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A PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE - ÉDITEUR,

RUE DE L'ÉPERON, N° 6.
CHEZ L. TENRÉ, LIBRAIRE, RUE DU PAON, N° 1.

-

M DCCC XXXIII.

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VIE DE MOLIÈRE

PAR GRIMAREST *.

Jean-Baptiste Poquelin de Molière', étoit fils et petit- | dissipat son fils, et ne lui dtåt toute l'attention qu'il devoit fils de tapissiers, valets-de-chambre du roi Louis XIII. Son à son métier, demanda un jour à ce bon bomme pourquoi père avoit sa boutique sous les piliers des Halles, dans une il menoit si souvent son petit-fils au spectacle. Avez - vous, maison qui lui appartenoit en propre. Sa mère s'appeloit lui dit-il avec un peu d'indignation, envie d'en faire un Bondet; elle étoit aussi fille d'un tapissier, établi sous les comédien? Plût à Dien, lui répondit le grand-père, qu'il mémes piliers des Halles.

füt aussi bon comédien que Bellerose' (c'étoit un fameux Les parents de Molière l'élevèrent pour étre tapissier, et acteur de ce temps-là)! Cette réponse frappa le jeune Is le firent recevoir en survivance de la charge du père, homme; et ; sąns pourtant qu'il eût d'inclination détervaus un åge peu avancé; ils n'épargnèrent aucun soin minée, elle luni pire.du dégolt pour la profession de pour le mettre en état de la bien exercer, ces bonnes gens tapissier, s'imaginant que puisque son grand-père souhain'ayant pas de sentiments qui dussent les engager à desti- toit qu' pût etre comédien, jl

. jmuroit:aspirer à quelque ner leur enfant à des occupations plus élevées : de sorte chose de plus qu'air ihctier de son père: : ju'il resta dans la boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans ; Cette prévention s'imprima tellement dans son esprit, et ils se contentèrent de lui faire apprendre à lire et à scrire pour les besoins de sa profession.

qu'à Richelieu. Ce ministre voulut les voir ; et, charmé de leurs Molière avoit un grand-père qui l’aimoit éperdument, bouffonneries, il fit venir les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. et comme ce bon homme avoit de la passion pour la comé

et leur dit qu'on sortoit toujours triste de la représentation de die, il y menoit souvent le petit Poquelin, à l'hôtel de leurs pièces , et qu'il leur ordonnoit de s'associer ces trois ac

teurs comiques. Cet ordre fut exécuté, et c'est à l'hôtel de Bour. Bourgogne'. Le père, qui appréhendoit que ce plaisir ne

gogne, au bout de deux ou trois ans, en 1634, que se termina

leur histoire par la plus touchante catastrophe : « Gros-Guil* Les notes sur cette vie de Molière sont de M. Aimé-Martin;

» lauine, disent les frères Parfait , ayant eu la hardiesse de celles ajoutées au texte sont de divers commentateurs, désignés

contrefaire un magistrat à qui une certaine grimace étoit faainsi qu'il suit :

» milière, il le contrefit trop bien, car il fut décrété ainsi que BRET (B.)

► ses deux compagnons. Ceux-ci prirent la fuite : mais GrosLA HARPE (L.)

» Guillaume fut arrélé et mis dans un cachot. Le saisissement PETITOT (P.)

» qu'il en eut lui causa la mort , et la douleur que Gauthier AUGERA.)

» Garguille et Turlupin en ressentirent les emporta aussi dans DESPRÉS (D.)

» la mème semaine. Ces trois acteurs avoient toujours joué sans NICOT (NIC.)

► femmes. Ils n'en vouloient pas, disoient-ils , parce qu'elles les LE DUCHAT (L. Ducu.)

► désuniroient. » On ne peut s'empêcher de plaindre et d'admiMÉNAGE (MEN.)

rer ces pauvres gens, et l'on diroit volontiers de leur amitié ce Celles non signées sont de M. AIMÉ-MARTIN.

que Molière a dit de la vertu : Où diable va-t-elle se nicher! 'Les recherches précieuses de M. Beffara nous ont appris que Ces acteurs ne furent remplacés que plusieurs années après Molière est né, non sous les piliers des Halles , mais dans la rue par le fameux Scaramouche, qui devint le maître de Molière, et Saint-Honoré, près de la rue de l'Arbre-Sec; non en 1620, mais que Mazarin fil venir d'Italie. Ainsi deux cardinaux protégèrent le 15 de janvier 1622, et que sa mère s'appeloit, non Boudet, notre théâtre naissant. mais Marie Cressé, fille d'un marchand tapissier des Halles. Molière avoit environ douze ans à l'époque de cette catastro(DESP.) (Voyez la Dissertation sur Molière, par M. Beffara.) phe. Elle dut le frapper, car il est à remarquer que dans aucune

M. Delort, auteur d'un ouvrage fort curieux sur Paris , a dé de ses pièces il n'a introduit de rôle de magistrat. couvert que cinq des parents de Molière avoient été juges el * Pierre le Meslier, dit Bellerose, étoit un des plus excellents consuls de la ville de Paris (depuis 1647 jusqu'en 1685), fonctions

acteurs qui eussent paru dans le genre tragique sous le règne de considérables qui donnoient quelquefois la noblesse. (Voyez le Louis XIII. L'auteur d'une lettre sur la vie et les ouvrages de Voyage aux environs de Paris , page 199.)

Molière et les comédiens de son temps dit, en parlant de BelleNous avons essayé de découvrir le nom des comédiens qui rose : « que l'on croit que c'est lui qui a joué d'original le rôle durent frapper les premiers regards de Molière. Parmi eux » de Cinna. Il étoit, ajoute-t-on, en grande réputation sous le se trouvoient trois farceurs célèbres : Gauthier Garguille, Tur- » cardinal de Richelieu. Il annonçoit de bonne grace, parloit lupin el Gros-Guillaume. Une lendre amitié et le goût de la co- » facilement, et ses petits discours faisoient toujours plaisir à enmédie les ayant réunis, ils élevèrent leurs tréteaux à l'Estrapade, tendre. (Il étoit orateur de la troupe. Il a joué le rôle du Menet ils oblincent une si grande vogue que le bruit en parvint jus- » teur d'original.) Le cardinal de Richelieu lui avoit fait pré

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qu'il ne restoit dans la boutique qu'avec chegrin. De ma- ris, sur sa propre conduite, pour achever ses études, nière que, revenant un jour de la comédie, son père lui qu'il avoit assez mal commencées en Gascogne, se glissa demanda pourquoi il étoit si mélancolique depuis quelque dans la société des disciples de Gassendi, ayant remarqué temps. Le petit Poquelin ne put tenir contre l'envie qu'il l'avantage considérable qu'il en tireroit. Il y fut admis avoit de déclarer ses sent: ents à son père ; il lui avoua cependant avec répugnance : l'esprit turbulent de Cyrano franchement qu'il ne pouvoit s'accommoder de sa profes- ne convenoit point à des jeunes gens qui avoient déja toute sion; mais qu'il lui feroit un plaisir sensible de le faire étu- la justesse d'esprit que l'on peut soubaiter dans des perdier. Le grand-père, qui étoit présent à cet éclaircisse- sonnes toutes formées. Mais le moyen de se debarrasser ment, appuya par de bonnes raisons l'inclination de son d'un jeune homme aussi insinuant, aussi vif, aussi gascon petit-fils. Le père s'y rendit, et se détermina à l'envoyer que Cyrano? Il fut donc reçu aux études et aux conversaau collège des jésuites'.

tions que Gassendi conduisoit avec les personnes que je Le jeune Poquelin étoit né avec de si heureuses dispo- viens de nommer. Et comme ce mème Cyrano étoit trèssitions pour les études, qu'en cinq années de temps il fit avide de savoir, et qu'il avoit une mémoire fort heureuse, non-seulement ses humanités, mais encore sa philosophie. il profitoit de tout, et il se fit un fonds de bonnes choses,

Ce fut au collège qu'il fit connoissance avec deux hom- dont il tira avantage dans la suite. Molière aussi ne s'est mes illustres de notre temps, M. Chapelle et M. Bernier'. pas fait un scrupule de placer dans ses ouvrages plusieurs

Chapelle étoit fils de M. Luillier, sans pouvoir être son pensées que Cyrano avoit employées auparavant dans les héritier de droit; mais celui-ci auroit pu lui laisser les siens. Il m'est permis, disoit Molière, de reprendre mon grands biens qu'il possédoit, si, par la suite, il ne l'avoit bien où je le trouve'. reconnu incapable de les gouverner. Il se contenta de lui Quand Molière eut achevé ses études , il fut obligé, à laisser seulement huit mille livres de rente entre les mains cause du grand åge de son père ?, d'exercer sa charge de personnes qui les lui payoient régylièrement.

pendant quelque temps; et même il fit le voyage de NarM. Luillier n'épargna rien pour donor une belle éduca- bonne à la suite de Louis XIII'. La cour ne lui fit pas tion à Chapelle, jusqu'à lui choisir pour précepteur le perdre le goût qu'il avoit pris dès sa jeunesse pour la comécélèbre M. de Gascenti; qui; pian! remarque dans Mo- die; ses études n'avoient méme servi qu'à l’y entretenir 4. lière toute la doclie evioufle la perretration riécessaires C'étoit assez la coutume dans ce temps-là de représenter pour prendre les connoissances de la philosophie, se fit un plaisir de la lui enseigner en même tenips qu'à MM. Cha- · Le Pédant joue de Cyrano a fourni à Molière deux scenes pelle et Berrier 4.

des Fourberies de Scapin. Cyrano composa cette pièce étant Cyrano de Bergerac 5, que son père avoit envoyé à Pa- encore au collége, pour se venger d'un de ses professeurs.

· Non pas à cause du grund age de son père , puisque celui

ci n'avoit que quarante-six ans ; Molière en avoit dix-neuf. (BEF► sent d'un habit magnifique pour jouer ce rôle. » (Mercure de FARA.) France, mai 1740.) Ses talents supérieurs n'empêchèrent pas

· Ce voyage fut marqué par des événements mémorables, de remarquer ses défauts. Scarron, dans son Roman comique,

Louis XIII reprit Perpignan sur les Espagnols. Molière put voir fait dire à La Rancune que ce comédien éloit trop alfecté, et on Richelieu, sur son lit de mort, déjouant la conspiration de lit dans les Mémoires du cardinal de Retz que madame de

Saint-Marc et de De Thou, ressaisissant d'une main ferme le Monthazon ne pouvoil se résoudre à aimer M. de La Rochefou

pouvoir qu'on tentoil de lui arracher, et, au moment de des. cauld, parce qu'il ressembloit à Bellerose, qui avoit l'air trop

cendre le Rhône, faisant attacher à la queue de sa barque celle fade. Cet acteur mourut en 1670 (Frères Parfait, tome v). qui renfermoit les deux victimes qu'il conduisoil à l'échafaud.

C'est-à-dire au collége de Clermont, depuis Louis-le-Grand, Toujours auprès du roi , Molière ful témoin de l'imprudence du dirigé par les jésuites. Molière avoit alors quatorze ans (en 1636); favori, du despotisme du ministre, et de la foiblesse du mailre. il resta au collége jusqu'à la fin de 1641. Le prince de Conti, frère Ce furent là ses premières études du cæur humain. du grand Condé, àgé de sept ans, fut un de ses condisciples. ‘ll y a ici une lacune de plusieurs années sur lesquelles les (Vie de Molière par La Grange, préface de l'édition de 1682.) Mémoires jettent peu de lumière. On pent présumer cependant,

* Chapelle, célèbre par sa gaieté, sa vie insouciante, et par le d'après l'aveu de Grimarest, à la fin de la Vie, et surtout d'après Voyage qu'il composa avec Bachaumont.

la comédie satirique d'Elomire, qu'en 1642, le père de Molière * Les Voyages de Bernier sont encore ce que nous avons de

se décida à envoyer son fils à Orléans pour y faire son droit, et mieux sur le Mogol, l'Indoustan et le royaume de Cachemire,

que le jeune Poquelin ne revint à Paris qu'au mois d'août 1643,

époque à laquelle il fut recu avocat. Il suivit alors le barreau; ou pays qu'il parcourut avec l'empereur Aureng-Zeb, auprès duquel il resta douze ans.

plutôt, entrainé par son goût pour le théâtre, il devint un des

plus assidus spectateurs de l'Orvietan et de Bary, successeurs de • Grimarest oublie le célèbre Hesnault, qui fut aussi condisciple

Mondor et de Tabarin, dont les tréteaux s'élevoient sur le Pontde Molière sous Gassendi. Ces premières études de philosophie

Neuf, et qui parlageoient l'admiration avec le fameux Scarainspirèrent sans doute à Hesnault et à Molière l'idée de traduire

mouche. Quelques mémoires assurent méme que Molière preLucrèce. La traduction de Molière est perdue : on ne connoît

noit dès lors des leçons particulières de cedernier. (Ménagiana, de celle d'Hesnault que l'invocation à Vénus.

page 9; et Vie de Scaramouche, par Mezzetin.) Tallemant, Cyrano de Bergerac, né en 1620. Son caractère étoit bouil. dans des mémoires manuscrits cités par M. Walckenaer (Hislant ; sa bravoure le rendit célebre: il n'y avoit pas de jourqu'il toire de La Fontaine, p. 73), dit que Molière avoit d'abord ne se battit en duel, et l'auteur de sa vie a remarqué que ce fut étudié la théologie, et que ses parents le destinoicnt à état ecpresque toujours en qualité de second. Cet auteur, dil Sahallier clésiastique. Cette anecdote est invraisemblable, puisque Mode Castres, étoit capable de devenir grand physicien, babile cri- lière étoit appelé à succéder à la charge de valet-de-chambre tique, et profond moraliste, si la mort ne l'eût enlevé presque exercée par son père. L'assertion vague de Tallemant ne mérite aussitôt qu'il se fut consacré aux lettres.

donc aucune confiance.

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