours sûres, M. d'Aguesseau avait une défiance extrême de ses lumières. Il en faisait usage, non pour paraitre au-dessus des autres, mais pour leur être utile; et il était le seul qui ne s'aperçut pas de tout le bien qu'il faisait. Les principes de religion qu'il suivit toute sa vie avaient éloigné de lui toutes les passions, et toute autre vue que celle de faire du bien. Il ne pensa pas seulement à tirer aucune autre espèce d'avantage des places qui vinrent le chercher, pendant qu'en philosophe chrétien il n'aspirait ni au crédit, ni aux biens, ni aux honneurs r. Il avait fait le premier essai de ses talents dans la charge d'avocat du roi au Châtelet, où il entra à l'âge de vingt-un ans : et, quoiqu'il ne l'eût exercée que quelques mois, son père ne douta pas qu'il ne fût capable de remplir une troisième charge d'avocat général au parlement, qui venait d'être créée. Le feu roi la lui donna par preference à un autre sujet, en disant qu'il connaissait assez le père pour être assuré qu'il ne voudrait pas le tromper, même dans le témoignage qu'il lui avait rendu de son fils. Il y parut d'abord avec tant d'éclat, que le célebre Denis Talon, alors président à mortier, dit qu'il voudrait finir comme ce jeune homme commençait. Il suffisait à une multitude d'affaires, les traitait toutes à fond; et souvent il découvrait des lois, des pièces, ou des raisons décisives, qui avaient échappé aux défenseurs des parties. Il réunissait à l'érudition l'ordre et la clarté des idées, la force du raisonnement et l'éloquence la plus brillante ; ce qui aurait fait croire que chacun de ses plaidoyers était le fruit d'une

· D'Aguesseau, parmi la décadence générale de nos mæurs, sut conserver les antiques vertus que perdait la nation. Environné du luxe, le poison qui circulait autour de lụi ne put pénétrer jusqu'à son âme C'étail un Spartiate austère parmi le faste de la Perse. Sa maison fut l'asile de la simplicité, et sa vie la censure de son siècle,

Il savait que les vertus se forment à l'école de la frugalité. Elle veille à la porte de sa maison comme d'un sanctuaire, pour en écarter la foule des vices qui escortent le luxe. Ennemi de la mollesse, une vie dure et laborieuse entretient sans cesse la vigueur de son âme.....

Il voit la durée comme un espace immense, dont il n'occupe qu'un point: il se hâte de jouir de cette existence passagère qui s'enfuit; il en ramasse toutes les parties : à mesure qu'elles s'échappent du néant pour s'y replonger, il les enchaine par le travail; il fixe leur rapidité, el triomphe de la nature. ( Eloge de d’Aquesseau par Thomas.!

longue préparation. Cependant il n'en écrivait ordinairement que le plan, et réservait le travail d'une composition exacte pour les grandes causes, ou pour les réquisitoires qu'il fit lorsqu'il fut devenu premier avocat général, et dont quelques-uns ont été imprimés dans le temps même. Ses harangues étaient regardées comme des chefs-d'ouvre d'éloquence. Il employait le loisir de la campagne , pendant les vacances, à les composer, et à goûter au milieu de sa famille la douceur de la vie privée et de la société de quelques amis savants. Il en jouissait tranquillement, lorsqu'on vint lui apprendre qu'il avait été nommé à la charge de procureur général. Louis XIV l'avait choisi pour la remplir, sur ce que le premier président de Harlay lui avait dit de son mérite, quoiqu'il n'eût alors que trente-deux ans; et s'était fait un plaisir d'apprendre lui-même ce choix à M. d'Aguesseau, son père. A cette nouvelle, il ne pensa qu'à l'étendue des devoirs attachés à cette place, et les remplit tous avec une égale supériorité. Il montra sa sagesse et sa vigilance dans le détail de l'administration des hòpitaux, dans ses vues pour le soulagement des pauvres des provinces, et dans les calamités publiques, telles que la diselte de 1709, qu'il avait prévue le premier sur des observations qu'il fit à sa campagne, et dont il avait indiqué le remède en conseillant de faire venir des blés avant que le mal eût produit une alarme générale. Le criminel lui était plus à charge, la sévérité étant opposée à son caractère; et il se félicitait lorsque son ministère ne l'obligeait pas de rien ajouter à celle des premiers juges. Ses observations sur les lois qui concernent l'instruction criminelle lui servirent depuis pour les perfectionner, et ses réponses aux lettres des officiers du ressort du parlement formaient comme une suite de dé. cisions sur la jurisprudence et sur leur discipline. Les affaires du domaine fournissaient un champ vaste et plus agréable à ses recherches et à son éloquence, qui brillait encore dans ses Mercuriales. Dans celle qu'il fit après la mort de M. le Nain, son ami et son successeur dans la charge d'avocat général, il plaça un portrait de ce magistrat qui fit une impression si forte sur lui-même et sur les auditeurs, qu'il fut obligé de s'arrêter tout à la fois par sa propre douleur et par des applaudissements qui s'élevèrent au même instant'. Il fut l'auteur de plusieurs règlements autorisés par des arrêts,

et chargé de la rédaction de plusieurs lois par M. le chancelier de Pont

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Voy, treizième mercuriale : La science du magistrat.

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